Un atelier de philosophie de l'Université Conventionnelle animé par Jean-Michel Muglioni autour de Kant et du jugement de goût



La séance aura lieu à l'EDMP, 8 impasse Crozatier de 19h30 à 21h30. L'entrée est libre et gratuite.


Retour au jugement : sur la réflexion (13/02/13)
Nous allons revenir au jugement. Nous ferons pour en comprendre sa nature un nouveau détour, un détour aristotélicien.

Tout au long de la tradition philosophique se trouvent approfondis les mêmes problèmes, de sorte qu’Aristote peut nous aider à mieux comprendre Kant et inversement (la critique du jugement téléologique permet par exemple de lire la physique « finaliste » d’Aristote comme tout autre chose que le passé préscientifique de la physique moderne). Sans cette unité de la philosophie à travers son histoire, une reprise philosophique des textes du passé comme celle qui est tentée dans notre université serait impossible.

Je vais donc réfléchir sur le jugement, c’est-à-dire sur l’acte par lequel nous rapportons le particulier au général. Nous avons déjà commencé à en comprendre la nature en considérant le rapport du pouvoir législatif et du pouvoir judiciaire. Je poursuivrai cette réflexion par une reprise rapide du célèbre chapitre 14 du livre V de l’Ethique à Nicomaque sur l’équité.

Puis je formulerai ce qu’on appelle scolairement le problème de l’induction : comment la pensée peut-elle s’élever du particulier au général ? Ainsi, comment passons-nous d’une diversité donnée (la multitude des chiens) au concept qui les embrasse (à l’unité du concept de chien) ? Sachez déjà que Kant appelle ce processus « réflexion », comme Locke, ou « jugement réfléchissant », et qu’il définit précisément le jugement esthétique comme étant un jugement seulement réfléchissant.

Une fois compris que penser, c’est juger, c’est-à-dire unifier le multiple, nous pourrons revenir au jugement esthétique.
la_critique_du_jugement_6.mp3 la Critique du jugement 6.mp3  (137.82 Mo)



La séance aura lieu à l'EDMP, 8 impasse Crozatier de 19h30 à 21h30. L'entrée est libre et gratuite.


Le goût et l'académisme, qu'est-ce qu'un classique ? (30/01/13)

Une difficulté nous a arrêtés au cours de la discussion. Je vais la formuler librement et si possible radicalement : comment comprendre que l’autonomie du jugement de goût puisse s’accorder avec le fait que nous prononçons toujours nos jugements dans le cadre d’une tradition qui a retenu certaines œuvres, et qui nous impose une culture esthétique toujours particulière ? Notre goût n’est-il pas toujours ainsi formé par une école ou un milieu par nature particuliers ? La question est de savoir si finalement le goût, dans sa prétention à l’universalité, n’est pas toujours une sorte d’académisme, au sens péjoratif de ce terme.

La réponse à cette interrogation est donnée par Kant au § 32 de notre ouvrage. La voici, et c’est par elle que nous commencerons le cours du 30 janvier avant de reprendre comme prévu la question générale du jugement.
 
KANT. Critique de la faculté de juger, § 32.

Qu'on ait raison de louer les œuvres des Anciens comme des modèles (Muster), et de nommer leurs auteurs classiques comme s'ils formaient parmi les écrivains une sorte de noblesse qui, par son exemple (Vorgang), donne au peuple des lois, cela semble indiquer que les sources du goût sont a posteriori, et contredire (widerlegen) l'autonomie du goût en chaque sujet. Mais les mathématiciens de l'antiquité, étant tenus jusqu'à présent pour des modèles vraiment indispensables de la plus haute rigueur et de la plus grande clarté dans la méthode synthétique, on pourrait tout aussi bien dire que cela prouve que notre raison est toute d'imitation, et qu'elle est incapable de produire d'elle-même des preuves rigoureuses avec la plus grande intuition, par construction de concepts. Il n'existe aucun usage de nos facultés (Kräfte), si libre qu'il puisse être, pas même l'usage de la raison (quand il faut qu'elle puise a priori tous ses jugements à la même source), qui, si chaque sujet devait chaque fois partir uniquement des dispositions brutes de sa nature, ne se serait fourvoyé dans ses recherches, si d'autres ne l'avaient précédé avec les leurs, non pour condamner leurs successeurs à n'être que des imitateurs, mais pour mettre d'autres hommes sur la voie par leur manière de faire, afin qu'ils cherchent les principes en eux-mêmes, et ainsi suivent leur propre démarche, souvent meilleure. En matière de religion, il faut à coup sûr que chacun tire de lui-même la règle de sa conduite, car c'est à lui-même d'en répondre et il ne peut rejeter la responsabilité de ses fautes sur d'autres, sous prétexte qu'ils ont été ses maîtres ou ses prédécesseurs ; même là cependant, par des préceptes universels, qu'on les ait reçus de prêtres ou de philosophes, ou qu'on les ait tirés de soi-même, on n'obtient jamais tant que par un exemple (Beispiel) de vertu ou de sainteté, lequel proposé par l'histoire, ne rend pas superflu l'autonomie de la vertu, qui procède de l'Idée personnelle et originaire de la moralité (a priori) ou la transforme en un mécanisme d'imitation. Succession, par rapport à un prédécesseur, et non imitation, voilà l'expression juste pour désigner toute influence que peut avoir la production d'un créateur exemplaire (exemplarischen) sur un autre ; ce qui signifie seulement ceci : puiser aux mêmes sources où son prédécesseur a lui-même puisé et n'apprendre de lui que la manière de s'y prendre. Or de toutes les facultés et de tous les talents, le goût est justement celui qui, parce que son jugement n'est pas déterminable par des concepts et des préceptes, a le plus besoin, pour ne pas redevenir bientôt fruste et retomber dans l'état d'inculture (Rohigkeit = être à l'état brut) des premiers essais, des exemples (Beispiele) de ce qui, dans le développement de la culture (im Vorgange der Kultur), a reçu la plus longue approbation (Beifall).
 

