Un atelier de lecture de l'Université conventionnelle animé par Nicolas Franck


Quelques textes pour la lecture du chapitre 3 du livre I du Contrat Social : « Du droit du plus fort ».
Pour une lecture plus facile, vous pouvez télécharger les textes suivants au format .pdf (voir au bas de la page).


Le droit du plus fort
Texte n°1.
Que chacun se soumette aux autorités en charge. Car il n’y a pas d’autorité qui ne vienne de Dieu, et celles qui existent sont constituées par Dieu. Si bien que celui qui résiste à l’autorité se rebelle contre l’ordre établi par Dieu. Et les rebelles se feront eux-mêmes condamner. En effet, les magistrats ne sont pas à craindre quand on fait le bien, mais quand on fait le mal. Veux-tu n’avoir pas à craindre l’autorité ? Fais le bien et tu en recevras des éloges ; car elle est un instrument de Dieu pour te conduire au bien. Mais crains, si tu fais le mal ; car ce n’est pas pour rien qu’elle porte le glaive : elle est un instrument de Dieu pour faire justice et châtier qui fait le mal. Aussi doit-on se soumettre non seulement par crainte du châtiment, mais par motif de conscience. N’est-ce pas pour cela même que vous payez les impôts ? Car il s’agit de fonctionnaires qui s’appliquent de par Dieu à cet office. Rendez à chacun ce qui lui est dû : à qui l’impôt, l’impôt à qui les taxes, les taxes, à qui la crainte, la crainte ; à qui l’honneur, l’honneur.
Saint Paul, Épître aux Romains, XIII, 1-7


Texte n°2.

Si le prince n’est ponctuellement obéi, l’ordre public est renversé, et il n’y a plus d’unité, par conséquent plus de concours ni de paix dans un Etat.
C’est pourquoi nous avons vu que quiconque désobéit à la puissance publique est jugé digne de mort. «Qui sera orgueilleux et refusera d’obéir à la puissance du pontife, et à l’ordonnance du juge, il mourra, et vous ôterez le mal du milieu d’Israël. »
C’est pour empêcher ce désordre que Dieu a ordonné les puissances ; et nous avons ouï saint Paul dire en son nom « que toute âme soit soumise aux puissances supérieures, car toute puissance est de Dieu : il n’y en a point que Dieu n’ait ordonnée. Ainsi, qui résiste à la puissance résiste à l’ordre de Dieu. »
« Avertissez-les d’être soumis aux princes et aux puissances, de leur obéir ponctuellement, d’être prêts à toute bonne oeuvre106. »
Dieu a fait les rois et les princes ses lieutenants sur la terre, afin de rendre leur autorité sacrée et inviolable. C’est ce qui fait dire au même saint Paul qu’ils sont « ministres de Dieu107 : » conformément à ce qui est dit dans le livre de la sagesse108, que « les princes sont ministres de son royaume. »
De là saint Paul conclut « qu’on leur doit obéir par nécessité, non seulement par la crainte de la colère, mais encore par l’obligation de la conscience. »
Saint Pierre a dit aussi : « Soyez soumis pour l’amour de Dieu à l’ordre qui est établi parmi les hommes. Soyez soumis au roi, comme à celui qui a la puissance suprême; et aux gouverneurs, comme étant envoyés de lui, parce que c’est la volonté de Dieu. »
A cela se rapporte, comme nous avons déjà vu, ce que disent ces deux apôtres, « que les serviteurs doivent obéir à leurs maîtres, quand même ils seraient durs et fâcheux. Non à l’œil et pour plaire aux hommes, mais comme si c’était à Dieu. »
Tout ce que nous avons vu pour montrer que la puissance des rois est sacrée, confirme la vérité de ce nous disons ici ; et il n’y a rien de mieux fondé sur la parole de Dieu que l’obéissance qui est due, par principe de religion et de conscience, aux puissances légitimes.
Au reste, quand Jésus-Christ dit au Juifs : « Rendez à César ce qui est dû à César, » il n’examina pas comment était établie la puissance des Césars : c’était assez qu’il les trouvât établis et régnants : il voulait qu’on respectât dans leur autorité l’ordre de Dieu et le fondement du repos public.
Bossuet, Politique tirée de l’Écriture Sainte, livre VI, Article II, 1ère proposition


