[…] Les chevaux couraient désormais pour échapper à la nuée de mouches (mosche) qui entourait le camp, bourdonnant (ronzando) sur des montagnes d’excréments.
« Pour beaucoup d’hommes valeureux (valorosi) , fit remarquer Curzio, leurs déjections d’hier sont encore sur la terre alors qu’eux sont déjà au ciel (in cielo) ». Et il se signa.
À l’entrée du campement (accampamento), ils longèrent une rangée de baldaquin (baldacchini) sous lesquels des femmes épaisses (spesse) et frisées (ricce), vêtues de longues robes de brocart et les seins nus, les accueillirent par des cris et de gros rires.
« Ce sont les pavillons des courtisanes (cortigiane), dit Curzio. Il n’y a pas une armée qui en ait d’aussi belles ».
Déjà mon oncle chevauchait la tête à l’envers (col viso voltato indietro), pour les regarder.
« Attention, seigneur, ajouta l’écuyer (lo scudiero). Elles sont si malpropres (sozze) et pestiférées que les Turcs eux-mêmes n’en voudraient pas comme butin. Maintenant elles ne sont plus seulement couvertes de morpions (piattole), punaises (cimici) et tiques (zecche) ; les scorpions (scorpioni) et les lézards verts font leur nid sur elles. »
Ils passèrent devant les batteries. Le soir, les artilleurs (artiglieri) faisaient cuire (cuocere) leur ration de raves à l’eau sur le bronze des espingoles et des canons, rouge à force d’avoir tiré toute la journée (arroventato dal gran sparare dell giornata).
Il arrivait des chariots (carri) pleins de terre, les soldats la tamisaient (la passavano al setaccio).
« La poudre à canon commence déjà à manquer, expliqua Curzio, mais la terre des champs de bataille en est tellement imprégnée qu’en s’en donnant la peine (volendo), on peut récupérer quelques charges (qualche carica) ».
Ensuite on voyait les écuries (gli stalli) de la cavalerie (la cavalleria), où, au milieu des mouches, les vétérinaires (i veterinari) rapiéçaient sans s’arrêter la peau des quadrupèdes, à l’aide de coutures (cuciture), de bandages et d’emplâtres de bitume bouillant (catrame bollente), tous à hennir (nitrire) et ruer, même les docteurs.
Suivait ensuite sur une longue distance le campement de l’infanterie. C’était le coucher du soleil (era il tramonto), et devant chaque tente les soldats étaient assis les pieds nus (scalzi) dans des bassines d’eau tiède (d’acqua tiepida). Habitués comme ils l’étaient à de brusques alertes, jour et nuit, même à l’heure du pédiluve, ils gardaient leur casque en tête (l’elmo in testa) et la lance bien en main (la picca stretta in pugno). Dans des tentes plus hautes et drapées en forme de kiosque, les officiers (gli ufficiali) se poudraient (s’incipriavano) les aisselles (le ascelle) et s’éventaient avec des éventails de dentelle (con ventagli di pizzo).
« Ils ne font pas cela car ils sont efféminés, déclara Curzio, au contraire, ils veulent ainsi montrer qu’ils se trouvent tout à fait à leur aise (a loro agio) dans les âpretés de la vie militaire (nelle aspreze della vita militare)». […]