Blog d'information de l'Université Conventionnelle


Difficile d’éviter en ce moment le film de Laurent Cantet, primé à Cannes. S’il semble en effet se constituer en sujet de discussion incontournable, au sein du débat sur l’école - cristallisant du reste souvent, et par le miracle du « cinéma », les polémiques les plus rebattues - , nous n’entendons pas ajouter ici une feuille de plus à un dossier déjà suffisamment épais. Il nous suffira donc de proposer une petite réflexion, en deux parties, de spectateur et de professeur sur les effets fascinateurs qu’induisent les films en général, et celui-ci en particulier.



Par souci d’économie, laissons donc de côté les querelles sur la question de « l’idéologie », du « message » ou des « conséquences » sur l’institution scolaire, réelles ou supposées, du film de Cantet et Bégaudeau. Non, bien sûr, que ces débats soient vains ou dépourvus d’intérêt en eux-mêmes ; je suis loin de croire ce film innocent d’ambitions démonstratives ou politiques. Mais Francisco Roa Bastos, ici-même, nous en a déjà dit l’essentiel. Le lecteur curieux d’approfondir ce débat pourra du reste se référer, entre autres choses, au texte de Jean-Claude Brighelli, comme l’abondant débat qu’il a suscité sur son blog,


Je voudrais m’en tenir ici, pour commencer, à ma simple expérience de spectateur, du reste pas cinéphile pour deux sous. Je voudrais essayer d’envisager le film uniquement pour ce qu’il est : un objet de divertissement, quitte à lutter un peu contre les tentations raisonneuses. On les retrouvera, ces tendances, si on le souhaite, dans le second article que je consacre à ce film.


à la rigueur....

Aussi dois-je d’abord avouer que, en dépit de toutes les préventions que la bande annonce et le tapage médiatique autour de « la Palme » avaient produit en moi, comme chez beaucoup de collègues agacées par la mise en scène ambiguë ou complaisante de notre quotidien, le film se laisse regarder, une fois mis entre parenthèse ce qu’il dit ou ne dit pas.

Pour tout dire, je l’aurai classé dans la catégorie des films qu’on peut voir « à la rigueur » du Canard enchaîné, sans en attendre une révélation quelconque ou une expérience esthétique décisive. Un téléfilm médiocre et distrayant dont les vices et les vertus n’auraient guère mérités d’être pesés au trébuchet s’il n’avait été primé. Je n’ai d’ailleurs aucun avis sur le fait qu’un pendant acceptable à la série « L’instit’ » ou à un reportage type « Envoyé spécial » ait obtenu la palme d’or ; il y a des questions plus importantes.

Bien sûr, il y avait matière pour un professeur de s’énerver des caricatures ou des lieux communs de magazine, comme du caractère poussif des démonstrations des auteurs. Mais j’essayai de me convaincre, comme on me l’a dit ici et là, que le film faisait œuvre informative, et qu’à tout prendre, c’était déjà parler d’un quotidien trop peu présent sur la place publique. Difficile pourtant de croire que le film nous apprend réellement quoi que ce soit : on y découvre qu’enseigner est difficile, que les adolescents se passionnent pour le foot et la musique davantage que pour l’école, et que les professeurs ne sont pas des héros mais des individus moyens, ayant leurs faiblesses. Comme dans le livre de Bégaudeau, si rien n’est dit de tout à fait faux, rien n’y est dit de bien intéressant.

Vers la Télé-réalité scolaire

On riait toutefois beaucoup dans ma salle obscure parisienne, on s’étonnait du langage fleuri des élèves, de la maladresse des professeurs ; on s’adonnait en bref à l’honnête plaisir du voyageur curieux en terrain inconnu. La projection tourna, me semble-t-il, peu ou prou en safari social, sinon en séance de télé-réalité hypocrite. Travestissement commun du voyeurisme plat en conscience « sociale », qui garantie confortablement des jugements sur mesure, du calibré pour les commentaires des articles des grands quotidiens en ligne.

