Un atelier de philosophie de l'Université Conventionnelle animé par Jean-Michel Muglioni autour de Kant et du jugement de goût


Le goût et l'académisme, qu'est-ce qu'un classique ? (30/01/13)

Dimanche 20 Janvier 2013


La séance aura lieu à l'EDMP, 8 impasse Crozatier de 19h30 à 21h30. L'entrée est libre et gratuite.



Une difficulté nous a arrêtés au cours de la discussion. Je vais la formuler librement et si possible radicalement : comment comprendre que l’autonomie du jugement de goût puisse s’accorder avec le fait que nous prononçons toujours nos jugements dans le cadre d’une tradition qui a retenu certaines œuvres, et qui nous impose une culture esthétique toujours particulière ? Notre goût n’est-il pas toujours ainsi formé par une école ou un milieu par nature particuliers ? La question est de savoir si finalement le goût, dans sa prétention à l’universalité, n’est pas toujours une sorte d’académisme, au sens péjoratif de ce terme.

La réponse à cette interrogation est donnée par Kant au § 32 de notre ouvrage. La voici, et c’est par elle que nous commencerons le cours du 30 janvier avant de reprendre comme prévu la question générale du jugement.
 
KANT. Critique de la faculté de juger, § 32.

Qu'on ait raison de louer les œuvres des Anciens comme des modèles (Muster), et de nommer leurs auteurs classiques comme s'ils formaient parmi les écrivains une sorte de noblesse qui, par son exemple (Vorgang), donne au peuple des lois, cela semble indiquer que les sources du goût sont a posteriori, et contredire (widerlegen) l'autonomie du goût en chaque sujet. Mais les mathématiciens de l'antiquité, étant tenus jusqu'à présent pour des modèles vraiment indispensables de la plus haute rigueur et de la plus grande clarté dans la méthode synthétique, on pourrait tout aussi bien dire que cela prouve que notre raison est toute d'imitation, et qu'elle est incapable de produire d'elle-même des preuves rigoureuses avec la plus grande intuition, par construction de concepts. Il n'existe aucun usage de nos facultés (Kräfte), si libre qu'il puisse être, pas même l'usage de la raison (quand il faut qu'elle puise a priori tous ses jugements à la même source), qui, si chaque sujet devait chaque fois partir uniquement des dispositions brutes de sa nature, ne se serait fourvoyé dans ses recherches, si d'autres ne l'avaient précédé avec les leurs, non pour condamner leurs successeurs à n'être que des imitateurs, mais pour mettre d'autres hommes sur la voie par leur manière de faire, afin qu'ils cherchent les principes en eux-mêmes, et ainsi suivent leur propre démarche, souvent meilleure. En matière de religion, il faut à coup sûr que chacun tire de lui-même la règle de sa conduite, car c'est à lui-même d'en répondre et il ne peut rejeter la responsabilité de ses fautes sur d'autres, sous prétexte qu'ils ont été ses maîtres ou ses prédécesseurs ; même là cependant, par des préceptes universels, qu'on les ait reçus de prêtres ou de philosophes, ou qu'on les ait tirés de soi-même, on n'obtient jamais tant que par un exemple (Beispiel) de vertu ou de sainteté, lequel proposé par l'histoire, ne rend pas superflu l'autonomie de la vertu, qui procède de l'Idée personnelle et originaire de la moralité (a priori) ou la transforme en un mécanisme d'imitation. Succession, par rapport à un prédécesseur, et non imitation, voilà l'expression juste pour désigner toute influence que peut avoir la production d'un créateur exemplaire (exemplarischen) sur un autre ; ce qui signifie seulement ceci : puiser aux mêmes sources où son prédécesseur a lui-même puisé et n'apprendre de lui que la manière de s'y prendre. Or de toutes les facultés et de tous les talents, le goût est justement celui qui, parce que son jugement n'est pas déterminable par des concepts et des préceptes, a le plus besoin, pour ne pas redevenir bientôt fruste et retomber dans l'état d'inculture (Rohigkeit = être à l'état brut) des premiers essais, des exemples (Beispiele) de ce qui, dans le développement de la culture (im Vorgange der Kultur), a reçu la plus longue approbation (Beifall).
 

la_critique_du_jugement_5.mp3 La critique du jugement 5.mp3  (58.5 Mo)




Jean-Michel Muglioni
Frédéric Dupin
Né en 1946, Jean-Michel Muglioni a enseigné la philosophie pendant plus de trente ans en classes préparatoires, et jusqu'en 2007 en khâgne au lycée Louis-Le-Grand. Agrégé de philosophie, il a également soutenu en 1991 une thèse de doctorat sur la philosophie de l'histoire de Kant et publié régulièrement des articles sur Kant, Descartes ou Platon.





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