Texte n°3.
[…] Sans la justice, que sont les royaumes, sinon des bandes de brigands ? Et les bandes de brigands, que sont-elles sinon de petits royaumes ? N'est-ce pas une troupe d'hommes, commandée par un chef, soudée par un pacte social se partageant le butin selon une loi voulue par elle ? C'est une spirituelle réponse et juste réponse que fit à Alexandre le Grand un pirate qu'il avait capturé. Le roi lui ayant demandé : « Quelle idée as-tu d'infester les mers ? » il répond avec un vrai esprit d'indépendance : « L'idée que tu as, d'infester l'univers. Mais parce que je le fais avec un pauvre navire, on m'appelle brigand ; toi qui le fais avec une grande flotte, on t'appelle empereur. » Porter la guerre chez ses voisins, de là s'élancer à d'autres combats, accabler et soumettre par pure passion de dominer des peuples qui ne constituent pas un danger, peut-on appeler cela autrement qu'un immense brigandage.
Saint Augustin, La Cité de Dieu, Livre IV, VII.


Texte n°4.
Justice, force.
Il est juste que ce qui est juste soit suivi ; il est nécessaire que ce qui est le plus fort soit suivi.
La justice sans la force est impuissante, la force sans la justice est tyrannique.
La justice sans force est contredite parce qu’il y a toujours des méchants. La force sans la justice est accusée. Il faut donc mettre ensemble la justice et la force, et pour cela faire que ce qui est juste soit fort ou que ce qui est fort soit juste.
La justice est sujette à dispute. La force est très reconnaissable et sans dispute. Aussi on n’a pu donner la force à la justice, parce que la force a contredit la justice et a dit qu’elle était injuste, et a dit que c’était elle qui était juste. Et ainsi ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste.
B. Pascal, Pensées, n° 298 (éd. Brunschvicg)


Texte n°5.
Les choses du monde les plus déraisonnables deviennent les plus raisonnables à cause du dérèglement des hommes. Qu'y a-t-il de moins raisonnable que de choisir, pour gouverner un État, le premier fils d'une reine? On ne choisit pas pour gouverner un vaisseau celui des voyageurs qui est de la meilleure maison. Cette loi serait ridicule et injuste; mais parce qu'ils le sont et le seront toujours, elle devient raisonnable et juste, car qui choisira-t-on, le plus vertueux et le plus habile?
Nous voilà incontinents aux mains, chacun prétendant être ce plus vertueux et ce plus habile. Attachons donc cette qualité à quelque choses d'incontestable. C'est le fils aîné de la reine, cela est net, il n'y a point de dispute. La raison ne peut mieux faire, car la guerre civile est le plus grand des maux.
B. Pascal, Pensées, n° 320.


Texte n°6.

Après la victoire de la Révolution française à la fin du 18ème s. de même qu’après la victoire de la Révolution russe au début du 20ème s., se manifeste clairement dans les autres États la tendance à ne pas reconnaître aux ordres de contrainte créés par ces révolutions le caractère d’ordres juridiques, ni aux actes des gouvernements arrivés au pouvoir par ces révolutions le caractère d’actes de droit – pour la Révolution française parce qu’elle violait le principe de légitimité monarchique, pour la Révolution russe, parce qu’elle abolissait la propriété privée des moyens de production. On vit même des tribunaux des États-Unis d’Amérique se refuser à reconnaître les actes du gouvernement révolutionnaire russe comme des actes de droit, par le motif qu’ils n’étaient pas actes d’un État, mais actes d’une bande de gangsters. Aussitôt cependant que les ordres de contrainte établis par voie révolutionnaire se révélèrent durablement efficaces, ils furent reconnus comme ordres juridiques, les gouvernements des collectivités qu’ils fondaient comme gouvernement d’un État, et leurs actes comme des actes étatiques, c'est-à-dire comme des actes de droit.
H. Kelsen (1881-1973), Théorie pure du droit (1934, 2è éd. 1960), p. 67-68.
Trad. Ch. Eisenman, Ed. Dalloz.



Texte n°7.


