Blog d'information de l'Université Conventionnelle
Alain, "Lâches penseurs"
Feuilles volantes
Dans le prolongement de la note sur l'idée d'Humanité, ce propos d'Alain, extrait de Mars ou la guerre jugée (1922), où chacun pourra deviner un portrait de certains de nos intellectuels ou de nos universitaires. Du lien entre la "recherche" et la Guerre...
Mes maîtres ont bien gagné leur argent. Je dis tous. Il est vrai que le seul qui ait eu de la grandeur laissait voir un beau secret ; mais il le cachait trop, à lui-même aussi, d'où l'empire qu'il laissa prendre à sa propre fatigue ainsi qu'à des passions militaires, ce qui fut scandale pour moi enfant; mais impénétrable. Paix sur celui-là qui, dans la réflexion du moins, ne s'avilit pas. Mais les autres furent lâches, travaillant de pensée à accepter tout et à s'accepter eux-mêmes dans leur être immédiat. O mon mépris de jeunesse, enfin je te reconnais.
Imaginez un psychologue, si vous pouvez. C'est un historien de l'âme, pour qui penser n'est rien de plus que savoir ce qu'on pense. Cette froide lumière dont il s'éclaire ne fait rien et ne change rien. Quand il faudrait agir, il décrit ; quand il faudrait vouloir, il cherche à prévoir. Disant en guise d'opinion, et ce faible mot est encore trop fort : « Voici ce que je pense pour le moment ; je ne garantis rien ; quelque fait nouveau me changera un peu et peut-être beaucoup ; je ne sais pas tout et je n'ai pas tout lu. Voici trente opinions sur Platon ; elles s'accordent mal ; je le regrette, mais je n'y puis rien ; c'est ma fierté de n'y rien pouvoir. Il y a un régent anglais, il y a un pédant allemand qui ont écrit quelque chose que j'ai lu, et il faut que ces choses prennent place en mes pensées ; bien ou mal, voilà où en est cette marqueterie pour l'instant. Preuve que je suis savant et très savant. »
Chose étrange, ces penseurs mourants ne retrouvaient quelque énergie que pour renvoyer à leur barbarie les héros de pensée qui, chacun à sa manière, ont dit ou laissé entendre que penser c'est vouloir, comme Platon, Zénon, Descartes. Car, se réveillant un peu, ces penseurs fatigués allaient jusqu'à dire que supposer l'homme libre, fût-ce en ses pensées, c'était une bien grave supposition, et bien gratuite. Cela ne me paraissait que misérable, et je trouvais seulement qu'ils mettaient un bien longtemps à mourir.
Ces mourants ont tué beaucoup d'hommes. Essayons de suivre ces penseurs sans jugement dans les limbes où ils veulent nous promener. Adorateurs du fait, en eux-mêmes et autour d'eux. Décomposants et décomposés, d'après la sévère loi qui exige que les parties aient encore des parties. Ainsi laissant agir en leurs pensées toutes les forces extérieures, et donnant à la nécessité figure de raison. Non pas seulement en ces choses qu'il faut subir, comme la pluie ou la neige, mais en ces choses qu'il faut vouloir et qui ne seront que si on les veut, comme justice et paix. Le tout mêlé. Travail de haute police, que je n'avais pas assez compris, mais qu'ils m'ont assez expliqué en ces tristes années.
Hommes tristes, profondément tristes par cette pensée ouverte à tous vents ; et, faute d'ordres bien précis, pensant leur propre humeur, et se regardant vieillir au-dedans. Toute fureur s'augmente dès qu'elle est acceptée ; la loi de ces pensées sans courage est qu'elles vont à un genre de frénésie, dont l'ambition, l'intérêt et la pudeur les gardent mal. Aussi ai-je vu plus d'une colère dans ces yeux inquiets. Contre tout ce qui espère, contre tout ce qui ose, contre tout ce qui veut. Contre jeunesse qui reste jeune ; contre vieillesse qui reste jeune. Eux aigres, ambitieux, accablés, égarés. Mais la force extérieure, avec son vrai visage enfin, les a délivrés par la puissance de l'ordre écrit. Ainsi trouvant leur être vrai, en ce déchaînement mécanique, ils ont retrouvé puissance en la soumission forcenée. Ce n'est pas ici un portrait, mais plutôt un miroir pour chacun. Car qui est sans faute?
Sur l'idée d'Humanité
Feuilles volantes
La panthéonisation académique et éditoriale de Claude Levi-Strauss peut laisser rêveur. C'est en effet désormais sur papier bible et dans la prestigieuse collection de la Bibliothèque de la Pléiade que le lecteur pourra mettre à l'épreuve ses intolérances supposées d'occidental cultivé et ethnocentriste et apprendre les bonnes manières scientifiques et politiques. Le débat serait complexe, et long ; cette republication est du moins l'occasion de rassembler et de soumettre ici à qui passera par ce blog une petite réflexion sur l'ère du temps, ainsi que quelques textes permettant d'interroger l'idée elle-même d'humanité.
