Blog d'information de l'Université Conventionnelle

La société française de philosophie organise le 14 octobre un colloque à l'Ecole normale supérieure sur le thème "l'homme et l'animal". Vous trouverez le programme ainsi que les informations nécessaires dans le pdf joint ou sur le site de la société.

affichecolloqueanimaloct09v3.pdf AfficheColloqueAnimaloct09V3.pdf  (899.92 Ko)

Rédigé par Frédéric Dupin le 04/10/2009 à 19:47 | Commentaires (0)
Le numéro 31 du Philosophoire vient de sortir
Consacré au thème de "l'universel" ce numéro de la revue de philosophie généraliste vous permettra de retrouver des textes de certains membres de notre association.

Jean-Michel Muglioni y reprend un texte sur la naissance du cosmopolitisme antique, tandis que je consacre un article à la recension critique de l'ouvrage de Vincent Peillon, La Révolution Française n'est pas terminée.

Vous y trouverez également des article d'Henri Péna-Ruiz, grand spécialiste de la laïcité, de Claude Obadia, Vincent Citot, Pascal Engel etc. Plus de détails sur le site de la revue.

à noter encore... Vincent Citot, directeur et fondateur de la revue, sera sur France-Culture vendredi 8 mai pour présenter ce travail collectif et discuter de l'état de l'édition des revues philosophiques. Les détails sont ici.
Rédigé par Frédéric Dupin le 05/05/2009 à 12:35 | Commentaires (0)

À l'occasion de la réédition de deux volumes d'Auguste Comte que j'ai réalisé pour les Editions du Sandre, je donnerai une petite conférence sur la politique positiviste à la Maison Auguste Comte, 10 rue Monsieur le Prince, Paris VIème, le samedi 14 mars 2009, à 11h.

L'entrée est libre et gratuite. Vous trouverez toutes les informations nécessaires, et une présentation plus détaillée du propos, sur le site de la Maison d'Auguste Comte.

Il sera possible d'acheter les livres sur place.

Les auditeurs de l'UC, et les autres, sont bien évidemment les bienvenus!
Rédigé par Frédéric Dupin le 23/02/2009 à 15:47 | Commentaires (1)

Les associations psychologues du monde (PDM) et la section départementale de la fédération des malades et handicapés de France (FMH) organisent samedi 17 janvier la projection d'un film d'Elie Roubah sur la place du handicap au travail.

Cette projection sera suivie d'un débat avec la salle, puis d'une table ronde, à laquelle je participerai, sur les articulations contemporaines entre travail et liberté. La question du handicap, comme celle de la souffrance au travail, apparaît en effet comme une forme de révélateur des tensions que notre monde instaure entre le travail (dans sa dimension économique et sociale) et le loisir proprement dit. C'est à ce dernier titre que notre expérience d'université populaire et humaniste pourra peut-être contribuer à une réflexion plus large sur la vie au travail dans la société contemporaine, au-delà et dans la continuité des questions de santé publique.

L'entrée est libre et gratuite ; vous trouverez tous les détails sur cette manifestation ici.


Rédigé par Frédéric Dupin le 14/01/2009 à 12:28 | Commentaires (0)

Le site et l'université populaire nous occupant déjà sensiblement, ce blog vit encore au ralenti ; et les actualisations restent donc souvent aléatoires.

Mais nous travaillons à une nouvelle mouture de ce lieu, plus étendue, plus variée... plus politique également. Nous vous tiendrons donc informé, dans les semaines qui viennent, du lancement de cette "Feuille 2.0" lorsque son bourgeon aura enfin véritablement percé...

Pour l'heure, nous dupliquons la catégorie "le projet" sur le site proprement dit de l'université conventionnelle, avant de bientôt la faire disparaître de ce blog. C'est une manière de regrouper plus explicitement tout ce qui relève de l'éducation populaire du côté du site, et ainsi de le distinguer plus clairement de l'aspect contingent ou éditorial d'une simple note de blog.

Attention, travaux!


Rédigé par Frédéric Dupin le 04/01/2009 à 19:14 | Commentaires (0)


La perspective des élections européennes me rejette dans certaines passions politiques ambiguës, et peut-être sans solution. Ne pouvant en effet être indifférent, et même m'empêcher de souhaiter en quelque manière la victoire d'un camp, je sais toutefois trop que la justice suppose toujours un peuple vigilant, et convaincu de la nécessité de ne point admirer ou redoubler de son enthousiasme les hommes de gouvernements. La défiance républicaine m'apparaîtrait ainsi comme un préalable nécessaire à toute démocratie de gouvernement, sous peine de voir les passions politiques du peuple se tourner contre lui, par l'art du bavardage politique lui-même, comme il est facile de le voir. C'est du moins ainsi, par exemple, que je m'explique la doctrine de l'abstention populaire de Proudhon, trop peu lue et comprise. Je reparlerai donc des européennes, et du fond sans doute, mais pour clarifier mes idées, j'ai voulu reprendre une question de forme (celle du scrution de liste), et avec elle un texte écrit il y a près d'un an, au moment des débats sur une éventuelle réforme du mode de scrutin au parlement. Je ne sais trop ce qu'il y resterait à sauver, au plan européen, de cette défense du scrutin majoritaire, mais s'il y a un exécutif européen, ce dernier doit sans doute être surveillé correctement. Ce texte prolongera du moins ce que j'ai voulu dire des partis politiques dans certaines séance de mon cours sur Platon : il pourra donc être utile à certains auditeurs. Je serai long, une fois de plus.



Le scrutin majoritaire n’a pas bonne presse. Ceux-là mêmes qui croient y voir l’assurance de leurs indemnités parlementaires rechignent un peu à s’en avouer clairement les défenseurs ; au point qu’il n’est peut-être plus personne pour ne pas déplorer, fusse même du bout des lèvres et comme payant leur obole à l’esprit du temps, les travers non démocratiques d’un tel scrutin. La proportionnelle ressurgit alors, miraculeusement parée de toutes les vertus de la représentativité, du pluralisme et de la modernité démocratique. D’ailleurs les autres pays européens l’ont adoptée. C’est bien qu’il n’est pas de question à se poser ; tout le monde sait que la vie politique en France est complètement archaïque.

Un peu d’énergie, une batterie de constitutionnalistes, et on en finirait donc prestement avec la vile tambouille politicienne, pour aborder les rives radieuses de la parité, de l'équité sociale et de la démocratie. Ne dit-on pas que l'avenir des minorités politiques réside dans le scrutin de liste, dans un pays encore "majoritairement" impréparé pour un Obama des quartiers? Avis aux amateurs : les européennes approchent.

Impossible pourtant de chasser quelques réflexions importunes.

Quel pluralisme politique, et pour quelle démocratie?

Je me disais en premier lieu que, s’il est inévitable que chacun ait des opinions politiques par le simple commerce continuel des idées, et par la nécessité qui est nôtre de penser d’après notre position et notre métier, il n’est certainement pas une telle pluralité d’opinions politiques qu’on le croit, avec une curieuse fierté. La plupart des hommes et des femmes veulent en effet la paix, la prospérité, l’impartialité dans l’administration des biens et des êtres, et en un mot la Justice. Cette convergence définit du reste bien nettement ce qu’est la volonté générale ; non le cumul ou l’intégration de volontés particulières que font seuls diverger l’humeur ou la position sociale, mais le fond commun à chaque volonté, et la voix de la Justice qu’il n’est pas difficile d’entendre lorsqu’on fait taire les passions. Si l’on doute de ce que le sens moral est un et sans mystère, qu’on se demande par exemple si on a jamais honoré nulle part le mensonge, la traîtrise, la corruption et la tyrannie. Sous ce rapport la voix du peuple est infaillible, une, et souveraine dès qu’elle se borne à juger de la forme du gouvernement et de la pure justice, sans se mêler de l’art de gouverner.