la_critique_du_jugement_5.mp3 La critique du jugement 5.mp3  (58.5 Mo)



La séance aura lieu à l'EDMP, 8 impasse Crozatier de 19h30 à 21h30. L'entrée est libre et gratuite.


Qu'est-ce que bien juger? (16/01/13)
Nous reprendrons ce qui a été dit du beau comme plaisir désintéressé pour bien voir la difficulté formulée par Kant : qu’est-ce que le goût, s’il n’est ni empirique, ni rationnel ? Qu’est-ce qu’un sentiment qui contient en lui-même une prétention à l’universalité ?

Il est compris dans l’idée même de goût (dans l’expression « avoir du goût » ou « ne pas avoir du goût ») que reconnaître le beau, c’est s’ériger en juge du beau : Kant ne fait au fond que se demander de quel droit nous nous érigeons ainsi en juges, curieux juges en effet qui chacun ne se fonde pas sur une loi (ni sur l’avis des autres), mais sur son seul sentiment qu’aucune raison ne peut remplacer ou justifier.

Il y a bien là un « jugement esthétique » : étonnons-nous avec Kant qu’un jugement puisse être esthétique ! Il nous faudra donc réfléchir sur ce que c’est que juger et « avoir du jugement ».

Lisez en avant goût cette page de la Critique de la raison pure et surtout la note (trad. Barni revue).




ANALYTIQUE DES PRINCIPES / INTRODUCTION 

Du jugement transcendantal en général
 
[A 132 B 171] Si l'on définit l'entendement en général la faculté de concevoir les règles (Das Vermogen der Regeln), le jugement sera la faculté de subsumer sous des règles, c'est-à-dire de décider si quelque chose rentre ou non sous une règle donnée (casus datœ legis). La logique générale ne contient pas de préceptes pour le jugement, et n'en peut pas contenir. En effet, comme elle fait abstraction de tout contenu de la connaissance, il ne lui reste plus qu'à exposer séparément, par voie d'analyse, la simple forme de la connaissance dans les concepts, les jugements et les raisonnements, et qu'à établir ainsi les règles formelles de tout usage de l’entendement. Que si elle voulait montrer d'une manière générale comment on doit subsumer sous ces règles, c'est-à-dire décider si quelque chose y rentre ou non, elle ne le pourrait à son tour qu'au moyen d'une règle. Or cette règle, par cela même qu'elle serait une règle, exigerait une nouvelle instruction de la part du jugement; par où l'on voit que si l'entendement est susceptible d'être instruit et formé par des règles, le jugement est un don particulier, qui ne peut pas être appris, mais seulement exercé. Aussi le jugement est-il le caractère distinctif de ce qu'on nomme le bon sens (Mutterwitz), et le manque de bon sens un défaut qu'aucune école ne saurait réparer. On peut bien offrir à un entendement borné une provision de règles et greffer en quelque sorte sur lui ces connaissances étrangères, mais il faut que l'élève possède déjà par lui-même la faculté de s'en servir exactement ; et en l'absence de ce don de la nature, il n'y a pas de règle qui soit capable de le prémunir contre l'abus qu'il en peut faire*. Un médecin, un juge ou un politique (Stasstskundiger), peuvent avoir dans la tête beaucoup de belles règles pathologiques, juridiques ou politiques, au point de montrer en cela une science profonde, et pourtant faillir aisément dans l'application de ces règles, soit parce qu'ils manquent de jugement naturel (sans manquer pour cela d'entendement), et que, s'ils voient bien le général in abstracto, ils sont incapables de décider si un cas y est contenu in concreto, soit parce qu'ils n'ont pas été assez exercés à cette sorte de jugements par des exemples et des affaires réelles. Aussi la grande, l'unique utilité des exemples, est-elle d'exercer le jugement. Car, quant à l'exactitude et à la précision des connaissances de l'entendement, ils leur sont plutôt funestes en général ; il est rare en effet qu'ils remplissent d'une manière adéquate la condition de la règle (comme casus in terminis) ; et en outre ils affaiblissent ordinairement cette tension de l'entendement nécessaire pour apercevoir les règles dans toute leur généralité et indépendamment des circonstances particulières de l'expérience, de sorte que l'on finit par s'accoutumer à les employer plutôt comme des formules que comme des principes. Les exemples sont donc pour le jugement comme une roulette pour l'enfant, et celui-là ne saurait jamais s'en passer auquel manque ce don naturel.…
 
