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Balthazar Claes


Balthazar Claes
Balthazar Claes.

Balzac a bien décrit en Balthazar Claes l'activité technique; et, sans tenir l'idée, mais par son génie infaillible, il a rassemblé les traits véritables du chimiste passionné. La vue continuelle de ces changements et passages d'une apparence à l'autre, si aisément produits et d'ailleurs inconcevables, ramènent le miracle, les folies d'imagination, et les espoirs puérils. On imagine si bien, alors, un corps à la place d'un autre ; ce genre de science habitue l'esprit à des successions arbitraires. Plus on a vu dans ce genre, et moins on est disposé à limiter le possible ; car toutes les combinaisons n'ont pu être essayées dans toutes les circonstances possibles. Aussi les grimoires et les traditions prennent puissance de faits. Qui a vu le verre naître du sable et l'aluminium naître de la terre ne peut plus se retenir d'imaginer ; et dès que la chose n'est plus sous le regard, la réflexion, si l'on peut ainsi dire, est occupée à lier n'importe quoi à n'importe quoi ; d'où un vide d'esprit qui touche à la démence, et que le romancier a peint en traits inoubliables, par ce pas de Balthazar dans l'escalier.
Tel est le roman de l'inventeur, toujours ramené à l'essai par cet inutile travail d'esprit. Aussi ne cherche-t-il pas à s'enrichir, pas plus que le joueur ; ce n'est que l'excuse qu'ils se donnent. Le jeu de Balthazar est de chercher sa pensée dans l'expérience combinée. Et quelle science arrêtera cette main tracassière ? Quelle science imposera d'avance une limite à cette puissance de changer ? Le moteur à explosions fut amené à la perfection où nous le voyons par trois ans d'essais, entrepris par un ouvrier tout à fait ignorant qui se trouvait devant les cylindres et les bielles comme Balthazar devant le soufre et le mercure, ou comme Palissy devant les surprises du feu. L'agitation donne seule ce genre de patience, qui essaie cent fois sans aucune autre raison que le désir ; et le besoin d'agir si aisément satisfait est toujours comme un pressentiment. Il faut sans doute la force d'âme d'un Descartes pour retarder une expérience jusqu'au jour où on saura la comprendre. Mais nos essayeurs sont comme ces passionnés, qui essaient encore une fois cette clef qui n'est pas la clef, ou qui cherchent encore une fois la chose dans le tiroir où ils ont déjà fouillé. Supposez un tiroir où l'on trouve à chaque fois des choses nouvelles. Qui donc cessera d'y chercher, s'il a seulement commencé ? L'expérience aveugle est ainsi.
Un joueur ne se lasse point de tenter la chance, par cette seule idée qu'il a que le gain est possible. C'est ainsi que le hasard finit par occuper l'esprit du chimiste. Et comme il n'y a que le nombre des essais qui rapproche le possible et lui offre en quelque sorte un chemin pour être, il est impossible qu'un tel joueur prenne jamais du repos, et ainsi se prive volontairement de quelques chances. La fureur technique fait qu'on oublie de manger. Comment en effet résister à l'idée d'une combinaison non encore essayée ? Comment résister, puisque l'esprit est sans ressource contre l'expérience, et ne peut plus alors supporter de réfléchir sans faire !
Le stupide Lemulquinier est représenté en ce récit comme une image de Balthazar même, mais sans la vaine science qui est désormais soumise à l'espérance. Le serviteur n'a que l'espérance ; et rien ne peut lui enlever l'espérance. Finalement le miracle se fait dans le laboratoire fermé, sans qu'on sache comment ; et cela même n'est pas sans profondeur ; car ce qui détournerait Descartes d'essayer, ce ne serait pas un espoir trop faible, mais au contraire un espoir trop fort. Il faut craindre de réussir sans comprendre, tout autant que de gagner aux cartes.

Bien relire :
Il faut sans doute la force d'âme d'un Descartes pour retarder une expérience jusqu'au jour où on saura la comprendre…
…Finalement le miracle se fait dans le laboratoire fermé, sans qu'on sache comment ; et cela même n'est pas sans profondeur ; car ce qui détournerait Descartes d'essayer, ce ne serait pas un espoir trop faible, mais au contraire un espoir trop fort. Il faut craindre de réussir sans comprendre, tout autant que de gagner aux cartes.

Frédéric Dupin