Mais, il est à l’inverse fréquent de donner à la lâcheté et à l’esclavage l’apparence de la liberté, en demandant au peuple d’admettre l’injustice au nom d’une justice future, et en somme, en voulant que la volonté générale gouverne par art. C’est en ce sens que la volonté générale, toujours une, peut errer lorsqu’on lui demande de calculer l’avenir. « L’injustice envers cet homme est de bonne politique car l’impartialité affaiblirait face à un terroriste ; l’insolente richesse est en réalité une chance pour le pauvre, car le riche consomme etc. » Ces discours sont de gouvernement, et de toutes époques. Par là, il n’est plus question de vouloir, mais seulement de gouverner ; il n’est plus question de Justice, mais d’efficacité ou d’à-propos. Par là l’exigence de justice importune.

Sans doute, le démocrate véritable s’en moque, car la démocratie suppose justement une persévérance dans la volonté générale : elle consiste à opposer, par pure volonté, la justice aux circonstances, la Raison à la raison d’Etat qui, elle, va au particulier, et s’achève toujours dans l’injustice. Cette leçon est celle de l'affaire Dreyfus. Mais il est facile de se laisser prendre à un discours de gouvernement, de céder aux imaginations de ce qu'on ferait "si on était au pouvoir". Seulement ce n'est un travail que pour qui y est, et pendant que les journeaux et les médias entretiennent la rêverie gouvernementale de l'homme du peuple, les pouvoirs cessent d'être surveillés.

Il y adonc une forme d'apolitisme exigée par la démocratie même. Car la liberté du peuple ne peut être garantie que si le discours de gouvernement se trouve constamment jugé, critiqué, repoussé par le blâme et le refus de suffrage. Cette liberté de juger, qui est volonté réelle, ne cesse alors de scandaliser les gouvernants de métier, qui prenne fatalement l’instinct de s’en prémunir en dénonçant l’incurie ou l’incompétence des électeurs. L’esprit républicain consiste à voir dans ce scandale du politique ramené au jugement de tous et de chacun, à la morale en somme, une nécessité vitale. On voit que l’idée est encore neuve.

Le scrutin majoritaire et la possibilité du contrôle nominal

Je me disais alors qu’un député devait être jugé sur sa capacité de résistance au gouvernement, sur sa puissance à ramener constamment l’entreprise gouvernementale au sens de sa fin, à braver le ridicule face aux compétences outragées et aux privilèges inquiets. Voilà comment la députation peut être conçue comme l’instrument de la volonté générale. Ce n’est en effet pas peu que de posséder la force d’exiger des comptes, et qu’enfin s’expliquent les ministres et les puissants, portés par nature à tenir la justice comme un obstacle aux « réformes », la loi comme une vue de l’esprit qu’il faut toujours adapter, et choses de cette nature. Il est de métier ici de considérer que le peuple n’y connaît rien, et qu’au fond ses exigences ne sont jamais que perturbatrices. Toute la question est alors de savoir si le parlement doit relayer ce préjugé. Car c’est entendu qu’il faut un gouvernement et une raison de métier qui pense chiffres, populations, conjonctures (c'est vrai des bureaux de Paris comme de ceux de Bruxelles) ; mais ce n’est là que moyen, service, « ministère », en vue d’une justice certes toujours idéale, mais qui par là même doit être voulue, et sert d’étalon continuel au bon sens populaire pour juger ceux qui gouvernent. Nul n’a dit qu’un peuple pouvait être libre sans le vouloir et s’en donner la peine.

Je me disais donc qu’il est bon, dans cette perspective qu’un député bien nourri craigne l’électeur et qu’ainsi poussé par la menace de l’élection s’efforce quelque peu de faire valoir les principes et la justice, même au sein de l’hémicycle. Je voulais qu’il sauve sa place en rendant lui-même des comptes non sur l’ordre du monde, duquel on peut toujours se démêler par des arguments et des sophismes (« ah ma bonne dame, mais à l’heure de la mondialisation, à l'heure de la crise, que voulez-vous, il faut bien donner aux riches sans quoi ils vont aller dépenser ailleurs… »), mais sur son propre courage et sa capacité de défiance sur laquelle il est malaisé de mentir. « Et cette commission d’enquête, monsieur le député, elle n’a donc pas publié ses conclusions ? Et ce dîner, monsieur le député, où l’on vous vit en si bonne compagnie, avec le ministre de la défense etc. ? » Certes, c’est mince, mais si on y réfléchissait, de telles mœurs électorales suffiraient à assainir quelque peu la vie politique sans ébrouer milles complications constitutionnelles où le peuple se fait en somme toujours prendre. En l’espèce qui ne voit que le mieux est ici l’ennemi du bien ? Il est bien simple en effet de renvoyer chez lui un député trop prompt aux courbettes face à l’exécutif ; tandis que lui demander la solution du problème humain est tellement irréaliste que cela le jette en dessous même de la probité.

Je vois en effet, comme tout le monde, qu’on veut que le député empêche chômage, vols et injustices de toutes sortes. Je vois qu’on préfère un argumentaire abscond et changeant à des marques assurées de défiance et d’indépendance. C’est qu’on se félicite d’élire une "majorité de gouvernement". Comment s’étonner alors que la représentation nationale cultive la complaisance et la lâcheté ? On peste devant le mensonge et le peuple pris toujours pour un dupe, mais nous nous sommes voulus dupes d’abord en préférant défendre l’opinion contre la volonté générale. Rigoureusement, nous n’avons déjà que trop la culture d’une représentativité proportionnelle, c’est-à-dire la culture des partis et des malins de toutes sortes qui ne veulent pas du libre jugement, mais œuvrent par séduction et identification.

Le scrutin de liste et le règne des partis

En effet, la proportionnelle revient à redoubler des habitudes de suffrage déjà peu républicaines. Je dois voter non pour un homme, dont il m’incombe de juger les faiblesses et le courage, mais pour un parti et son programme. L’homme importe moins que « les idées » comme on dit ; belles idées qui ne sont, en vérité souvent que des lieux communs, des absurdités creuses, ou des maximes de gouvernement, et le plus souvent la voix même de la raison d’Etat ! Enfin, je vote pour un parti, représentant mon « opinion » sur ce qu’il faudrait faire, et non afin d’exprimer mon attachement à des principes (la liberté, la fraternité) que les faits insolents nient sans cesse et qui n’existent alors que décrétés et soutenus par la volonté politique. Si un parti peut valoir quelque chose, c'est d'abord par la probité de ses membres, et non par la qualité d'idées gouvernementales dont personne, s'il est honnête, ne peut prétendre discerner la totalité vraie et le sens. Peut-on croire sans hypocrisie que les questions de gouvernement, et l'art de régner, soient plus aisés à comprendre que les mathématiques et la musique où nous devinons l'excellence et respectons les rares compétences?

La démocratie des partis est donc un jeu de dupes : car on me demande non où est la justice, mais que faire pour le déficit ou l’homme qui souffre ; voilà qui est pratique, car je n’ai pas à vouloir réellement, à exercer un pouvoir en sanctionnant les princes, il me suffit de déléguer à d’autres la peine de penser la vie publique, moyennant des honneurs et des habitudes qui les dispensent bientôt de réfléchir. Outre le fait que, ainsi posé, je ne comprends pas grand chose au problème politique, comme tout le monde, mes opinions changent, s’allègent en se pliant aux discours idéologiques (si je ne sais trop ce qu’est la richesse et la solidarité, je sais du moins que je suis « libéral » ou « socialiste », cela console), et se spécifient encore d’après mon métier, mon histoire, et tout ce qui me sépare de mon voisin. Car le comptable, l’ouvrier, le paysan, le professeur veulent tous la Justice, c’est entendu, mais ne savent pas plus comment la réaliser que le profane, voulant la santé, n’en est pour autant médecin. Et chacun se débrouille avec les idées qu’ils manient et connaît. Le premier demandera d’abord à gouverner d’après l’équilibre des comptes ; le second d’après l’équité dans les peines, car l’heure de chantier déforme ; le troisième d’après la production raisonnée, car il sait bien que la première des nécessités et de manger ; le dernier enfin voudra l’éducation car sans instruction le jugement et la liberté s’étiolent. Et ainsi de suite. Le pluralisme n’est donc pas un effet de la démocratie, qui va, en elle-même, toujours à l’unité de la volonté générale, sans délégation ni travestissement, mais bien sa dégradation dans le gouvernementalisme. Car ce qui nous sépare, ce sont ainsi non les fins de l’action publique, mais les moyens d’un art politique qui en réalité échappe à tous. Voilà l'origine nécessaire d'une partialité qu'aucun républicain ne peut célébrer sans en mesurer les risques.