Le Loup et l'Agneau
La raison du plus fort est toujours la meilleure :
Nous l'allons montrer tout à l'heure.
Un Agneau se désaltérait
Dans le courant d'une onde pure.
Un Loup survient à jeun qui cherchait aventure,
Et que la faim en ces lieux attirait.
Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage ?
Dit cet animal plein de rage :
Tu seras châtié de ta témérité.
- Sire, répond l'Agneau, que votre Majesté
Ne se mette pas en colère ;
Mais plutôt qu'elle considère
Que je me vas désaltérant
Dans le courant,
Plus de vingt pas au-dessous d'Elle,
Et que par conséquent, en aucune façon,
Je ne puis troubler sa boisson.
- Tu la troubles, reprit cette bête cruelle,
Et je sais que de moi tu médis l'an passé.
- Comment l'aurais-je fait si je n'étais pas né ?
Reprit l'Agneau, je tette encor ma mère.
- Si ce n'est toi, c'est donc ton frère.
- Je n'en ai point. - C'est donc quelqu'un des tiens :
Car vous ne m'épargnez guère,
Vous, vos bergers, et vos chiens.
On me l'a dit : il faut que je me venge.
Là-dessus, au fond des forêts
Le Loup l'emporte, et puis le mange,
Sans autre forme de procès.

Jean de La Fontaine, Fables, Livre I, 10.



rousseau_droit_du_plus_fort.pdf Rousseau_droit_du_plus_fort.pdf  (116.59 Ko)

Nicolas Franck
Rédigé par Nicolas Franck le Dimanche 31 Octobre 2010 à 23:57

Mercredi 3 novembre 2010 de 20h à 22h, au Lycée Dorian, 74, avenue Philippe-Auguste, Paris XI.
L'entrée est libre et gratuite.
Cette séance portera sur les chapitres 2 et 3 du premier livre du Contrat Social.


L'autorité est-elle naturelle? Deuxième séance sur le Contrat Social
Maintenant que Rousseau a défini son projet, il va entreprendre de rechercher le fondement légitime de l’autorité politique, c’est-à-dire de l’obligation qu’a le citoyen d’obéir sans pour autant aliéner sa liberté. Il n’y a que deux solutions possibles: ou bien cette obligation se fonde sur la nature (chapitres 2 et 3), ou bien elle se fonde sur une convention (chapitres 4 à 6). Les chapitres 2 à 4 vont éliminer les fausses solutions, pour en déduire la bonne, exposée au chapitre 5, qui permettra de déduire la formulation du contrat social (chapitre 6).

Notre séance portera sur les chapitres 2 et 3, c’est-à-dire sur les fausses solutions, faisant reposer l’obéissance sur la nature. Dans le chapitre 2, Rousseau se demande si un homme peut avoir une « autorité naturelle sur son semblable ». Nous passerons assez vite sur cette question, dont la réponse est pour nous évidente, mais qui ne va pas de soi pour un certain nombre de théoriciens avec lesquels Rousseau engage ici la discussion.

Dans le chapitre 3, est abordée l’importante question du « droit du plus fort », dont il nous semble évident qu’il ne peut fonder aucune légitimité. J’aurai pourtant l’occasion de montrer que ce « droit pris ironiquement en apparence » est « réellement établi en principe ». Qu’on réfléchisse seulement à l’exemple pris par Kelsen (cf. texte 6): les révolutionnaires russes de 1917 furent traités par les puissances européennes comme une bande de gangsters, puisqu’ils avaient pris le pouvoir par la force. Mais quand on s’avisa que le nouveau régime était durable, il fut reconnu comme légitime. La force, pourvu qu’elle soit assez forte pour durer, est acceptée comme fondant un ordre juridico-politique.

Mieux, ou pire, nous verrons que le vote au suffrage universel, que nous plaçons au principe de la démocratie, peut être compris comme un dérivé de ce droit du plus fort.

Je m’appuierai sur les textes que vous trouverez ici

Avant d’aborder ces questions, il nous faudra revenir sur celle laissée en suspens à la fin de la séance précédente: comment Rousseau peut-il déclarer que « l’ordre social est un droit sacré », alors que toutes ses analyses en montrent l’injustice? J’utiliserai pour cette explication les textes que vous trouverez sur ce site.

