Un atelier de philosophie de l'Université Conventionnelle animé par Jean-Michel Muglioni autour de Kant et du jugement de goût



La première leçon était fort difficile en raison de son objet : l’unité de la philosophie. Je veux revenir ici sur quelques points qui ont émaillé notre discussion collective, après l'exposé initial, afin de mieux préparer la suite.


Remarques après la première séance
L'unité de la philosophie

D’abord une précision demandée par un auditeur : j’ai dit que l’idée de système était une idée régulatrice. Je voulais signifier par là que le système n’est jamais constitué de manière définitive ou plutôt complète. Par conséquent l’idée d’un sys-tème qui soit vraiment un système, c’est-à-dire qui comprenne tout, est ce que la pensée a pour horizon, ce qui lui sert de règle pour s’assurer de sa conséquence. La systématicité est une exigence qui nous impose d’aller toujours au-delà des systèmes existants.

Nos préjugés ordinaires nous font séparer littéraires et scientifiques, comme dans nos pauvres écoles, ou bien encore poésie et raison, affectivité et intelligence. Soutenir qu’une réflexion sur le goût – sur le sens esthétique, la sensibilité au beau – permet de comprendre l’unité de la philosophie et de l’homme doit donc paraître étrange. Qu’un sentiment de plaisir comme celui que nous procure la beauté des œuvres d’art ou de la nature se voie ainsi donner une place centrale dans l’économie de la pensée, voilà ce qu’il nous faudra avoir toujours à l’esprit cette année quand nous réfléchirons sur le jugement esthétique.
 
J’ai insisté sur ceci que cette unité était l’unité de l’homme : nous ne sommes pas faits de compartiments étanches et séparés. Aimer les belles choses, comprendre l’arithmétique, faire son devoir d’homme et de citoyen, goûter les plaisirs humains : il faut que tout cela ait une unité et cette unité signifie que vivre, pour l’homme qui veut s’accomplir, n’est pas sacrifier une partie de lui-même. Et donc il faut par exemple en finir avec cette idée d’une philosophie qui s’en prendrait à la sensibilité, et qui ignorerait ou pire, mépriserait tout un pan de l’humanité : ainsi on défigure Platon quand on se le représente comme une sorte d’ascète obsédé par un autre monde, comme un intellect sans corps ; on défigure Kant lorsqu’on voit en lui une sorte d’obsédé du devoir. 

Passage par la question du respect


J’ai essayé de montrer pourquoi la découverte par Kant de la nature du sentiment moral qu’est le respect lui a permis de reprendre à nouveaux frais une réflexion sur le beau.
Sur le respect, j’ai donc dû reprendre très vite ce que nous avions compris ces dernières années  : ce n’est pas un sentiment seulement psychologique et comme un penchant venu de notre nature animale ou sensible. Mais le respect est l’effet produit sur notre sensibilité par la représentation intellectuelle ou rationnelle de notre devoir, ou plutôt il est la manière dont l’influence de cette représentation sur notre volonté est ressentie. Il y a là quelque chose qui doit d’abord paraître contradictoire, puisque cela veut dire que nous sommes sensibles à quelque chose qui n’est pas d’ordre sensible.

De la même façon le plaisir que nous éprouvons devant les belles choses ne se réduit pas à l’agréable – c’est par là que commence (§§1-2) de la critique du jugement esthétique. Il n’est pas du même ordre que le plaisir produit en nous pas des sensations. Il est, comme tout plaisir, sensible (esthétique veut dire en grec sensible) et donc subjectif (il faudra s’interroger sur les différents sens de ce terme, subjectif), et pourtant il n’est pas du même ordre que le goût que j’ai pour tel mets ou le dégoût pour tel autre. J’ajoute, ce que je n’ai pas dit pendant la séance, qu’on ne comprendrait pas sans cela que les beaux arts soient d’abord liés aux religions. Il faut que le beau s’accorde avec les aspirations les plus élevées de l’homme. En grec, le terme kalos qui veut dire beau désigne aussi la noblesse de cœur, la beauté morale : esthétique et morale sont exprimés par le même terme..

Mais, comme j’ai dû le préciser à un auditeur, cela ne signifie pourtant pas qu’il y ait une loi du beau comme il y a une loi (ou une objectivité) morale. Et c’est en effet là toute la difficulté. D’une part nous verrons que le § 3 de la Critique du jugement insiste sur l’idée que le plaisir que produit en nous la beauté n’est pas de même nature que le respect et requiert même que nous mettions entre parenthèse notre exigence morale. Voyez l’exemple du palais. D’autre part on parle bien d’une faute de goût : c’est apparenter en quelque façon ce qui est de nature « esthétique » et ce qui est de nature « morale ». La critique de la faculté de juger esthétique conclut que le beau est le symbole du bien, maintenant ainsi à la fois l’identité du beau et du bien et leur différence. Le symbole n’est pas ce dont il est le symbole. Ce devrait être notre conclusion après la lecture du texte…

Platon

Et pour rendre compte de la difficulté qu’il y a à penser cette sensibilité au beau, j’ai fait lors de la première séance un très rapide et très allusif détour par Platon, annonçant que la prochaine séance portera sur Le Banquet. Le beau est une idée sensible, autrement dit une réalité intelligible perceptible par les sens : ce qui est une contradiction dans les termes. Ne retenons pour l’instant que l’idée d’une contradiction.


Les quatre définitions du beau dans la Critique du jugement

Ainsi les quatre définitions du beau que la Critique du jugement esthétique nous propose renferment toutes une contradiction semblable. Je les note seulement pour que la contradiction soit manifeste – sans chercher à les expliquer en quoi que ce soit :


Plaisir désintéressé (libre à l’égard de tout intérêt, sensible ou moral).
Universel sans concept.
Finalité sans fin.
Nécessité subjective.