Je n’ignore certes pas qu’il est des espèces qui prétendent savoir comment réaliser la justice : la classe politique, assistée d’experts de toutes sortes, s’entend à définir la voie qui revient toujours, on l’a vu, à remettre à plus tard la simple équité en prévision d’un bonheur futur incertain. La première conclusion des experts, c’est qu’il est bon qu’il y ait des experts. Les notes sont toujours bonnes à écrire, et cela fait des postes à pourvoir que toutes ces commissions. De même, on a rarement vu un ministre douter de la nécessité de son poste et des privilèges de sa fonction. Mieux, que le peuple rechigne, doute ou se moque et c’est que la plèbe succombe au populisme. On comprend par là l’impatience du monde qui fait métier de politique à assurer son indépendance en refusant le jugement réel du suffrage en nous convaincant de la dignité du jeu partisan. Quelle barbe tout de même d’avoir à rendre des comptes au peuple, cet ignorant ! Assurons-nous plutôt que son imagination soit ramenée là où nous sommes, et qu’il convienne enfin qu’on l’entend mieux lorsqu’on lui dicte ce qu’il doit penser, et qu’il réfléchit d’autant mieux qu’on lui définit d’avance les termes du débat. Ces choses ne se lisent pas dans les journeaux? Demandez-vous si un journaliste politique peut croire que la matière de ses articles et la chronique des "grands" sont sans intérêt.

Démocratie et ambition

Je me disais donc que, loin de réformer l’oppression naturelle du gouvernement à l’endroit d’un peuple qui lui sera toujours importun, la proportionnelle ne ferait qu’accroître ces vices du parlementarisme aveugle, en donnant toujours davantage la parole aux sophistes de l’art politique, égarant le jugement de la volonté générale dans les méandres de défauts trop évidents et trop particuliers. Veut-on donc accentuer le règne des partis ? Je vois par exemple qu’on peut débattre sans trêve des taux de prélèvements, et chacun aura sans doute raison à sa manière, comme le comptable et l’ouvrier ont leurs raisons ; en est-on mieux pour faire des délégués comptable et des délégués ouvriers ? Suppose-t-on qu’on décide en un sens davantage d’un taux de crédit que du temps qu’il fera ? Par ce préjugé gouvernemental, qui prétend la sphère politique artificielle et sans nécessité propre, on en revient surtout à affirmer que tout est affaire de volonté et donc de pouvoir. Loin de rendre comptable le gouvernement, on en pose encore plus l’incontournable nécessité. Derrière la proportionnelle, il y a le redoublement du discours d’Etat : il faut un maître au peuple. Je comprends que les maîtres le pensent, mais les autres ?

On dira peut-être alors que nous ne voulons, en effet, pas de députés qui décident, en validant les actes du gouvernement, mais d’un parlement qui discute et débat d’économie politique. D’où vient qu’il faut être élu pour penser et débattre ? D’où vient que l’Etat a à absorber l’intelligence et les lumières communes ? Instituer le parlement comme lieu de réflexion et non de surveillance, revient surtout à dire qu’il est bon de discuter, encore mieux lorsque cela revient à financer des missions et des secrétariats d’état et enfin tous les prestiges des charges publics, plutôt que de gérer humblement la maison commune sous l’œil vigilant d’un peuple obtus. Certes ce dernier ne se pique pas d’expertise économique, mais il n’entend pas admettre qu’il soit bon pour lui que le peuple souffre ou qu’on lui mente au nom de théories qui, émanant d’hommes intéressés à le tromper, voudraient dans le même temps qu’on les juge impartiales. « Pour pouvoir se borner à conseiller, disait Auguste Comte, l’esprit ne doit régner par rien, pas même par l’argent. » Alors par le suffrage et les honneurs ?

Il est au fond très simple de savoir si un homme appartient de cœur au peuple ; il suffit de regarder s’il place le discours des partis au dessus de la morale commune. On reconnaît à cela bien facilement un ennemi qui n’a de raisons que pour prouver que la Raison a tort. L'aveuglement politique consiste précisément à se dispenser de juger de la droiture ou de l'intelligence d'un homme, à charge ou à décharge, par le seul fait de l'étiquette qu'il porte. Et ce crédit gratuit donné à l'homme de parti assure les ambitieux de leur avenir. Avec la proportionnelle, on pourra en effet donner l’espoir à n’importe qui de trahir son métier, son esprit, et le peuple enfin, afin de parvenir à des responsabilités. Le parti des employés de bureau à l’assemblée, c’est autant d’employés qui se font députés, et on imagine ce qu’ils penseront alors de leurs anciens collègues. Dans ces perspectives, on apprend vite à mépriser l’électeur ou le pékin qui fait encore son travail. On sait que les européennes servent d'abord à caser du petit personnel militant avant de préparer un destin national : ce n'est que l'impatience qui a trahi Rama Yade.

Pour finir, imaginons cette proportionnelle votée, et dépassons même la question politique et donnons-nous des quotas ethniques, sexuels, régionaux, sociaux à l’assemblée. Offrons nous le nec plus ultra de la diversité, du pluralisme et de la représentativité, sans plus solliciter l’indépendance de jugement de l’électeur. J’aurai la chance d’avoir à l’assemblée un gras député « qui me ressemble » parce qu’il relaie des opinions gouvernementales que je n’ai guère (ayant un travail, j’avoue ne penser que très rarement à la question de la dette et au PIB), ou parce qu’il incarne un trait inessentiel de ma personne ; député qui m’expliquera que je dois me taire et faire mon métier de « citoyen » en me pliant périodiquement au jeu des couleurs dès lors que j’ai toutes les raisons de penser qu’il s’occupe de ce que je pense. D’ailleurs le vote en est simplifié : il suffit aux femmes de voter pour les femmes, aux maçons pour le parti des maçons etc. Vous aimez les arbres ? Votez pour le parti de la verdure ! Tout le monde y gagne, il devient plus aisé de voter, et plus aisé d’être élu ; chacun son boulot en somme, et circulons. C’est à croire qu’on est plus libre lorsque les maîtres affectent les habits et les opinions des valets.

Lutter contre l'autonomie du politique

Le plaisant de l’affaire c’est enfin que le scrutin proportionnel systématisera en quelque sorte le parachutage, c’est-à-dire le choix du parti plutôt que d’un homme, en sorte que l’élection d’un député dépendra ici encore davantage de ses manœuvres au sein même du parti afin d’être en place éligible, plutôt que d’une probité évaluable par l’opinion publique. Bel avenir pour la sauvage loterie de l’investiture. En fait de pluralité, on renforce ainsi la séparation entre le discours de la raison d’Etat et la volonté générale ; veut-on donc que l’homme de parti dévore totalement l’homme, dans le député, quand on peine déjà à le discerner pour avoir trop longtemps joué le jeu de la « diversité » des opinions ? Le scrutin majoritaire demeure encore le seul qui permette de placer un peu l’individualité, et donc la liberté, du député au cœur de la balance. C’est une garantie contre l’esprit de parti pour peu que l’électeur s’entende à voter réellement, et non comme une machine.