La réédition de Levi-Strauss en Pléiade m'a fait réouvrir Tristes Tropiques et la Pensée sauvage ; sans parvenir à y trouver à nouveau autre chose qu'une belle prose et un bavardage ennuyeux. Cela doit tenir à quelques dysfonctionnements personnels, et je ne sais trop si je dois m'en plaindre ou m'en cacher. Car le hasard m'ayant fait croiser quelques brillants jeunes chercheurs travaillant sur ce type d'auteurs, (papes du "multiples", du "divers" ou du "mineur"...) je n'ai jamais réellement trouvé dans leur conversation quelque chose comme un enthousiasme et une conviction qui puissent laisser penser que ce qu'ils ont mis tant de patience à apprendre mériterait en soi d'être partagé, propagé, enseigné. Il y a un fond de résignation et de mélancolie dans ces pensées aux indignations mécaniques qui m'est toujours apparu au fond comme un luxe de l'esprit.
Le deuil de l'humanité, de son unité et de sa destination réelle, doit rester, semble-t-il un savoir tragique en son fond, et que ne distrait guère que la passion des polémiques recuites, indifférentes, pour l'essentiel, à l'état des lumières communes. Aussi Lévi-Strauss est-il sans doute à sa place à l'Académie et en une des hebdomadaires. Quelle autre place imaginer à la pensée que les pages cultures des magasines et quelques cénacles poudrés ou les jeunes mêmes sont déjà vieux? Tout le monde est content.
Reste peut-être néanmoins une question historique à se poser.
La gloire présente de Levi-Strauss exprime-t-elle la victoire de ce qu'on peut appeler le relativisme anthropologique, c'est-à-dire de l'idée que l'humanité, plurielle par essence, doit abdiquer de toute croyance en "l'universel", du moins en matière de morale? Avons-nous désormais à nous accommoder de la nécessaire parcellisation, pluralisation, des modes de compréhension de l'humain, s'il est vrai que les aspirations à comprendre l'homme comme un tout et un fait possédant une radicale unité conduiraient plus ou moins nettement à l'impérialisme et à l'oppression des "minorités"?
Réservons la question de fond, et contentons nous donc de sonder en premier lieu l'actualité.
Actualité du relativisme?
On pourrait croire en effet que les violentes polémiques sur la "mort de l'homme", qui purent opposer durant vingt à trente ans, au sortir de la guerre, toutes les nuances du "post-humain" (du structuralisme linguistique aux nouvelles généalogies du social) aux tenants de "l'humanisme" (qu'il soit marxiste, chrétien ou laïque, j'en passe) sont désormais bel et bien éteintes. Le langage de la diversité et de la différence est rentré globalement dans le discours commun, en attendant d'entrer dans la constitution.
Au moins dans son vocabulaire, la pensée d'un Levi-Strauss a donc vaincu. Ce n'est pas une thèse, mais un fait, me semble-t-il. Que ce triomphe de la pensée "relativiste" (il faudrait préciser, bien sûr) ait déformé la rigueur de sa réflexion, que ses antagonismes divers (avec ou au sein du marxisme dans les années 70, avec ou au sein de la pensée des droits de l'homme et de la pensée sociale dans les années 80 et 90) ait rendu parfois illisible ses positions, qu'il ait ainsi abouti à des pratiques, politiques ou scientifiques qu'auraient sans doute désapprouvées ses inspirateurs, tout cela constitue une autre question. S'il reste aux vainqueurs à se débrouiller de leur succès, la bataille a été livrée, et malheur aux vaincus.
Bien sûr, on dira que la "réaction" menace encore et toujours ; mais avouons que si l'humanisme n'a d'autres défenseurs auprès du grand public que l'existentialisme poussif d'un Jean Daniel, les philippiques de la troupe vieillissante des "nouveaux philosophes" ou le pensum annuel de Luc Ferry, la partie semble plutôt facile.
On trouve de l'argent pour construire le musée du quai Branly, mais les caisses sont vides pour garder des classes de grec et de latin au lycée. On édite Lévi-Strauss en Pléiade, mais trouver Auguste Comte en librairie reste un parcours du combattant. À par ça, le discours du relativisme, infiniment varié, reste bien sûr subversif, et minoritaire. La révolte se porte mieux lorsqu'elle se décrète depuis l'Académie ou depuis le collège de France.
"Différence et répétition" : la nostalgie à l'oeuvre
L'affaire me semble donc pliée ; et la ferveur des querelles passées ne subsiste plus guère qu'à titre de vague réflexe ou de souvenir nostalgique.
On rejoue en effet à plaisir dans différents séminaires la scène primitive de l'ethnologue renversant le mythe de l'homme à majuscule, dévoilant l'impérialisme intellectuel et moral derrière les bons sentiments et les grands principes, en véritable Prométhée de l'humanité "plurielle", "multiple", "diverses" ou "mineure", comme on voudra. La subversion va ainsi bon train dans nos colloques, et se décline volontiers au long de notes de bas de pages érudites. C'est une manière de politesse. Car ce n'est pas tout de tuer l'homme, il faut encore faire vivre l'université.