Le goût

L’analyse kantienne part donc du fait que nous éprouvons devant les belles choses un sentiment que nous ne pouvons réduire à l’agréable. S’il est, comme tout sentiment de plaisir, subjectif, il n’est pourtant pas semblable à la subjectivité des goûts. Il faudra donc distinguer le goût (le sens esthétique) et les goûts (la relativité des impressions d’agrément ou de désagrément). Qu’est-ce que cette « norme » qu’est « le goût », qui justement n’est pas une norme au sens strict, c’est-à-dire objective, mais qui est pourtant l’expression d’une exigence (ce qui nous fait condamner une faute de goût) ?

Voici réflexion qui peut-être est éclairante : la question de savoir si une bête a ou non du goût ne se pose pas…

A partir de là, réfléchir aussi sur l’idée que le goût relève du jugement, etc. (jugement esthétique !).


La séance se déroulera à l'EDMP, 8 impasse Crozatier, Paris XIIème, le mercredi 17 octobre, de 19h30 à 21h30. L'entrée est libre et gratuite.


Pourquoi sommes-nous sensibles au beau? (17/10/12)
Nous allons traiter du beau à partir de la première partie de la Critique du jugement. Kant considère pour elle-même la question de savoir ce que signifie le jugement : cette rose est bellecette œuvre d’art est belle, et par conséquent il est permis de lire cette partie de la troisième Critique pour y chercher seulement une réflexion sur la nature du beau, c’est-à-dire sur la nature du plaisir que nous ressentons lorsque nous disons « c’est beau ».
 
Toutefois cette réflexion a une fonction essentielle dans l’économie du système de la philosophie. Pour le dire trop vite, les deux premières Critiques ont séparé radicalement la connaissance et la moralité, la nature et la liberté. Si le but de la première est de montrer qu’entre l’affirmation de la liberté qui est au fondement de la morale et celle de la nécessité des lois naturelles, il n’y a pas contradiction, toutefois elle ne permet pas de comprendre comment s’accordent nature et liberté, ni surtout comment elles s’accordent en l’homme qui est à la fois un être de la nature et un être libre. La troisième Critique pense l’accord en l’homme de sa destination d’être sensible naturel et de sa vocation d’être moral libre.
 
 
Et en effet, que nous soyons sensibles aux belles choses, produits de l’art ou surtout de la nature, c’est la preuve qu’en tant qu’êtres sensibles nous ne sommes pas enfermés dans l’animalité besogneuse : en tant qu’êtres sensibles nous aspirons à quelque chose de supérieur. Cette formulation libre est ici seulement destinée à rappeler que depuis Platon la tradition philosophique s’est intéressée au beau parce que l’amour qu’il provoque chez les hommes est la source d’une grande espérance : celle d’une réconciliation de ce qui en lui semblait incompatible, et cette réconciliation signifie que nous pouvons vivre notre vie d’être de la nature sans renoncer à l’exigence morale et satisfaire cette exigence sans renoncer à vivre


la_critique_du_jugement_1.mp3 la Critique du jugement 1.mp3  (55.07 Mo)


Présentation du cours


Ce cours constituera une suite du travail entrepris les années précédentes autour de Kant, et en particulier de la critique de la raison pure. Il constituera toutefois une unité par lui-même et ne présuppose aucun acquis préalable.


Notice du cours de l'année 2012-2013

Comme convenu avec les participants à ce travail, nous allons réfléchir cette année sur le beau à partir de la Critique du jugement. Ce sera l’occasion non pas de proposer une esthétique (chaque époque ou chaque artiste en effet peut avoir « son » esthétique) mais de comprendre l’intérêt pour la philosophie d’une réflexion sur le beau. Nous nous instruirons certes sur la nature du beau (dans les beaux-arts, dans la nature), mais dans le cadre de cette troisième Critique, après la Critique de la raison pure et la Critique de la raison pratique, c’est de la philosophie et de son unité qu’il s’agit d’abord.

Il nous faudra donc rappeler pourquoi depuis Platon les philosophes ont considéré avec attention l’amour qu’ils portent comme les autres hommes aux belles choses. Comprendre notre amour du beau et l’enthousiasme qu’il peut soulever apporte une vive lumière sur ce que nous sommes. Relisons donc le Banquet ! Il y a chez Platon une apologie du désir et de la sensibilité trop souvent ignorée. Si en effet Platon distingue radicalement sensible et intelligible, il fait du beau une idée sensible, contradiction dans les termes, qui donne à penser que l’homme en tant qu’être sensible s’élève par sa nature même vers l’intelligible : le désir est toujours en quelque façon désir de comprendre et Aristote n’oubliera pas la leçon de son maître. Nous renvoyons au cours sur Aristote que nous avions proposé en 2008-2009.

Je justifierai la traduction « critique du jugement » plutôt que « critique de la faculté de juger », mot-à-mot académique toutefois respectable. Qu’est-ce que le jugement ? Que signifie l’adjectif « esthétique » et comment Kant en est-il venu à parler de « jugement esthétique », expression aujourd’hui entrée dans les mœurs, si je puis dire, mais qui littéralement doit d’abord paraître énigmatique ?

Il est conseillé de lire les 22 premiers paragraphes de l’ouvrage. Nous suivrons la traduction de Philonenko chez Vrin.

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Jean-Michel Muglioni
Frédéric Dupin
Né en 1946, Jean-Michel Muglioni a enseigné la philosophie pendant plus de trente ans en classes préparatoires, et jusqu'en 2007 en khâgne au lycée Louis-Le-Grand. Agrégé de philosophie, il a également soutenu en 1991 une thèse de doctorat sur la philosophie de l'histoire de Kant et publié régulièrement des articles sur Kant, Descartes ou Platon.