Alors citoyens qui réclamaient la proportionnelle, et méditaient des réformes constitutionnelles, songez que vous pouvez très simplement pallier aux vices du scrutin majoritaire, en vous aveuglant sur les partis, et en jugeant droitement les hommes. Et plutôt que de vous plaindre de vous faire manger sur le dos par vos élus, ou par "l'Europe", songez que rien ne vous oblige à tenir pour vrai des discours que nul n’entend ni ne juge, mais que le bon sens peut et doit être souverain dès qu’il ose s’exprimer. Cela fera, comme il arrive parfois, un beau spectacle que de voir parmi le peuple un tel mouvement d’incrédulité. La première grêve est celle de l'enthousiasme, et c'est à la culture seule d'en fournir les mots d'ordre.

Mais je rêve. Et rassurons-nous, les médecins de Molière de la raison d’Etat préparent déjà leurs sophismes et fourbissent leurs « argumentaires » pour prouver que je divague, que la liberté du peuple n'est pas dans l'instruction mais dans la "participation", qu'au fond tout cela est plus compliqué que ces idées courtes, et que tel spécialiste montre bien le "déficit démocratique de l'Europe", que tel autre établit la nécessaire "modernisation des structures de représentativités au sein des processus de légitimation des partiques gouvernantes". Je n'ai qu'à me taire. Ainsi le pressentiment du ridicule anéantit la volonté en l’homme et lui fait préférer le discours de ses maîtres, contre l’évidence. C’est alors qu’il faudrait déjà commencer par tuer en soi le politique orgueilleux d’approbations et d’importance, ou le pédant boursouflé de vanité et d'aveuglement, pour se vouloir homme du peuple seulement, vertu que Rousseau, dans l'Emile, nomme, rigoureusement, citoyenneté.
Rédigé par Frédéric Dupin le 16/12/2008 à 09:31 | Commentaires (0)
Le numéro 30 du Philosophoire vient de sortir
La revue généraliste de philosophie Le Philosophoire vient de faire paraître son numéro 30, dont le dossier est consacré au "Devoir". Vous y trouverez par ailleurs deux articles de membres de l'université conventionnelle.

- "Nul n'a droit de faire que son devoir", par Frédéric Dupin, où les auditeurs du cours sur Platon trouveront un commentaire libre du premier livre de la République.

- "La découverte kantienne du respect", par Jean-Michel Muglioni, texte qui pourra utilement éclairer, par le contraste des temps, les questions morales soulevées par la lecture d'Aristote.

Le site de la revue détaille les points de vente et permet de commander le numéro en ligne.

Bonne lecture à toutes et à tous!
Rédigé par La Feuille le 09/12/2008 à 16:36 | Commentaires (0)
Les vendredis 12 et samedi 13 décembre se tiendra à L'ENS Ulm un colloque interdisciplinaire centré sur l'idée de crise (c'est d'actualité) et les discours de légitimisation. Plus de details sur calenda.

Vous pourrez y entendre, entre autres intervenants, vendredi après-midi Francisco Roa Bastos, qui est responsable du cours sur Tocqueville à l'université conventionnelle, et également organisateur de ce colloque.

L'entrée est libre, c'est l'occasion d'approfondir vos lectures!
Rédigé par La Feuille le 09/12/2008 à 16:18 | Commentaires (0)

Alain, "Lâches penseurs"

Feuilles volantes

Dans le prolongement de la note sur l'idée d'Humanité, ce propos d'Alain, extrait de Mars ou la guerre jugée (1922), où chacun pourra deviner un portrait de certains de nos intellectuels ou de nos universitaires. Du lien entre la "recherche" et la Guerre...



Mes maîtres ont bien gagné leur argent. Je dis tous. Il est vrai que le seul qui ait eu de la grandeur laissait voir un beau secret ; mais il le cachait trop, à lui-même aussi, d'où l'empire qu'il laissa prendre à sa propre fatigue ainsi qu'à des passions militaires, ce qui fut scandale pour moi enfant; mais impénétrable. Paix sur celui-là qui, dans la réflexion du moins, ne s'avilit pas. Mais les autres furent lâches, travaillant de pensée à accepter tout et à s'accepter eux-mêmes dans leur être immédiat. O mon mépris de jeunesse, enfin je te reconnais.

Imaginez un psychologue, si vous pouvez. C'est un historien de l'âme, pour qui penser n'est rien de plus que savoir ce qu'on pense. Cette froide lumière dont il s'éclaire ne fait rien et ne change rien. Quand il faudrait agir, il décrit ; quand il faudrait vouloir, il cherche à prévoir. Disant en guise d'opinion, et ce faible mot est encore trop fort : « Voici ce que je pense pour le moment ; je ne garantis rien ; quelque fait nouveau me changera un peu et peut-être beaucoup ; je ne sais pas tout et je n'ai pas tout lu. Voici trente opinions sur Platon ; elles s'accordent mal ; je le regrette, mais je n'y puis rien ; c'est ma fierté de n'y rien pouvoir. Il y a un régent anglais, il y a un pédant allemand qui ont écrit quelque chose que j'ai lu, et il faut que ces choses prennent place en mes pensées ; bien ou mal, voilà où en est cette marqueterie pour l'instant. Preuve que je suis savant et très savant. »

Chose étrange, ces penseurs mourants ne retrouvaient quelque énergie que pour renvoyer à leur barbarie les héros de pensée qui, chacun à sa manière, ont dit ou laissé entendre que penser c'est vouloir, comme Platon, Zénon, Descartes. Car, se réveillant un peu, ces penseurs fatigués allaient jusqu'à dire que supposer l'homme libre, fût-ce en ses pensées, c'était une bien grave supposition, et bien gratuite. Cela ne me paraissait que misérable, et je trouvais seulement qu'ils mettaient un bien longtemps à mourir.

Ces mourants ont tué beaucoup d'hommes. Essayons de suivre ces penseurs sans jugement dans les limbes où ils veulent nous promener. Adorateurs du fait, en eux-mêmes et autour d'eux. Décomposants et décomposés, d'après la sévère loi qui exige que les parties aient encore des parties. Ainsi laissant agir en leurs pensées toutes les forces extérieures, et donnant à la nécessité figure de raison. Non pas seulement en ces choses qu'il faut subir, comme la pluie ou la neige, mais en ces choses qu'il faut vouloir et qui ne seront que si on les veut, comme justice et paix. Le tout mêlé. Travail de haute police, que je n'avais pas assez compris, mais qu'ils m'ont assez expliqué en ces tristes années.

Hommes tristes, profondément tristes par cette pensée ouverte à tous vents ; et, faute d'ordres bien précis, pensant leur propre humeur, et se regardant vieillir au-dedans. Toute fureur s'augmente dès qu'elle est acceptée ; la loi de ces pensées sans courage est qu'elles vont à un genre de frénésie, dont l'ambition, l'intérêt et la pudeur les gardent mal. Aussi ai-je vu plus d'une colère dans ces yeux inquiets. Contre tout ce qui espère, contre tout ce qui ose, contre tout ce qui veut. Contre jeunesse qui reste jeune ; contre vieillesse qui reste jeune. Eux aigres, ambitieux, accablés, égarés. Mais la force extérieure, avec son vrai visage enfin, les a délivrés par la puissance de l'ordre écrit. Ainsi trouvant leur être vrai, en ce déchaînement mécanique, ils ont retrouvé puissance en la soumission forcenée. Ce n'est pas ici un portrait, mais plutôt un miroir pour chacun. Car qui est sans faute?

Rédigé par Frédéric Dupin le 23/11/2008 à 18:58 | Commentaires (0)

Sur l'idée d'Humanité

Feuilles volantes


La panthéonisation académique et éditoriale de Claude Levi-Strauss peut laisser rêveur. C'est en effet désormais sur papier bible et dans la prestigieuse collection de la Bibliothèque de la Pléiade que le lecteur pourra mettre à l'épreuve ses intolérances supposées d'occidental cultivé et ethnocentriste et apprendre les bonnes manières scientifiques et politiques. Le débat serait complexe, et long ; cette republication est du moins l'occasion de rassembler et de soumettre ici à qui passera par ce blog une petite réflexion sur l'ère du temps, ainsi que quelques textes permettant d'interroger l'idée elle-même d'humanité.