Décidé à rester malgré tout indulgent, je me disais encore que la curiosité se paye nécessairement de préjugés quand elle croît pouvoir se dispenser de tout travail de réflexion, car enfin, il ne faut pas trop en demander à un film, et surtout pas de penser pour nous. J’ajoutais, fataliste, que ce n’était pas la première fois que nos élèves étaient regardés moins comme des êtres à élever, que comme des créatures étranges et exotiques qu’il vaut mieux, à tout prendre, voir plutôt au cinéma qu’en classe. C’est au moins la leçon que Bégaudeau a, semble-t-il, tiré promptement de tout cela.

J’en suis donc arrivé à me dire, à la sortie du cinéma, que si on donnait à ces platitudes la dimension de révélation (politique, sociale, scolaire… que sais-je !), c’était là une exaltation peut-être au fond davantage révélatrice de l’aveuglement des parents que de la réalité scolaire proprement dite. Il faut en effet que le film s’adresse à des familles convaincues que leurs enfants n’ont rien avoir avec l’adolescence « moyenne » qui s’expose ici, pour croire découvrir une autre école ou une autre humanité. Ici, le « collège difficile », nécessairement marqué par la « diversité », fonctionne comme un label rassurant, et on s’aveuglera d’autant mieux sur soi-même qu’on croira avoir assisté à un spectacle « réaliste »…. Pour ma part, et pour avoir vu suffisamment d’établissements, de tous types, ZEP et lycées de centre-ville, la supériorité du sociologique sur le générationnel me laisse, en l’espèce, assez sceptique, bien qu’y croire rassure sans doute la bourgeoisie : penser que l’argent garantit de la bêtise console, en un sens.

Vacuité et impartialité

Reste, selon moi, encore un dernier intérêt à prendre au film. Car si la caricature a bien quelque chose de pénible, et tout à la fois d’inévitable par le ton adopté, et par la forme même du film « qui vous dit ce qui se passe vraiment », l’application obstinée avec laquelle les auteurs ont cherché à l’éviter ou à la contenir, par un balancement systématique et une volonté démonstrative de peindre en gris sur gris, a quelque chose de réjouissante.

Le cinéma du réel se veut impartial et souligne toujours l’envers de chaque médaille, de peur qu’on l’accuse d’acte de propagande. Cela induit des effets comiques involontaires, comme le moment où la salle des profs, tétanisée par l’annonce de l’expulsion imminente de la mère du bon élève chinois, (là encore la frontière entre le cliché, l’ordinaire, le dramatique et le dérisoire s’avère ténue) débouche le champagne pour fêter la grossesse d’une collègue. Message reçu ! Les professeurs ne sont pas des surhommes ! Mais cette scène, montée, pour le coup, à la truelle, nous rassure : on peut dénoncer les « rafles » gouvernementales, et passer à autres choses l’instant d’après. Engagement sur mesure, impartialité sceptique qui n’exclut pas elle-même un pathos calibré. Le cynisme de l’observateur désabusé, fort du sentiment de la complexité, rassurera donc ceux qui voient dans toute velléité d’héroïsme ou de foi une dangereuse exaltation, et, à tout prendre, une hypocrisie bien dissimulée.

Le mélange de curiosité zoologique et de bien-pensance sociale (« tout cela est très compliqué ») aboutit ainsi à une empathie minimale pour les sentiments de chacun, sans qu’aucune pensée n’achoppe réellement. Le récit peut être suivi, apparaître comme révélateur, sans qu’on sache exactement de quoi, et donner à la perplexité ou à l’impuissance commune l’apparence d’une profondeur qui fait constamment défaut. Le dernier plan est donc tout à fait explicite dans son dépouillement zen : une salle vide, en désordre. Au spectateur de combler cette lacune, de le charger de ces interprétations, de son propre bruit. Et pendant qu’on réfléchira au film, on croira penser quelque chose de l’école.

Il n’y a pas de mystère à cela. Rien ne s’est passé dans le cours. Rien ne s’est passé dans le film. Rien ne se passera à sa suite, sinon la redite des mêmes arguments vraisemblables, des mêmes cas particuliers exotiques ou suggestifs, des mêmes nuances de profession qui remettent toujours à plus tard la simple nécessité de faire. Ce vide résume l’ambition cinématographique de l’œuvre, et son exacte puissance idéologique. Il n’ y a rien à dire et pourtant nous ne faisons qu’en parler.


Rédigé par Frédéric Dupin le 31/10/2008 à 12:28 | Commentaires (0)




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