Un atelier de lecture de l'Université conventionnelle animé par Nicolas Franck

Quelques textes pour la lecture du chapitre 3 du livre I du Contrat Social : « Du droit du plus fort ».
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Le droit du plus fort
Texte n°1.
Que chacun se soumette aux autorités en charge. Car il n’y a pas d’autorité qui ne vienne de Dieu, et celles qui existent sont constituées par Dieu. Si bien que celui qui résiste à l’autorité se rebelle contre l’ordre établi par Dieu. Et les rebelles se feront eux-mêmes condamner. En effet, les magistrats ne sont pas à craindre quand on fait le bien, mais quand on fait le mal. Veux-tu n’avoir pas à craindre l’autorité ? Fais le bien et tu en recevras des éloges ; car elle est un instrument de Dieu pour te conduire au bien. Mais crains, si tu fais le mal ; car ce n’est pas pour rien qu’elle porte le glaive : elle est un instrument de Dieu pour faire justice et châtier qui fait le mal. Aussi doit-on se soumettre non seulement par crainte du châtiment, mais par motif de conscience. N’est-ce pas pour cela même que vous payez les impôts ? Car il s’agit de fonctionnaires qui s’appliquent de par Dieu à cet office. Rendez à chacun ce qui lui est dû : à qui l’impôt, l’impôt à qui les taxes, les taxes, à qui la crainte, la crainte ; à qui l’honneur, l’honneur.
Saint Paul, Épître aux Romains, XIII, 1-7


Texte n°2.

Si le prince n’est ponctuellement obéi, l’ordre public est renversé, et il n’y a plus d’unité, par conséquent plus de concours ni de paix dans un Etat.
C’est pourquoi nous avons vu que quiconque désobéit à la puissance publique est jugé digne de mort. «Qui sera orgueilleux et refusera d’obéir à la puissance du pontife, et à l’ordonnance du juge, il mourra, et vous ôterez le mal du milieu d’Israël. »
C’est pour empêcher ce désordre que Dieu a ordonné les puissances ; et nous avons ouï saint Paul dire en son nom « que toute âme soit soumise aux puissances supérieures, car toute puissance est de Dieu : il n’y en a point que Dieu n’ait ordonnée. Ainsi, qui résiste à la puissance résiste à l’ordre de Dieu. »
« Avertissez-les d’être soumis aux princes et aux puissances, de leur obéir ponctuellement, d’être prêts à toute bonne oeuvre106. »
Dieu a fait les rois et les princes ses lieutenants sur la terre, afin de rendre leur autorité sacrée et inviolable. C’est ce qui fait dire au même saint Paul qu’ils sont « ministres de Dieu107 : » conformément à ce qui est dit dans le livre de la sagesse108, que « les princes sont ministres de son royaume. »
De là saint Paul conclut « qu’on leur doit obéir par nécessité, non seulement par la crainte de la colère, mais encore par l’obligation de la conscience. »
Saint Pierre a dit aussi : « Soyez soumis pour l’amour de Dieu à l’ordre qui est établi parmi les hommes. Soyez soumis au roi, comme à celui qui a la puissance suprême; et aux gouverneurs, comme étant envoyés de lui, parce que c’est la volonté de Dieu. »
A cela se rapporte, comme nous avons déjà vu, ce que disent ces deux apôtres, « que les serviteurs doivent obéir à leurs maîtres, quand même ils seraient durs et fâcheux. Non à l’œil et pour plaire aux hommes, mais comme si c’était à Dieu. »
Tout ce que nous avons vu pour montrer que la puissance des rois est sacrée, confirme la vérité de ce nous disons ici ; et il n’y a rien de mieux fondé sur la parole de Dieu que l’obéissance qui est due, par principe de religion et de conscience, aux puissances légitimes.
Au reste, quand Jésus-Christ dit au Juifs : « Rendez à César ce qui est dû à César, » il n’examina pas comment était établie la puissance des Césars : c’était assez qu’il les trouvât établis et régnants : il voulait qu’on respectât dans leur autorité l’ordre de Dieu et le fondement du repos public.
Bossuet, Politique tirée de l’Écriture Sainte, livre VI, Article II, 1ère proposition


Texte n°3.
[…] Sans la justice, que sont les royaumes, sinon des bandes de brigands ? Et les bandes de brigands, que sont-elles sinon de petits royaumes ? N'est-ce pas une troupe d'hommes, commandée par un chef, soudée par un pacte social se partageant le butin selon une loi voulue par elle ? C'est une spirituelle réponse et juste réponse que fit à Alexandre le Grand un pirate qu'il avait capturé. Le roi lui ayant demandé : « Quelle idée as-tu d'infester les mers ? » il répond avec un vrai esprit d'indépendance : « L'idée que tu as, d'infester l'univers. Mais parce que je le fais avec un pauvre navire, on m'appelle brigand ; toi qui le fais avec une grande flotte, on t'appelle empereur. » Porter la guerre chez ses voisins, de là s'élancer à d'autres combats, accabler et soumettre par pure passion de dominer des peuples qui ne constituent pas un danger, peut-on appeler cela autrement qu'un immense brigandage.
Saint Augustin, La Cité de Dieu, Livre IV, VII.