La réédition de Levi-Strauss en Pléiade m'a fait réouvrir Tristes Tropiques et la Pensée sauvage ; sans parvenir à y trouver à nouveau autre chose qu'une belle prose et un bavardage ennuyeux. Cela doit tenir à quelques dysfonctionnements personnels, et je ne sais trop si je dois m'en plaindre ou m'en cacher. Car le hasard m'ayant fait croiser quelques brillants jeunes chercheurs travaillant sur ce type d'auteurs, (papes du "multiples", du "divers" ou du "mineur"...) je n'ai jamais réellement trouvé dans leur conversation quelque chose comme un enthousiasme et une conviction qui puissent laisser penser que ce qu'ils ont mis tant de patience à apprendre mériterait en soi d'être partagé, propagé, enseigné. Il y a un fond de résignation et de mélancolie dans ces pensées aux indignations mécaniques qui m'est toujours apparu au fond comme un luxe de l'esprit.

Le deuil de l'humanité, de son unité et de sa destination réelle, doit rester, semble-t-il un savoir tragique en son fond, et que ne distrait guère que la passion des polémiques recuites, indifférentes, pour l'essentiel, à l'état des lumières communes. Aussi Lévi-Strauss est-il sans doute à sa place à l'Académie et en une des hebdomadaires. Quelle autre place imaginer à la pensée que les pages cultures des magasines et quelques cénacles poudrés ou les jeunes mêmes sont déjà vieux? Tout le monde est content.

Reste peut-être néanmoins une question historique à se poser.

La gloire présente de Levi-Strauss exprime-t-elle la victoire de ce qu'on peut appeler le relativisme anthropologique, c'est-à-dire de l'idée que l'humanité, plurielle par essence, doit abdiquer de toute croyance en "l'universel", du moins en matière de morale? Avons-nous désormais à nous accommoder de la nécessaire parcellisation, pluralisation, des modes de compréhension de l'humain, s'il est vrai que les aspirations à comprendre l'homme comme un tout et un fait possédant une radicale unité conduiraient plus ou moins nettement à l'impérialisme et à l'oppression des "minorités"?

Réservons la question de fond, et contentons nous donc de sonder en premier lieu l'actualité.

Actualité du relativisme?

On pourrait croire en effet que les violentes polémiques sur la "mort de l'homme", qui purent opposer durant vingt à trente ans, au sortir de la guerre, toutes les nuances du "post-humain" (du structuralisme linguistique aux nouvelles généalogies du social) aux tenants de "l'humanisme" (qu'il soit marxiste, chrétien ou laïque, j'en passe) sont désormais bel et bien éteintes. Le langage de la diversité et de la différence est rentré globalement dans le discours commun, en attendant d'entrer dans la constitution.

Au moins dans son vocabulaire, la pensée d'un Levi-Strauss a donc vaincu. Ce n'est pas une thèse, mais un fait, me semble-t-il. Que ce triomphe de la pensée "relativiste" (il faudrait préciser, bien sûr) ait déformé la rigueur de sa réflexion, que ses antagonismes divers (avec ou au sein du marxisme dans les années 70, avec ou au sein de la pensée des droits de l'homme et de la pensée sociale dans les années 80 et 90) ait rendu parfois illisible ses positions, qu'il ait ainsi abouti à des pratiques, politiques ou scientifiques qu'auraient sans doute désapprouvées ses inspirateurs, tout cela constitue une autre question. S'il reste aux vainqueurs à se débrouiller de leur succès, la bataille a été livrée, et malheur aux vaincus.

Bien sûr, on dira que la "réaction" menace encore et toujours ; mais avouons que si l'humanisme n'a d'autres défenseurs auprès du grand public que l'existentialisme poussif d'un Jean Daniel, les philippiques de la troupe vieillissante des "nouveaux philosophes" ou le pensum annuel de Luc Ferry, la partie semble plutôt facile.

On trouve de l'argent pour construire le musée du quai Branly, mais les caisses sont vides pour garder des classes de grec et de latin au lycée. On édite Lévi-Strauss en Pléiade, mais trouver Auguste Comte en librairie reste un parcours du combattant. À par ça, le discours du relativisme, infiniment varié, reste bien sûr subversif, et minoritaire. La révolte se porte mieux lorsqu'elle se décrète depuis l'Académie ou depuis le collège de France.

"Différence et répétition" : la nostalgie à l'oeuvre

L'affaire me semble donc pliée ; et la ferveur des querelles passées ne subsiste plus guère qu'à titre de vague réflexe ou de souvenir nostalgique.

On rejoue en effet à plaisir dans différents séminaires la scène primitive de l'ethnologue renversant le mythe de l'homme à majuscule, dévoilant l'impérialisme intellectuel et moral derrière les bons sentiments et les grands principes, en véritable Prométhée de l'humanité "plurielle", "multiple", "diverses" ou "mineure", comme on voudra. La subversion va ainsi bon train dans nos colloques, et se décline volontiers au long de notes de bas de pages érudites. C'est une manière de politesse. Car ce n'est pas tout de tuer l'homme, il faut encore faire vivre l'université.

Mais n'allons pas si vite. Cet intérêt universitaire sait bien faire pâle figure face aux maîtres qu'il s'est lui-même choisi. Les chapelles relativistes règnent sans doute, mais avec humilité ; car ce débat n'intéresse plus grand monde, pas même peut-être ceux qui en vivent.

On peinerait en effet à trouver, au milieu de tant de commentaires, tant d'articles plus ou moins politiques, plus ou moins philosophiques, tant d'essais d'ethonologie, de sociologie, d'anthropologie etc. ne serait-ce qu'un peu de la noire profondeur d'un texte comme Marxisme et structuralisme de Lucien Sebag, jeune philosophe suicidé en 1965, disciple de Jean Hyppolite et de Levi-Strauss, ami et "gendre" de Lacan.

C'est sans doute qu'on pouvait du moins croire qu'il y en allait alors de quelque chose de vrai, et d'important, qu'il ne s'agissait pas plus ou moins d'écrire sa thèse ou de trouver quelque chose à dire dans une AG ou dans une revue "progressiste". Car en somme, qu'est-ce que la vérité?

Le scepticisme pondéré de nos chercheurs, leur humilité contrite à force d'autisme et de spécialisation, s'accommodent du reste fort bien d'une intolérance militante parfois énergique, et sachant se circonscrire prudemment à des "luttes spécifiques" (le fou, le sans papier, le gay, la femme etc.) faute de songer à rattacher leurs pensées à une idée un peu commune de la condition humaine - il ne s'agirait pas non plus de tout changer. Avouons que tout cela fait un peu pâle figure par rapport aux grandes gestes du passé.

Professeurs d'impuissance

Reste alors un ton et un style. Tous deux possédant de brillants continuateurs. Et il est vrai que le désenchantement a devant lui une vaste carrière puisqu'il se donne le champ infini de l'analyse. Qui saura en effet borner la multiplicité des êtres et des manières de vivre s'il se refuse le recours à l'idée d'humanité? Dès lors qu'il faut mesurer l'étrangeté des cultures, comment s'arrêter et ne point se perdre au vertige de découvrir son voisin de quartier étranger, sa famille étranger à soi-même, et pour finir soi-même également étranger? La rhétorique du divers trouvera toujours des preuves, car il est vrai que le monde humain est complexe et différencié. Il est vrai qu'un homme possède un accent, une "trajectoire" sociale, des habitudes... Passons notre temps à décrire tout cela, en croyant penser quelque chose, et la vie passera sans qu'on comprenne ce que nous sommes et ce qui nous rassemble.