Ce cours est téléchargeable
Nicolas Franck
Rédigé par Nicolas Franck le Dimanche 31 Octobre 2010 à 23:10

Après les analyses du Second Discours, on pourrait s’attendre à ce que Rousseau reconnaisse une forme de légitimité à la révolution. En effet, la généalogie de la société civile qu’il propose ne laisse aucun doute sur l’usurpation qui est à son origine. Le discours du riche (texte 1), faux pacte social, met fin à l’état de nature en entérinant les inégalités existantes et en leur donnant l’apparence de la légitimité (texte 2 à 7). Puisque les lois existantes défendent les riches contre les pauvres, les forts contre les faibles, la révolution semble nécessaire (texte 8).
Pourtant, Rousseau, considérant toujours que « l’ordre social est un droit sacré, qui sert de base à tous les autres » (Contrat Social I, 1), refuse cette solution au motif que ce remède serait pire que le mal (textes 9 à 11).
Cette apparente contradiction permet de comprendre le projet de Rousseau dans le Contrat Social et le statut qu’il convient de donner à son projet théorique, qu’il définit comme un acte politique (texte 12 et préambule du livre I du Contrat Social).

Pour une lecture plus facile, vous pouvez télécharger les textes suivants au format .pdf (voir au bas de la page).


"L'ordre social est un droit sacré"
Texte 1.
Destitué de raisons valables pour se justifier, et de forces suffisantes pour se défendre ; écrasant facilement un particulier, mais écrasé lui-même par des troupes de bandits, seul contre tous, et ne pouvant à cause des jalousies mutuelles s'unir avec ses égaux contre des ennemis unis par l'espoir commun du pillage, le riche, pressé par la nécessité, conçut enfin le projet le plus réfléchi qui soit jamais entré dans l'esprit humain ; ce fut d'employer en sa faveur les forces mêmes de ceux qui l'attaquaient, de faire ses défenseurs de ses adversaires, de leur inspirer d'autres maximes, et de leur donner d'autres institutions qui lui fussent aussi favorables que le droit naturel lui était contraire.
Dans cette vue, après avoir exposé à ses voisins l'horreur d'une situation qui les armait tous les uns contre les autres, qui leur rendait leurs possessions aussi onéreuses que leurs besoins, et où nul ne trouvait sa sûreté ni dans la pauvreté ni dans la richesse, il inventa aisément des raisons spécieuses pour les amener à son but. « Unissons-nous, leur dit-il, pour garantir de l'oppression les faibles, contenir les ambitieux, et assurer à chacun la possession de ce qui lui appartient. Instituons des règlements de justice et de paix auxquels tous soient obligés de se conformer, qui ne fassent acception de personne, et qui réparent en quelque sorte les caprices de la fortune en soumettant également le puissant et le faible à des devoirs mutuels. En un mot, au lieu de tourner nos forces contre nous-mêmes, rassemblons-les en un pouvoir suprême qui nous gouverne selon de sages lois, qui protège et défende tous les membres de l'association, repousse les ennemis communs et nous maintienne dans une concorde éternelle. »
b[Second Discours, 2ème partie, O.C. III, p. 176-177]b

Texte 2.
Résumons en quatre mots le pacte social des deux états. Vous avez besoin de moi car je suis riche et vous êtes pauvres; faisons donc un accord entre nous ; je vous permettrai que vous ayez l'honneur de me servir, à condition que vous me donnerez le peu qu'il vous reste pour la peine que je prendrai de vous commander.
b[Sur l’économie politique, O.C., III, p. 273
]b


Texte 3.
Telle fut, ou dut être, l'origine de la société et des lois, qui donnèrent de nouvelles entraves au faible et de nouvelles forces au riche, détruisirent sans retour la liberté naturelle, fixèrent pour jamais la loi de la propriété et de l'inégalité, d'une adroite usurpation firent un droit irrévocable, et pour le profit de quelques ambitieux assujettirent désormais tout le genre humain au travail, à la servitude et à la misère.
b[Second Discours, O.C. III, p. 178]b


Texte 4.
Il y a dans l'état de nature une égalité de fait réelle et indestructible, parce qu'il est impossible dans cet état que la seule différence d'homme à homme soit assez grande pour rendre l'un dépendant de l'autre. Il y a dans l'état civil une égalité de droit chimérique et vaine, parce que les moyens destinés à la maintenir servent eux-mêmes à la détruire, et que la force publique ajoutée au plus fort pour opprimer le faible rompt l'espèce d'équilibre que la nature avait mis entre eux (1). De cette première contradiction découlent toutes celles qu'on remarque dans l'ordre civil entre l'apparence et la réalité. Toujours la multitude sera sacrifiée au petit nombre, et l'intérêt public à l'intérêt particulier; toujours ces noms spécieux de justice et de subordination serviront d'instruments à la violence et d'armes à l'iniquité: d'où il suit que les ordres distingués qui se prétendent utiles aux autres ne sont en effet utiles qu'à eux-mêmes aux dépens des autres.

