un atelier de philosophie de l'Université conventionnelle animé par Jean-Michel Muglioni


PASCAL ET LA CONDITION DES GRANDS

La distinction pascalienne entre le respect d’établissement et le respect d’estime peut paraître choquante dans la mesure où elle n’est pas séparable chez lui de l’idée que les lois ne peuvent en aucune façon exprimer la vraie justice (celle du Royaume de Dieu) et sont nécessaires pourtant, quelque injustes qu’elles soient, parce que l’ordre établi vaut toujours mieux que la guerre civile.

Ainsi la pensée célèbre Br.298 Laf. 103 conclut : « Et ainsi ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort soit juste. »

Le peuple ignorant suit les lois de son pays parce qu’il les croit juste, le demi-habile est prêt à se révolter parce qu’il sait que ce n’est pas la vraie justice, l’habile au contraire sachant que la justice n’est pas de ce monde et qu’elle est inaccessible à la raison humaine reconnaît seulement la nécessité d’un établissement et demeure indifférent à ce qu’il peut avoir de particulier. « En un pays on honore les nobles, en l'autre les roturiers ; en celui-ci les aînés, en cet autre les cadets. Pourquoi cela ? Parce qu'il a plu aux hommes. La chose était indifférente avant l'établissement : après l'établissement elle devient juste, parce qu'il est injuste de la troubler. » D’un côté cette formulation démystifie complètement la politique et relativise radicalement les institutions. Mais d’un autre côté elle justifie l’obéissance à l’ordre établi quel qu’il soit. Oui, il ne faut pas croire en la politique ! Telle est la leçon de Pascal. Mais cela nous autorise-t-il à obéir à n’importe quel régime politique ? Une fois comprise la distinction pascalienne entre respect d’estime et respect d’établissement, faut-il admettre que le respect des lois se réduit au respect d’établissement tel qu’il le définit ? Telle est la question que finalement la discussion nous a amenés à poser.

Lorsqu’il s’agit du respect qu’on doit à un homme dans le cadre d’une institution, on comprend que le confondre avec le respect d’estime abolisse toute liberté du jugement et même ne puisse qu’aboutir au désordre. Si chaque élève dans une classe devait estimer son professeur avant de se tenir tranquille et de l’écouter, jamais aucun cours n’aurait lieu : sans institution et sans respect d’établissement, aucune vie commune n’est possible. Nous comprenons aussi l’absurdité qu’il y aurait à vouloir que l’estime qu’on a pour un savant se manifeste par des signes extérieurs, comme de lui donner le moyen de circuler en carrosse ou dans une voiture entourée de motards. Nous comprenons aussi que confondre l’ordre extérieur et le royaume de Dieu, la justice humaine et la justice divine conduit au fanatisme et interdit de garder la liberté intérieure, la liberté du jugement. Nous savons que la hiérarchie sociale ne reflète pas la hiérarchie des esprits, d’autant que les meilleurs se moquent des honneurs et des richesses. Mais faut-il aller jusqu’au bout du propos pascalien et considérer que tout établissement est « respectable » du seul fait qu’il est établi, pourvu qu’en soi-même on se garde de l’estimer s’il n’est pas estimable ?

Pascal considère d’un côté que la justice est hors de notre portée (et d’abord hors de portée de notre raison), mais il dit d’un autre côté qu’il est finalement injuste de vouloir renverser les lois établies : nous en savons donc assez sur la justice pour nous imposer d’obéir au lieu de nous révolter ou seulement de nous opposer ? Pascal en réalité ne se contente pas de dire qu’il faut obéir à l’ordre établi parce qu’il est établi, il soutient qu’il est juste (ou devenu juste) de respecter l’ordre établi. Pour une explication de la position pascalienne (à partir de saint Augustin), lire l’ouvrage de Bernadette Marie Delamarre, Pascal et la cité des hommes, philo ellipses, 2001. Mais n’y a-t-il pas là une contradiction ?