C'est regrettable, mais c'est ainsi. Et il est bon sans doute que la pensée soit impuissante, ou qu'elle borne sa force à pousser en tête de rayon quelques volumes artificiels. Ces professeurs d'acceptation sont loin encore de songer que l'aigreur militante ou partiale, la mélancolie sourde qui les accablent ne sont que les suites de leurs propres pensées, et comme leur punition. Car l'Humanité se décrète, se forme ; elle est une tâche, qui est celle de la convergence et de la Paix. Qui s'étonnera donc de la permanence de l'incompréhension quand notre époque choisit pour maîtres des professeurs d'impuissance comme Lévi-Strauss, ou des farceurs brillants et doubles comme Deleuze, Foucault ou Barthes?

Là encore, je vais vite ; il faudrait discuter. Mais il y a mieux à faire que de s'entendre sur des noms. Et tout a été dit une fois par Alain, dans un propos de Mars ou la guerre jugée ("Lâches penseurs") ; que je préfère vous soumettre directement : ce que je veux dire y est bien mieux exposé.

Je clos cette note par quelques textes, encore.

Quelques textes pour poursuivre la réflexion

Le site de l'Université conventionnelle a mis en ligne une conférence de Jean-Michel Muglioni sur l'idée cosmopolitique. On y verra en quoi la pensée antique pouvait concevoir l'unité morale du genre humain, et en quoi cette idée juge précisément nos impuissances.

On pourra complèter ce texte par un article de Jean-Michel Muglioni sur Husserl et l'Europe.

Sur l'Europe encore, je me permets de renvoyer à un article que j'ai publié dans la revue Perspectivia, où je résume rapidement la conception positiviste de l'Occident, et tente d'expliquer comment, au dix-neuvième siècle, un esprit lucide pouvait à la fois prôner l'unité et la supériorité européenne, tout en critiquant radicalement tout colonialisme (jusqu'à souhaiter en 1855 que les arabes jettent les français hors d'Algérie).

J'ajoute à cela un entretien éclairant de Dominique Soppo, où l'actuel président de SOS-Racisme commente l'éloge que Lévi-Strauss croît bon d'adresser à Gobineau.
Cette liste serait à prolonger ; nous y reviendrons.

Rédigé par Frédéric Dupin le 22/11/2008 à 12:19 | Commentaires (0)


Rendu malgré tout un peu maussade par les deux heures de projection, je me suis résolu à essayer de m’expliquer pourquoi le cinéma, avec sa débauche écoeurante de moyens, et plus encore, en l’espèce, de bons sentiments, ne parvenait qu’à nous aveugler sur ce qui est et sur ce qui est à faire. Disons donc que ce qui suit est un commentaire libre et lointain de l’inépuisable caverne de Platon.



Dans l’antiquité, le peintre Zeuxis était connu pour peindre des paniers de fruits de manière si réaliste que les oiseaux eux-mêmes s’y laissaient prendre et se heurtaient au murs en croyant se nourrir. Le réalisme dans l’image suscitait comme un effet de profondeur que la surface enfermait seule. Les choses y apparaissaient bien comme ce qu’elles étaient. Un fruit peint imitait parfaitement l’apparence du fruit, mais les volatiles en étaient pour leur faim, et pour le choc. Ajoutons que le contraste était indispensable au réalisme du travail de Zeuxis, car la marque du réel, c’est son ambivalence. Les choses ne cessent de varier selon le regard : l’objet dans le monde distribue toujours invariablement l’ombre et la lumière afin de suggérer sa forme, sa densité, son poids même. Seulement imitant si parfaitement le réel, le peintre en détournait ceux qui s’y portaient par toute la fureur de leur faim. De là cette puissance des arts d'égarer les hommes affamés par le réel qu’ils souhaitent étreindre et qu'on nourrit d'ombres peintes : de même en effet qu’on nourrissait alors de poussière et de gravier la faim des oiseaux de Zeuxis, de même on donne désormais des films à qui veut penser.

Tout réalisme trompe, par lui-même, radicalement

Le cinéma qui se veut réaliste est en effet pris au même paradoxe : le contraste et les nuances qu’il place au cœur de sa volonté de représenter le réel ne font que traduire un jeu d’apparences, et au fond, ne peuvent que tromper celui qui s’y laisse prendre. Ce qui doit nous rendre méfiant à l’égard des peintures trop réalistes réside ainsi précisément dans la dissimulation que l’art introduit à l’égard de son propre artifice. Zeuxis veut que sa peinture se substitue au fruit réel. Qu’il trompe les oiseaux est la marque de son talent. Mais il y a autant de rapport entre un film sur l’école et le travail scolaire qu’entre la faculté nutritive d’un fruit et les couleurs dont une image est faite.

Pour en rester à l’exemple d’une peinture de l’école aujourd’hui, tous les acteurs du monde enseignant (professeurs, parents, élèves) se doutent bien que leur vécu est parcellaire, plein de passions et d’incertitudes ; aussi bien n’enseigne-t-on pas, n’élève-t-on pas ses enfants ni n’étudie-t-on en classe pour penser « quelque chose » de l’école. Le problème réel du professeur, c’est le cours présent ; celui du parent l’orientation et l’avenir de l’enfant ; celui de l’élève enfin son exercice etc. Nul n’a le temps de faire des leçons de morale.

La réalité est en effet constamment objet de travail, elle est découpée par nos intérêts, nos buts et nos désirs ; elle est la tâche qui nous résiste et nous absorbe. Mais que l’on mette en peinture tout cela, et comme par enchantement un sens paraît se dégager sans effort. Le réel perd la douloureuse profondeur d’une tâche et d’un effort, pour suggérer des perspectives de lui-même. La grande facilité des arts, c’est ainsi de faire croire que le sens peut être disjoint d’une volonté à l’œuvre ; qu’il suffit de représenter pour comprendre. On se dit qu’il suffit d’observer un homme au travail pour comprendre ce qu’il fait ou veut. En ce sens, la recherche du réalisme en art égare radicalement le spectateur, car à juger des qualités d'une représentation qui se donne pour autre chose que ce qu'elle est (elle veut nous faire croire qu'elle est ce qu'elle représente), on en oublie le réel lui-même. La profondeur illusoire que prend un film comme « Entre les murs » tient ainsi précisément à cette croyance que les effets de surface sont susceptibles de nourrir la pensée, que l’apparence elle-même est une pensée.

Faire et peindre

Pourtant l’essentiel échappe tout le temps ; on voit bien que ni le réalisateur ni l’acteur principal n’aiment l’école, c’est-à-dire voient à travers elle une tâche à accomplir, des difficultés à affronter. Ce qui les intéresse, c’est le discours sur l’école ou la difficulté à se comprendre etc. Ils traitent un sujet, comme Zeuxis regarde le raisin : tout autrement que l’oiseau affamé. Le découragement du professeur de technologie, par exemple, n’est pas, pour les auteurs, la marque d’une foi à l’épreuve, elle est un fait que le réalisateur scrupuleux entend consigner pour parfaire son tableau ; les frustrations des parents d’élèves ou l’indifférence parfois cruelle des enfants feront contrepoids. De même, le drame de Bégaudeau, dans le film, c’est qu’il agit comme un professeur qui se soucie davantage du spectacle de la classe que de son travail. Il s’enferme dans l’image de son cours, dans le son de ses mots, sans jamais se soucier de ce qu’il a à faire. La conséquence est que rapidement, il ne peut plus rien faire.

Toute classe en effet est difficile, et matière à gloser pour le spectateur, parce qu’il est en effet toujours difficile de s’adresser non pas à des élèves mais à ce que chacun peut et veut en quelque manière devenir, à parler au nom de ce que l’adolescent peut devenir s’il parvient, justement, à s’élever au dessus de son état présent. Ce n’est pas la société et ses injustices qui rendent l’enseignement délicat, mais l’enseignement lui-même qui est nécessairement difficile puisqu’il est appel à être plus que ce qu’on est. Seulement on ne sait pas plus reconnaître la difficulté et la nécessité de l’instruction qu’on ne sait respecter la difficulté de tout autre travail. L’enseignement, le travail ouvrier etc. tout cela est objet de discours, de débat, de mots. On songe rarement à ce qui pourtant se fait sans parole, par patience et volonté.