(1) L’esprit universel des lois de tous les pays est de favoriser toujours le fort contre le faible, et celui qui a contre celui qui n’a rien : cet inconvénient est inévitable et il est sans exception.
ib[[Émile]i, livre IV, O.C., IV, p. 524]b


Texte 5.
Dans les faits, les lois sont toujours utiles à ceux qui possèdent et nuisibles à ceux qui n’ont rien: d’où il suit que l’état social n’est avantageux aux hommes qu’autant qu’ils ont tous quelque chose et qu’aucun d’eux n’a rien de trop.
b[Du contrat social, livre I, chap. 9, note, O.C. p. 367
]b

Texte 6.

Il est certain que le droit de propriété est le plus sacré de tous les droits des citoyens, et plus important à certains égards que la liberté même; soit parce qu'il tient de plus près à la conservation de la vie; soit parce que les biens étant plus faciles à usurper et plus pénibles à défendre que la personne, on doit plus respecter ce qui peut se ravir plus aisément; soit enfin parce que la propriété est le vrai fondement de la société civile, et le vrai garant des engagements des citoyens : car si les biens ne répondaient pas des personnes, rien ne serait si facile que d'éluder ses devoirs et de se moquer des lois.
b[Sur l’économie politique, O.C., III, p. 262-263
]b

Texte 7.
Tous les avantages de la société ne sont-ils pas pour les puissants et les riches ? tous les emplois lucratifs ne sont-ils pas remplis par eux seuls ? toutes les grâces, toutes les exemptions ne leur sont-elles pas réservées ? et l'autorité publique n'est-elle pas toute en leur faveur ? Qu'un homme de considération vole ses créanciers ou fasse d'autres friponneries, n'est-il pas toujours sûr de son impunité ? Les coups de bâton qu'il distribue, les violences qu'il commet, les meurtres mêmes et les assassinats dont il se rend coupable, ne sont-ce pas des affaires qu'on assoupit, et dont au bout de six mois il n'est plus question ? Que ce même homme soit volé, toute la police est aussitôt en mouvement, et malheur aux innocents qu'il soupçonne.
b[Sur l’économie politique, O.C., III, p. 271-272
]b

Texte 8.
Si nous suivons le progrès de l'inégalité dans ces différentes révolutions, nous trouverons que l'établissement de la loi et du droit de propriété fut son premier terme ; l'institution de la magistrature le second, que le troisième et dernier fut le changement du pouvoir légitime en pouvoir arbitraire; en sorte que l'état de riche et de pauvre fut autorisé par la première époque, celui de puissant et de faible par la seconde, et par la troisième celui de maître et d'esclave, qui est le dernier degré de l'inégalité, et le terme auquel aboutissent enfin tous les autres, jusqu'à ce que de nouvelles révolutions dissolvent tout à fait le gouvernement, ou le rapprochent de l'institution légitime.
b[Second Discours, 2ème partie, O.C. III, p. 187]b

Texte 9.
En attendant de plus grandes lumières, gardons l’ordre public; dans tout pays, respectons les lois, ne troublons point le culte qu’elles prescrivent, ne portons point les citoyens à la désobéissance; car nous ne savons point certainement si c’est un bien pour eux de quitter leurs opinions pour d’autres, et nous savons très certainement que c’est un mal de désobéir aux lois.
b[Emile, livre IV, O.C., p. 629
]b