Et finalement ce qu’il y a de « cynique » dans le propos pascalien ne rend pas vraiment compte de la tragédie qu’est l’histoire. Il y a en effet tragédie lorsque deux exigences légitimes se trouvent en conflit. Ainsi il est juste d’obéir aux lois parce que sans lois en effet les conflits des hommes ne peuvent se résoudre que dans une guerre continuelle entre eux. Il n’y a de justice que s’il y a des institutions. Sinon, c’est le règne des vengeances et donc de l’injustice. Mais si l’institution des lois donne à un despote ou à un groupe d’hommes quel que soit son nombre le pouvoir de spolier les autres, en quoi ceux-ci sont-ils encore obligés, puisque justement l’obligation d’obéir aux lois a pour fondement le bien commun et non celui d’un homme ou d’une caste ? La réflexion de Rousseau dans son second Discours porte sur ce problème : comment l’institution des lois a-t-elle pu être détournée de son sens de telle sorte que le droit garantisse la victoire des puissants et des riches ? Je rappelle que Rousseau n’a jamais conclu que la révolution était une solution, au contraire… il considérait que la corruption de la France était telle qu’une révolution aurait des conséquences catastrophiques.

Mais laissons la distinction que nous venons de faire entre respect d’estime et respect d’établissement, et retenons seulement ceci que le respect que nous devons aux fonctions et aux hommes qui les remplissent ne doit pas être confondu avec un respect d’estime.


FINALITE TECHNIQUE ET FINALITE MORALE

Nous avons distingué finalité technique et finalité morale : le sens de la notion de fin et du rapport du moyen à la fin n’est pas le même dans les deux cas.

Dans l’ordre de la technique, la fin justifie les moyens ! Et alors cette expression ne peut pas être entendue en un sens péjoratif : mon but est d’aller à Marseille, le moyen est de prendre ma voiture. Le rapport entre le moyen et ce qu’il permet d’atteindre est l’efficacité. Tous les moyens qui permettent pour aller à Marseille sont bons, c’est-à-dire sont les moyens que cette fin ou ce but requiert si l’on veut l’atteindre. Si du moins j’ai décidé d’aller à Marseille.

J’ai dit : « tous les moyens qui permettent pour aller à Marseille sont bons », y compris par conséquent le vol d’une voiture ! Si ce moyen peut être réprouvé, c’est non pas en tant que moyen d’aller à Marseille, mais en tant qu’il est condamnable juridiquement ou moralement, et nous changeons de plan. Nous passons de l’ordre de la technique à celui de la moralité ou du droit.

On notera que dans l’ordre de la technique, il y a une relativité insurmontable. Aller à Marseille n’est pas une fin en soi : j’y vais pour autre chose que pour y aller, si je puis dire. Je peux y aller pour rencontrer quelqu’un, et alors ce qui était un but devient un moyen, mais le but (rencontrer quelqu’un) est encore un moyen en fonction du but qui est de récupérer l’argent qu’il me doit, et ainsi de suite à l’infini.

Au contraire ce qui est d’ordre moral échappe à cette relativité indéfinie des fins qui deviennent des moyens. Ce que permet de comprendre la distinction formulée par Kant entre impératif hypothétique et impératif catégorique : si je veux aller à Marseille, il faut que je trouve un moyen de transport. « Il faut » exprime un impératif technique, ici, et l’on voit que cet impératif, ce « il faut », cette nécessité technique, est subordonnée à une condition : que je veuille aller à Marseille. On dira donc que l’impératif technique est hypothétique.

Tant qu’on en reste à la relation de moyen à fin entendue au sens technique, on n’échappe pas à la relativité. Si maintenant nous disons qu’un être libre est fin en soi, nous cessons penser la finalité en termes de relation entre un moyen et une fin. Cela veut dire que s’il peut remplir une fonction et donc être un moyen en vue de… il ne s’y réduit pas. Alors la proposition « la fin justifie les moyens » est en effet aberrante puisqu’elle signifie qu’on peut commettre délits et crimes pour obtenir gain de cause, ce qui même si la cause est juste signifie bien qu’on réduit des hommes au rang de purs moyens. De là cette conclusion : si nous parlons en termes de finalité morale ou pratique et non technique, il faut dire que la liberté est en même temps un moyen et une fin : alors le rapport de la fin à ses moyens est d’un tout autre ordre que dans la technique.

On trouve une idée comparable lorsque Aristote, par exemple, remarque que le bonheur n’est pas un but extérieur à la pratique de la vie (comme un bien qu’on acquiert au bout d’un long temps d’efforts) mais qu’il n’y a bonheur que d’une vie heureuse et donc heureuse tout le temps de sa durée : en termes scolastique on pourrait dire que le bonheur est une fin immanente et non transitive.
Ainsi beaucoup de nos confusions viennent de ce que nous confondons plusieurs types de finalité. Voilà donc encore des exemples de distinctions élémentaires…

Jean-Michel Muglioni
Rédigé par Jean-Michel Muglioni le Lundi 12 Avril 2010 à 13:23




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