La condition sociale, linguistique, d’un élève n’est pas, par exemple, objet de discours ou de représentation pour un professeur qui enseigne. On ne se répète pas en permanence ce que sont censés être ses élèves (des bourgeois, des dominés, des minorités etc.) ; on se débrouille pour vaincre telle équation ou telle incompréhension. L'objet (géométrique, littéraire, qu'importe) absorbe toute l'attention. Les traits extérieurs, sociaux ou culturels, ne sont dès lors que les obstacles nécessaires, toujours renaissants, qu’il faut pourtant vaincre tant bien que mal, avec ses propres faiblesses, et avec pour seul secours la confiance que l’on peut tirer des œuvres ou des connaissances qui dominent notre individualité. Comment en effet croire qu'il vaille la peine de lutter pour faire lire un texte ou résoudre un problème, si on ne croit pas que la mathématique, l'histoire ou la littérature doivent être aimées et transmises, que tout cela, en somme, soit objet de foi? Le dégagement de l'observateur va nécessairement de pair avec un scepticisme portant sur le savoir lui-même (l'Antimanuel de littérature de Bégaudeau en témoigne, du reste.) Or une foi et un effort ne se filment pas, ils se partagent ou sont méprisés. La culture du commentaire en dit alors suffisamment sur nos capacités de partage.

Aristocratie et spectacle

Et cela n’a du reste rien de particulier à la question scolaire. Un documentaire sur les cantonniers ne manqueraient pas de manquer l’essentiel aussi bien : c’est-à-dire qu’il faut une forme de courage et de conviction pour assumer un travail nécessaire et difficile, que ce courage parfois s’effondre et se redresse sans discours compassionnel ou convenu. Naturellement, nos habitudes d'oisifs spectateurs vont nous garantir que nul ne veut, ni ne vaut, grand chose : on ne choisit rien, on n'assume rien. Mais c'est que ce cynisme poudré de spectateur reste attentif à ne point avoir à estimer. Car il n’y a pas de leçon à tirer face à quiconque s’efforce de faire un travail réellement, sinon l’admiration.

Mais parce qu’admirer le sujet d’un tableau ne satisfait point l’orgueil des peintres qui veulent qu’on admire leur art, ou qu’on discute de ce qu’ils font eux, il faut que l’œuvre ajoute son bavardage au réel. En cela, le vrai moteur du cinéma réaliste, ou du documentaire sociologique, c’est le mépris pour son objet, et au delà, la haine du travail.

Il y a un aristocratisme propre aux arts qui expliquent la défiance nostalgique de Platon à leur endroit, et qu'on pourrait deviner à l'oeuvre sous bien des consensus "culturels". Par exemple, la manie du cinématographe dispense aujourd'hui d'avoir à estimer les travaux de chacun, les ressources de courage que toute tâche exige. On y substitue confortablement le commentaire et le symbole. Cela n'engage à rien. Mieux, on enverra les pauvres au cinéma gratuitement, se perdre dans leur reflet. Ils y oublieront qu'ils peinent pour travailler, mûrir, et défendre une dignité : tout n'est-il pas affaire d'image? Une société de comédiens, où chacun s'attache à s'imiter lui-même, à jouer le rôle qu'on lui attribue opportunément (de "bourgeois", de "lycéens du 93" etc.) se souciera alors peu du réel, et confortera les metteurs en scène auto-proclamés dans leur conviction qu'il faut bien des figurants et des stars.

Il resterait à apprendre à n'aller au cinéma que pour se distraire, et n'en rien penser, sinon peut-être que l'argent des productions pourrait à tout prendre être investi ailleurs.

Zeuxis en politique

Ainsi sommes-nous en effet comme les oiseaux de Zeuxis, affamés de comprendre, nous nous jetons sur l’apparence qui imite le réel. Nous tenons la surface pour de la profondeur ; et ce qui fait résonner la vacuité d’une œuvre (et Cantet ici érige le vide en esthétique) ce n’est alors pas tant l’œuvre elle-même que nos cris indignés ou ravis, bref, les conséquences du choc contre l’écran. « Entre les murs » doit ainsi beaucoup aux illusions du spectateur lui-même, qui croit trouver à penser et à comprendre, là où on ne peut que trouver deux heures de distraction.

Il y a ainsi dans les arts, et en particulier dans le cinéma, un danger profondément politique, et un pacte entre l’esthétique et l’oppression que les puissants ont bien saisis : Ce n’est pas pour rien que les hommes de pouvoir aiment les discussions et se défient du travail, où en l’espèce envoient les élèves au cinéma plutôt qu’en cours.

Clemenceau disait que, quand il voulait enterrer un problème, il nommait une commission ; on peut avoir le sentiment avec Cantet et Bégaudeau que si l’on voulait désormais enterrer le sens de tous les travaux humains, et d’abord de l’instruction, il suffirait de tourner un film sur eux. On serait bien sûr ainsi qu’on n’aurait plus en effet qu’à commenter ce qui se fait, plutôt qu’à chercher comment soi-même œuvrer à plus de lumière en chacun.

Le documentaire en somme, c'est un peu l'avenir de la réaction.

Rédigé par Frédéric Dupin le 31/10/2008 à 12:59 | Commentaires (0)


Difficile d’éviter en ce moment le film de Laurent Cantet, primé à Cannes. S’il semble en effet se constituer en sujet de discussion incontournable, au sein du débat sur l’école - cristallisant du reste souvent, et par le miracle du « cinéma », les polémiques les plus rebattues - , nous n’entendons pas ajouter ici une feuille de plus à un dossier déjà suffisamment épais. Il nous suffira donc de proposer une petite réflexion, en deux parties, de spectateur et de professeur sur les effets fascinateurs qu’induisent les films en général, et celui-ci en particulier.



Par souci d’économie, laissons donc de côté les querelles sur la question de « l’idéologie », du « message » ou des « conséquences » sur l’institution scolaire, réelles ou supposées, du film de Cantet et Bégaudeau. Non, bien sûr, que ces débats soient vains ou dépourvus d’intérêt en eux-mêmes ; je suis loin de croire ce film innocent d’ambitions démonstratives ou politiques. Mais Francisco Roa Bastos, ici-même, nous en a déjà dit l’essentiel. Le lecteur curieux d’approfondir ce débat pourra du reste se référer, entre autres choses, au texte de Jean-Claude Brighelli, comme l’abondant débat qu’il a suscité sur son blog,


Je voudrais m’en tenir ici, pour commencer, à ma simple expérience de spectateur, du reste pas cinéphile pour deux sous. Je voudrais essayer d’envisager le film uniquement pour ce qu’il est : un objet de divertissement, quitte à lutter un peu contre les tentations raisonneuses. On les retrouvera, ces tendances, si on le souhaite, dans le second article que je consacre à ce film.

Rédigé par Frédéric Dupin le 31/10/2008 à 12:28 | Commentaires (0)


J’aime beaucoup Sean Penn, mais je dois avouer que je suis effondré par la Palme d’or qu’il a attribuée à Entre les murs, le film de Laurent Cantet dont on parle tant en ce moment. Certes, cette Palme a fait du bien, pour un temps, à l’industrie française du cinéma. C'est d’ailleurs peut-être son seul, et mince, intérêt. Mais pour le reste, Entre les murs est effrayant à plus d’un titre.