Texte 10.
(…) nul n'ignore combien est dangereux dans un grand État le moment d'anarchie et de crise qui précède nécessairement un établissement nouveau. La seule introduction du scrutin devait faire un renversement épouvantable, et donner plutôt un mouvement convulsif et continuel à chaque partie, qu'une nouvelle vigueur au corps. Qu'on juge du danger d'émouvoir une fois les masses énormes qui composent la monarchie française. Qui pourra retenir l'ébranlement donné, ou prévoir tous les effets qu'il peut produire? Quand tous les avantages du nouveau plan seraient incontestables, quel homme de sens oserait entreprendre d'abolir les vieilles coutumes, de changer les vieilles maximes, et de donner une autre forme à l'état que celle où l'a successivement amené une durée de treize cents ans? Que le gouvernement actuel soit encore celui d'autrefois, ou que, durant tant de siècles, il ait changé de nature insensiblement, il est également imprudent d'y toucher. Si c'est le même, il faut le respecter ; s'il a dégénéré, c'est par la force du temps et des choses, et la sagesse humaine n'y peut rien. Il ne suffit pas de considérer les moyens qu'on veut employer, si l'on ne regarde encore les hommes dont on veut se servir. Or quand toute une nation ne sait plus s'occuper que de niaiseries, quelle attention peut-elle donner aux grandes choses ? et dans un pays où la musique est devenue une affaire d'état, que seront les affaires d'état, sinon des chansons ? Quand on voit tout Paris en fermentation pour une place de baladin ou de bel esprit, et les affaires de l'Académie ou de l'Opéra faire oublier l'intérêt du prince et la gloire de la nation, que doit-on espérer des affaires publiques rapprochées d'un tel peuple et transportées de la cour à la ville ? Quelle confiance peut-on avoir au scrutin des conseils, quand on voit celui d'une académie nu pouvoir des femmes ? seront-elles moins empressées à placer des ministres que des savants ? ou se connaîtront-elles mieux en politique qu'en éloquence ? Il est bien à craindre que de tels établissements, dans un pays où les mœurs sont en dérision, ne se fissent pas tranquillement, ne se maintinssent guère sans troubles, et ne donnassent pas les meilleurs sujets.
b[Jugement sur la polysynodie de l’Abbé de Saint-Pierre, O.C., III, p. 637-638
]b

Texte 11.
L’on s’est obstiné à voir un promoteur de bouleversements et de troubles dans l’homme du monde qui porte un plus vrai respect aux lois, aux constitutions nationales, et qui a le plus d’aversion pour les révolutions et les ligueurs de toute espèce, qui la lui rendent bien.
b[Rousseau juge de Jean-Jacques, Dialogue troisième, O.C. I, p. 935
]b

Texte 12.
J'ouvre les livres de droit et de morale, j'écoute les savants et les jurisconsultes et pénétré de leurs discours insinuants, je déplore les misères de la nature, j'admire la paix et la justice établie par l'ordre civil, je bénis la sagesse des institutions publiques et me console d'être homme en me voyant citoyen. Bien instruit de mon devoir et de mon bonheur je ferme le livre sors de la classe et regarde autour de moi, je vois des peuples infortunés gémissants sous un joug de fer, le genre humain écrasé par une poignée d'oppresseurs, une foule affamée, accablée de peine et de faim, dont le riche boit en paix le sang et les larmes, et partout le fort armé contre le faible du redoutable pouvoir des lois.
Tout cela se fait paisiblement et sans résistance ; c’est la tranquillité des compagnons d’Ulysse enfermés dans la caverne du cyclope, en attendant qu’ils soient dévorés. Il faut gémir et se taire. Tirons un voile éternel sur ces objets d’horreur. J’élève les yeux et regarde au loin. J’aperçois des feux et des flammes, des campagnes désertes, des villes au pillage. Hommes farouches, où traînez vous ces infortunés? j'entends un bruit affreux, quel tumulte! quels cris ! j'approche, je vois un théâtre de meurtres, dix milles hommes égorgés, les morts entassés par monceaux, les mourants foulés au pieds des chevaux, partout l'image de la mort et de l'agonie. C'est donc là le fruit de ses institutions pacifique ! La pitié, l’indignation s’élèvent au fond de mon cœur. Ah philosophe barbare ! vient nous lire ton livre sur un champ de bataille !
Quelles entrailles d'hommes ne seraient émues à ces tristes objets ? mais il n'est plus permis d'être homme et de plaider la cause de l humanité. La justice et la vérité doivent être pliées à l'intérêt des plus puissants : c'est la règle. Le peuple ne donne ni pensions, ni emplois, ni chaires, ni places d’Académies ; en vertu de quoi le protégerait-on ? Princes magnanimes je parle au nom du corps littéraire ; opprimer le peuple en sûreté de conscience ; c’est de vous seuls que nous attendons tout ; le peuple ne nous est bon à rien.
Comment une aussi faible voix se ferait-elle entendre à travers tant de clameurs vénales ? Hélas ! il faut me taire ; mais la voix de mon cœur ne saurait-elle percer à travers un si triste silence ? Non ; sans entrer dans d’odieux détails qui passeraient pour satyriques par cela seuls qu’ils seraient vrais, je me bornerai, comme je l’ai toujours fait, à examiner les établissements humains par leurs principes ; à corriger, s’il se peut, les fausses idées que nous en donnent des auteurs intéressés ; et à faire au moins que l’injustice et la violence ne prennent pas impunément le nom de droit et d’équité.
b[Que l’état de guerre naît de l’état social, O.C., III, p. 608-610
]b


rousseau_ordre_social.pdf Rousseau_Ordre_social.pdf  (127.33 Ko)