Texte n°4.
Justice, force.
Il est juste que ce qui est juste soit suivi ; il est nécessaire que ce qui est le plus fort soit suivi.
La justice sans la force est impuissante, la force sans la justice est tyrannique.
La justice sans force est contredite parce qu’il y a toujours des méchants. La force sans la justice est accusée. Il faut donc mettre ensemble la justice et la force, et pour cela faire que ce qui est juste soit fort ou que ce qui est fort soit juste.
La justice est sujette à dispute. La force est très reconnaissable et sans dispute. Aussi on n’a pu donner la force à la justice, parce que la force a contredit la justice et a dit qu’elle était injuste, et a dit que c’était elle qui était juste. Et ainsi ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste.
B. Pascal, Pensées, n° 298 (éd. Brunschvicg)


Texte n°5.
Les choses du monde les plus déraisonnables deviennent les plus raisonnables à cause du dérèglement des hommes. Qu'y a-t-il de moins raisonnable que de choisir, pour gouverner un État, le premier fils d'une reine? On ne choisit pas pour gouverner un vaisseau celui des voyageurs qui est de la meilleure maison. Cette loi serait ridicule et injuste; mais parce qu'ils le sont et le seront toujours, elle devient raisonnable et juste, car qui choisira-t-on, le plus vertueux et le plus habile?
Nous voilà incontinents aux mains, chacun prétendant être ce plus vertueux et ce plus habile. Attachons donc cette qualité à quelque choses d'incontestable. C'est le fils aîné de la reine, cela est net, il n'y a point de dispute. La raison ne peut mieux faire, car la guerre civile est le plus grand des maux.
B. Pascal, Pensées, n° 320.


Texte n°6.

Après la victoire de la Révolution française à la fin du 18ème s. de même qu’après la victoire de la Révolution russe au début du 20ème s., se manifeste clairement dans les autres États la tendance à ne pas reconnaître aux ordres de contrainte créés par ces révolutions le caractère d’ordres juridiques, ni aux actes des gouvernements arrivés au pouvoir par ces révolutions le caractère d’actes de droit – pour la Révolution française parce qu’elle violait le principe de légitimité monarchique, pour la Révolution russe, parce qu’elle abolissait la propriété privée des moyens de production. On vit même des tribunaux des États-Unis d’Amérique se refuser à reconnaître les actes du gouvernement révolutionnaire russe comme des actes de droit, par le motif qu’ils n’étaient pas actes d’un État, mais actes d’une bande de gangsters. Aussitôt cependant que les ordres de contrainte établis par voie révolutionnaire se révélèrent durablement efficaces, ils furent reconnus comme ordres juridiques, les gouvernements des collectivités qu’ils fondaient comme gouvernement d’un État, et leurs actes comme des actes étatiques, c'est-à-dire comme des actes de droit.
H. Kelsen (1881-1973), Théorie pure du droit (1934, 2è éd. 1960), p. 67-68.
Trad. Ch. Eisenman, Ed. Dalloz.



Texte n°7.


Le Loup et l'Agneau
La raison du plus fort est toujours la meilleure :
Nous l'allons montrer tout à l'heure.
Un Agneau se désaltérait
Dans le courant d'une onde pure.
Un Loup survient à jeun qui cherchait aventure,
Et que la faim en ces lieux attirait.
Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage ?
Dit cet animal plein de rage :
Tu seras châtié de ta témérité.
- Sire, répond l'Agneau, que votre Majesté
Ne se mette pas en colère ;
Mais plutôt qu'elle considère
Que je me vas désaltérant
Dans le courant,
Plus de vingt pas au-dessous d'Elle,
Et que par conséquent, en aucune façon,
Je ne puis troubler sa boisson.
- Tu la troubles, reprit cette bête cruelle,
Et je sais que de moi tu médis l'an passé.
- Comment l'aurais-je fait si je n'étais pas né ?
Reprit l'Agneau, je tette encor ma mère.
- Si ce n'est toi, c'est donc ton frère.
- Je n'en ai point. - C'est donc quelqu'un des tiens :
Car vous ne m'épargnez guère,
Vous, vos bergers, et vos chiens.
On me l'a dit : il faut que je me venge.
Là-dessus, au fond des forêts
Le Loup l'emporte, et puis le mange,
Sans autre forme de procès.

Jean de La Fontaine, Fables, Livre I, 10.



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Nicolas Franck
Rédigé par Nicolas Franck le Dimanche 31 Octobre 2010 à 23:57