Mais n'allons pas si vite. Cet intérêt universitaire sait bien faire pâle figure face aux maîtres qu'il s'est lui-même choisi. Les chapelles relativistes règnent sans doute, mais avec humilité ; car ce débat n'intéresse plus grand monde, pas même peut-être ceux qui en vivent.
On peinerait en effet à trouver, au milieu de tant de commentaires, tant d'articles plus ou moins politiques, plus ou moins philosophiques, tant d'essais d'ethonologie, de sociologie, d'anthropologie etc. ne serait-ce qu'un peu de la noire profondeur d'un texte comme Marxisme et structuralisme de Lucien Sebag, jeune philosophe suicidé en 1965, disciple de Jean Hyppolite et de Levi-Strauss, ami et "gendre" de Lacan.
C'est sans doute qu'on pouvait du moins croire qu'il y en allait alors de quelque chose de vrai, et d'important, qu'il ne s'agissait pas plus ou moins d'écrire sa thèse ou de trouver quelque chose à dire dans une AG ou dans une revue "progressiste". Car en somme, qu'est-ce que la vérité?
Le scepticisme pondéré de nos chercheurs, leur humilité contrite à force d'autisme et de spécialisation, s'accommodent du reste fort bien d'une intolérance militante parfois énergique, et sachant se circonscrire prudemment à des "luttes spécifiques" (le fou, le sans papier, le gay, la femme etc.) faute de songer à rattacher leurs pensées à une idée un peu commune de la condition humaine - il ne s'agirait pas non plus de tout changer. Avouons que tout cela fait un peu pâle figure par rapport aux grandes gestes du passé.
Professeurs d'impuissance
Reste alors un ton et un style. Tous deux possédant de brillants continuateurs. Et il est vrai que le désenchantement a devant lui une vaste carrière puisqu'il se donne le champ infini de l'analyse. Qui saura en effet borner la multiplicité des êtres et des manières de vivre s'il se refuse le recours à l'idée d'humanité? Dès lors qu'il faut mesurer l'étrangeté des cultures, comment s'arrêter et ne point se perdre au vertige de découvrir son voisin de quartier étranger, sa famille étranger à soi-même, et pour finir soi-même également étranger? La rhétorique du divers trouvera toujours des preuves, car il est vrai que le monde humain est complexe et différencié. Il est vrai qu'un homme possède un accent, une "trajectoire" sociale, des habitudes... Passons notre temps à décrire tout cela, en croyant penser quelque chose, et la vie passera sans qu'on comprenne ce que nous sommes et ce qui nous rassemble.
C'est regrettable, mais c'est ainsi. Et il est bon sans doute que la pensée soit impuissante, ou qu'elle borne sa force à pousser en tête de rayon quelques volumes artificiels. Ces professeurs d'acceptation sont loin encore de songer que l'aigreur militante ou partiale, la mélancolie sourde qui les accablent ne sont que les suites de leurs propres pensées, et comme leur punition. Car l'Humanité se décrète, se forme ; elle est une tâche, qui est celle de la convergence et de la Paix. Qui s'étonnera donc de la permanence de l'incompréhension quand notre époque choisit pour maîtres des professeurs d'impuissance comme Lévi-Strauss, ou des farceurs brillants et doubles comme Deleuze, Foucault ou Barthes?
Là encore, je vais vite ; il faudrait discuter. Mais il y a mieux à faire que de s'entendre sur des noms. Et tout a été dit une fois par Alain, dans un propos de Mars ou la guerre jugée ("Lâches penseurs") ; que je préfère vous soumettre directement : ce que je veux dire y est bien mieux exposé.
Je clos cette note par quelques textes, encore.
Quelques textes pour poursuivre la réflexion
Le site de l'Université conventionnelle a mis en ligne une conférence de Jean-Michel Muglioni sur l'idée cosmopolitique. On y verra en quoi la pensée antique pouvait concevoir l'unité morale du genre humain, et en quoi cette idée juge précisément nos impuissances.
On pourra complèter ce texte par un article de Jean-Michel Muglioni sur Husserl et l'Europe.
Sur l'Europe encore, je me permets de renvoyer à un article que j'ai publié dans la revue Perspectivia, où je résume rapidement la conception positiviste de l'Occident, et tente d'expliquer comment, au dix-neuvième siècle, un esprit lucide pouvait à la fois prôner l'unité et la supériorité européenne, tout en critiquant radicalement tout colonialisme (jusqu'à souhaiter en 1855 que les arabes jettent les français hors d'Algérie).
J'ajoute à cela un entretien éclairant de Dominique Soppo, où l'actuel président de SOS-Racisme commente l'éloge que Lévi-Strauss croît bon d'adresser à Gobineau.
Cette liste serait à prolonger ; nous y reviendrons.
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