Nicolas Franck
Rédigé par Nicolas Franck le Dimanche 31 Octobre 2010 à 22:20

Mercredi 20 octobre 2010 de 19h30 à 21h30, au Lycée Dorian, 74, avenue Philippe-Auguste, Paris XI.
L'entrée est libre et gratuite.


Première séance de la deuxième saison: Introduction au Contrat Social
Quels sont les fondements légitimes de l'autorité politique? Pour quelles raisons devons-nous nous soumettre aux lois de l'État? Telles sont les questions auxquelles le Contrat Social répond en construisant une théorie sans précédent de l'autonomie: comment les hommes peuvent-ils se donner des lois, condition de la liberté, sans pour autant tomber dans l'arbitraire?

Après un rapide rappel des conclusions auxquelles notre lecture du Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes nous a conduit, je montrerai la nécessité pour Rousseau de se tourner vers un traité portant sur "les principes du droit politique" dans lequel il pose "les vrais principes du droit politique" et tâche "de fonder l'État sur sa base".

Prenant prétexte de la formule de Rousseau, "j'entre en matière sans prouver l'importance de mon sujet", nous commencerons sans davantage de préalables la lecture de l'œuvre en nous intéressant au préambule et au premier chapitre du Livre I.

Dans le préambule, Rousseau annonce le projet général de l'ouvrage. Nous le prendrons au mot lorsqu'il annonce qu'il veut prendre "les hommes tels qu'ils sont, et les lois telles qu'elles peuvent être" et qu'il tâchera "toujours d'allier dans cette recherche ce que le droit permet avec ce que l'intérêt prescrit, afin que la justice et l'utilité ne se trouvent point divisées": il nous faudra, plus loin dans notre lecture, nous souvenir de cette déclaration et pour cela s'efforcer de la comprendre afin ne pas succomber à la vaine facilité de croire que le propos de Rousseau est utopique. Cette réflexion sur le défaut apparent de toute théorie politique nous conduire à une meilleure compréhension de la notion d'intérêt.

Le premier chapitre énonce le problème abordé par le Livre I: sur quoi fonder l'ordre social? Il s'ouvre par la célèbre phrase dont les Constituants de 1789 se souviendront: "L'homme est né libre, et partout il est dans les fers". Nous sommes faits pour la liberté, mais celle-ci semble incompatible avec la vie sociale. Ainsi dit-on souvent que "la liberté des uns s'arrête là où commence celle des autres", croyant naïvement que c'est la liberté des autres, à laquelle nous concédons de mauvaise grâce le droit d'exister, qui gêne la pleine réalisation de la nôtre. Comme "l'ordre social est un droit sacré", c'est-à-dire que nous ne pouvons vivre seuls, que tout idée d'un retour à l'état de nature est absurde, il nous faut alors comprendre comment les libertés des hommes peuvent exister ensemble sans être diminuées. Il apparaîtra que cette compréhension est la condition d'une "obéissance par devoir", qui doit se substituer à l'obéissance par contrainte.


Pour une présentation du Contrat Social, on pourra se reporter à cette conférence de Bruno Bernardi, Pourquoi lire le Contrat Social aujourd'hui?

Toute édition du Contrat Social fera l'affaire. Je vous recommande cependant celle proposée par le même Bruno Bernardi chez GF-Flammarion: ses notes sont très éclairantes. Ceux d'entre vous qui veulent se lancer dans une lecture plus complète de l'œuvre politique de Rousseau pourront s'offrir le troisième volume des Œuvres Complètes de Rousseau dans le Bibliothèque de la Pléiade, édition très précieuse, puisqu'elle réunit quantité de textes par ailleurs introuvables.

Comme à l'accoutumée, la première heure sera consacrée au cours, dont l'enregistrement sera disponible sur le site de l'Université Conventionnelle, la seconde à une discussion.

MAJ:
L'enregistrement de ce cours est disponible.

Nicolas Franck
Rédigé par Nicolas Franck le Dimanche 17 Octobre 2010 à 00:54






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