Evacuons tout de suite la question de l’intérêt cinématographique de ce film, qui est nul. Ceux qui y voient l’objet de l’engouement qu’il suscite sont de très mauvaise foi, ou alors osent parler du film sans l’avoir vu. Entre les murs n’aurait jamais autant de succès s’il n’avait eu la Palme, car ce n’est pas un bon film : François Bégaudeau, qui y joue son propre rôle de professeur de français en collège, est un acteur médiocre. Les élèves, qui « jouent » certes leur rôle de manière tout à fait « naturelle », n’ont semble-t-il pas eu à beaucoup modifier leur attitude habituelle, ce qui réduit d’autant leur talent de composition (c'est d’ailleurs ce qui fait du film, de l’aveu même de ses auteurs, un « témoignage vrai » sur la « réalité scolaire »). Quant à la réalisation de Laurent Cantet, on cherche en vain pendant tout le film un élément original ou un intérêt quelconque à ce docu-fiction ennuyeux.

Non, Entre les murs attire le public parce qu’il a été récompensé à Cannes, d’une part, et sans doute aussi parce qu’il parle d’école en dénonçant, encore, la crise de l’éducation nationale et le « malaise des profs ». On aimerait y voir le signe d’un intérêt réel pour les questions éducatives, mais j’ai bien peur qu’il ne s’agisse encore que d’un énième avatar de la haine que suscitent les enseignants dans nos sociétés.

L’enseignant tel qu’il est montré dans ce film est certes tout à fait critiquable : il n’enseigne rien ; il dévalorise le savoir et ses élèves ; il veut jouer « copain-copain » avec eux mais se moque d’eux en permanence, ou même les traite de « pétasse »…bref, il « rame », comme il le dit lui-même, se contentant de gérer en attendant les vacances.

Pour François Bégaudeau, les murs de son école ressemblent bien aux murs d’une prison : il purge sa peine de prof en attendant d’aller voir ailleurs, ce qu’il n’a pas hésité à faire une fois le succès du film assuré (il serait en ce moment en disponibilité de l’éducation nationale). En résumé, Monsieur Bégaudeau n’aime pas enseigner et il le fait sentir. Pour lui, l’enfer, c'est sa classe.

On comprend, certes, les difficultés que peut avoir un enseignant à faire cours aujourd’hui. Loin de moi l’idée de dire que tout est facile et que les élèves sont tous de doux agneaux disposés à apprendre ce qu’on leur enseigne. C'est un problème réel auquel sont confrontés une large partie des enseignants, notamment les plus jeunes, qu’on concentre sans beaucoup de moyens dans les zones les plus difficiles. Mais ce problème réel ne se règlera pas tout seul, notamment si les cinéastes continuent à faire des films dans ce genre, qui semblent prôner la nécessité pour les profs de s’adapter encore plus à leurs élèves plutôt que d’essayer de leur apporter quelques lumières (c'est ce qui ressort en tout cas du traitement manipulatoire que réserve Laurent Cantet au seul personnage qui tente d’apporter un peu de discipline et de savoir dans l’école, le professeur d’histoire-géo, qui est présenté comme un rétrograde arrogant n’ayant rien compris à la réalité). Cette Palme, n’en doutons pas, servira désormais de référence et d’argument à tous ceux qui dénigrent les professeurs et leur travail, au premier rang desquels, bien entendu, une partie des élèves eux-mêmes.

Que ces élèves, certains en tout cas, pensent que l’imparfait du subjonctif est une lubie d’adulte sans aucune utilité, on s’en serait douté. Mais qu’ils soient relayés en cela par leurs professeurs, qui n’hésitent plus à leur apprendre, par exemple, que l’Autriche est un tout petit pays dont la disparition n’affecterait personne, cela devient effrayant.

Si les murs de l’école posent aujourd’hui problème, ce n’est pas tant parce qu’ils enferment et oppriment. C'est au contraire parce qu’ils ne remplissent plus vraiment leur fonction de séparation : l’école est un lieu qui doit permettre aux élèves de sortir de leur milieu quotidien, surtout quand celui-ci est fait de violences et d’échecs en tout genre. L’école n’a pas à s’adapter à la société, ni aux élèves et à leurs impulsions premières, elle se doit de constituer un lieu à part, en marge du flux ininterrompu de l’actualité et des nécessités les plus matérielles de nos vies. En ce sens, les murs de l’école ne sont pas des murs de prison, comme semblent le penser Laurent Cantet et François Bégaudeau, s’adaptant en cela aux dégoûts de leurs élèves-acteurs, ce sont au contraire des « murs porteurs » qui soutiennent notre formation de citoyens responsables.

Je ne suis pas le premier à dire ses évidences, bien sûr. Beaucoup d’autres les ont dites avant moi. Ce que je tente de faire en les présentant de nouveau, c'est essayer de les comprendre et de les transmettre comme ils nous les ont transmises : voilà l’éducation, voilà le rôle de l’école. Transmettre un savoir, l’éprouver aussi sans doute, mais pas le dénigrer a priori, parce qu’il ne correspondrait pas aux envies de quelques élèves agités. L’école est tout le contraire de ce que nous montre Entre les murs, dans lequel rien ne compte que la satisfaction rapide et l’utilité immédiate.

Ce film est donc dangereux à plusieurs titres. Tout d’abord parce qu’il donne une image des professeurs lamentable, qui ne correspond pas, heureusement, à la majorité des professeurs qui s’investissent réellement dans leur travail, contrairement à Monsieur Bégaudeau. Ensuite, parce qu’il contribue à renforcer le discours ambiant sur la nécessité pour l’école de s’adapter au monde qui l’entoure, quitte pour cela à abandonner toute exigence d’effort et d’intelligence pour ses enseignants et ses élèves. Enfin, par ce qu’il révèle de l’opinion majoritaire dans notre société, qui est prête à s’extasier devant un film médiocre et pernicieux, pour la seule raison qu’il a été reconnu dans un festival et qu’il montre des élèves certes très nuls, mais quand même très « vivants et dynamiques », tellement « frais et naturels » dans leur agitation. Or, le savoir ne naît pas dans l’agitation, mais dans la tranquillité que les éducateurs devraient savoir instaurer dans une salle de classe. Comme le constatait déjà Bachelard, « i[les éducateurs ne travaillent guère à donner cette tranquillité ! [...] Ils jugent plus qu’ils n’enseignent ! Ils ne font rien pour guérir l’anxiété qui saisit tout esprit devant la nécessité de corriger sa propre pensée et de sortir de soi pour trouver la vérité objective » (La formation de l’esprit scientifique,]i p. 209). Laurent Cantet et François Bégaudeau nous proposent donc un film, non pas sur l’école, mais sur la malformation de l’esprit. Voilà peut-être le seul intérêt de ce film : une simple illustration de ce qu’est un mauvais professeur.



Rédigé par Francisco Roa Bastos le 13/10/2008 à 23:37 | Commentaires (2)

F comme Fondations

le Projet


Le temps est à l’urgence. On nous a mis en garde, à l’affût. La planète brûle, les guerres et les attentats menacent. La « Crise », entité incomprise et dangereuse, nous renvoie à nos préoccupations premières, et toujours légitimes, celles du jour le jour. Et partout, dans le même temps, à chaque instant, l’Information circule en réseau, sans frein, sans filtre. Nous sommes pris dans la toile d’un savoir instantané, sans recul. D’un savoir soluble.



Nous sommes soumis à une double sensation d’accélération, celle que procure le sentiment de périls croissants et celle que donne l’accumulation des connaissances disponibles immédiatement.
Rédigé par Francisco Roa bastos le 26/09/2008 à 18:47 | Commentaires (0)

Sur l'ambition

Feuilles volantes

Le journal Le Monde édite actuellement La Comédie Humaine de Balzac, en supplément de son édition du vendredi. C'est l'occasion de reparler des Goriot, Vautrin, Grandet, Rubempré à travers lesquels le romancier a mis en phrase la commune humanité, et toute sa politique. Ce qui suit n'est qu'une réflexion sur la passion et la carrière de l'ambitieux Rastignac, où comment la médiocrité inquiète ouvre le chemin des ministères.



Je vois au moins trois manières de comprendre l’ambition, comme d’entendre le bruit qu’elle fait partout dans le monde.
Rédigé par Frédéric Dupin le 18/09/2008 à 13:34 | Commentaires (180)


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