* Le manque de jugement est proprement ce que l'on nomme stupidité (Dummheit) et c'est là un vice auquel il n'y a pas de remède. Une tête obtuse ou bornée à laquelle il ne manque que le degré d'entendement convenable et des concepts qui lui soient propres, est susceptible de beaucoup d'instruction et même d'érudition. Mais, comme le jugement (secundo Petri) manque aussi ordinairement, en pareil cas, il n'est pas rare de rencontrer des hommes fort instruits, qui laissent fréquemment voir, dans l'usage qu'ils font de leur science, cet irréparable défaut.
 
Remarques 

casus datœ legis : le cas correspondant à une loi donnée
casus in terminis : le cas à la lettres, c’est-à-dire correspondant littéralement à la règle
secundo Petri : la note de la pléiade renvoie à la 2° épitre de Pierre.
la_critique_du_jugement_4.mp3 la critique du jugement 4.mp3  (57.32 Mo)



La séance aura lieu à l'EDMP, 8 impasse Crozatier de 19h30 à 21h30. L'entrée est libre et gratuite.


Qu'est-ce que le goût? (19/12/12)
Sans autre précaution, nous allons lire les cinq premiers paragraphes de la Critique de la faculté de juger, qui établissent que « le goût est la faculté de juger d’un objet ou d’un mode de représentation, sans aucun intérêt, par une satisfaction ou une insatisfaction. On appelle beau l’objet d’une telle satisfaction. »
 

Attention, cette expression : « sans aucun intérêt », n’a pas ici le sens que nous lui donnons d’ordinaire en français ! Et de la même façon il ne s’agit pas du désintérêt qui caractérise un acte dont le profit n’est pas le mobile.
 
 
Il faudra donc réfléchir sur l’idée de goût : qu’est-ce qu’avoir du goût, ou manquer de goût ? On voit bien que selon cet usage, qui est ordinaire, le terme de goût désigne une prétention normative : ce qui exclut tout relativisme, et donc toute confusion entre le beau et l’agréable. Et pourtant cette normativité ne saurait être de même nature que celle des normes logiques ou morales, ce qui exclut aussi toute confusion entre le beau et le bon (l’utile ou le bien).
 
 
Le plaisir exprimé par le jugement : « c’est beau », se rapporte non pas à une chose mais à la représentation de cette chose. Ainsi nous nous plaisons à l’apparence d’une chose, indépendamment de la valeur vitale, sociale, marchande, morale de cette chose, et même indépendamment de ce que nous pouvons en apprendre : plaisir totalement « libre », plaisir de contempler.
 


 
La première lecture ne saurait rendre compte de tout le détail du texte et nous laisserons donc des zones d’ombre : à chacun, lorsque l’ouvrage aura été une fois parcouru, de relire ! Et pour commencer, le lecteur apprenti doit travailler les exemples proposés par Kant.
la_critique_du_jugement_3.mp3 La critique du jugement 3.mp3  (78.04 Mo)



La séance se déroulera à l'EDMP, 8 impasse Crozatier, Paris XIIème, le mercredi 21 novembre 2012, de 19h30 à 21h30. L'entrée est libre et gratuite.


Eros et philosophie, le banquet de Platon (21/11/12)
Cette seconde séance sera une heure platonicienne - pour rappeler que l'homme ne se réduit pas à ce qu'il est.

Nous éclairerons en effet notre expérience du beau, objet de la réflexion de Kant dans la Critique du jugement, par une méditation sur la conception platonicienne de l'amour, laquelle n'a rien a voir avec ce qu'on appelle parfois "l'amour platonique"...
 
Car l'homme est animé, d'emblée,  par un désir qui le soulève et l'élève ; Eros éveillé par le beau, qui est en son fond amour de la vérité, philo-sophos, désir de comprendre. Ce désir est déjà à l'oeuvre dans la reproduction animale, où la répétition du même imite l'immortalité. C'est dire aussi bien que l'amour profane est déjà sacré. Celui qui ne s'arrête pas à cette première étape et poursuit son élan s'immortalise en ce qu'il parvient à contempler la vérité dont le souvenir l'a toujours animé depuis le commencement de son initiation.




la_critique_du_jugement_2.mp3 la Critique du jugement 2.mp3  (58.63 Mo)


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Jean-Michel Muglioni
Frédéric Dupin
Né en 1946, Jean-Michel Muglioni a enseigné la philosophie pendant plus de trente ans en classes préparatoires, et jusqu'en 2007 en khâgne au lycée Louis-Le-Grand. Agrégé de philosophie, il a également soutenu en 1991 une thèse de doctorat sur la philosophie de l'histoire de Kant et publié régulièrement des articles sur Kant, Descartes ou Platon.





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