Un atelier de philosophie de l'Université Conventionnelle animé par Jean-Michel Muglioni autour de Kant et du jugement de goût


Remarques après la première séance

Mardi 23 Octobre 2012


La première leçon était fort difficile en raison de son objet : l’unité de la philosophie. Je veux revenir ici sur quelques points qui ont émaillé notre discussion collective, après l'exposé initial, afin de mieux préparer la suite.


L'unité de la philosophie

D’abord une précision demandée par un auditeur : j’ai dit que l’idée de système était une idée régulatrice. Je voulais signifier par là que le système n’est jamais constitué de manière définitive ou plutôt complète. Par conséquent l’idée d’un sys-tème qui soit vraiment un système, c’est-à-dire qui comprenne tout, est ce que la pensée a pour horizon, ce qui lui sert de règle pour s’assurer de sa conséquence. La systématicité est une exigence qui nous impose d’aller toujours au-delà des systèmes existants.

Nos préjugés ordinaires nous font séparer littéraires et scientifiques, comme dans nos pauvres écoles, ou bien encore poésie et raison, affectivité et intelligence. Soutenir qu’une réflexion sur le goût – sur le sens esthétique, la sensibilité au beau – permet de comprendre l’unité de la philosophie et de l’homme doit donc paraître étrange. Qu’un sentiment de plaisir comme celui que nous procure la beauté des œuvres d’art ou de la nature se voie ainsi donner une place centrale dans l’économie de la pensée, voilà ce qu’il nous faudra avoir toujours à l’esprit cette année quand nous réfléchirons sur le jugement esthétique.
 
J’ai insisté sur ceci que cette unité était l’unité de l’homme : nous ne sommes pas faits de compartiments étanches et séparés. Aimer les belles choses, comprendre l’arithmétique, faire son devoir d’homme et de citoyen, goûter les plaisirs humains : il faut que tout cela ait une unité et cette unité signifie que vivre, pour l’homme qui veut s’accomplir, n’est pas sacrifier une partie de lui-même. Et donc il faut par exemple en finir avec cette idée d’une philosophie qui s’en prendrait à la sensibilité, et qui ignorerait ou pire, mépriserait tout un pan de l’humanité : ainsi on défigure Platon quand on se le représente comme une sorte d’ascète obsédé par un autre monde, comme un intellect sans corps ; on défigure Kant lorsqu’on voit en lui une sorte d’obsédé du devoir. 

Passage par la question du respect


J’ai essayé de montrer pourquoi la découverte par Kant de la nature du sentiment moral qu’est le respect lui a permis de reprendre à nouveaux frais une réflexion sur le beau.
Sur le respect, j’ai donc dû reprendre très vite ce que nous avions compris ces dernières années  : ce n’est pas un sentiment seulement psychologique et comme un penchant venu de notre nature animale ou sensible. Mais le respect est l’effet produit sur notre sensibilité par la représentation intellectuelle ou rationnelle de notre devoir, ou plutôt il est la manière dont l’influence de cette représentation sur notre volonté est ressentie. Il y a là quelque chose qui doit d’abord paraître contradictoire, puisque cela veut dire que nous sommes sensibles à quelque chose qui n’est pas d’ordre sensible.

De la même façon le plaisir que nous éprouvons devant les belles choses ne se réduit pas à l’agréable – c’est par là que commence (§§1-2) de la critique du jugement esthétique. Il n’est pas du même ordre que le plaisir produit en nous pas des sensations. Il est, comme tout plaisir, sensible (esthétique veut dire en grec sensible) et donc subjectif (il faudra s’interroger sur les différents sens de ce terme, subjectif), et pourtant il n’est pas du même ordre que le goût que j’ai pour tel mets ou le dégoût pour tel autre. J’ajoute, ce que je n’ai pas dit pendant la séance, qu’on ne comprendrait pas sans cela que les beaux arts soient d’abord liés aux religions. Il faut que le beau s’accorde avec les aspirations les plus élevées de l’homme. En grec, le terme kalos qui veut dire beau désigne aussi la noblesse de cœur, la beauté morale : esthétique et morale sont exprimés par le même terme..

Mais, comme j’ai dû le préciser à un auditeur, cela ne signifie pourtant pas qu’il y ait une loi du beau comme il y a une loi (ou une objectivité) morale. Et c’est en effet là toute la difficulté. D’une part nous verrons que le § 3 de la Critique du jugement insiste sur l’idée que le plaisir que produit en nous la beauté n’est pas de même nature que le respect et requiert même que nous mettions entre parenthèse notre exigence morale. Voyez l’exemple du palais. D’autre part on parle bien d’une faute de goût : c’est apparenter en quelque façon ce qui est de nature « esthétique » et ce qui est de nature « morale ». La critique de la faculté de juger esthétique conclut que le beau est le symbole du bien, maintenant ainsi à la fois l’identité du beau et du bien et leur différence. Le symbole n’est pas ce dont il est le symbole. Ce devrait être notre conclusion après la lecture du texte…

Platon

Et pour rendre compte de la difficulté qu’il y a à penser cette sensibilité au beau, j’ai fait lors de la première séance un très rapide et très allusif détour par Platon, annonçant que la prochaine séance portera sur Le Banquet. Le beau est une idée sensible, autrement dit une réalité intelligible perceptible par les sens : ce qui est une contradiction dans les termes. Ne retenons pour l’instant que l’idée d’une contradiction.


Les quatre définitions du beau dans la Critique du jugement

Ainsi les quatre définitions du beau que la Critique du jugement esthétique nous propose renferment toutes une contradiction semblable. Je les note seulement pour que la contradiction soit manifeste – sans chercher à les expliquer en quoi que ce soit :


Plaisir désintéressé (libre à l’égard de tout intérêt, sensible ou moral).
Universel sans concept.
Finalité sans fin.
Nécessité subjective.

Le goût

L’analyse kantienne part donc du fait que nous éprouvons devant les belles choses un sentiment que nous ne pouvons réduire à l’agréable. S’il est, comme tout sentiment de plaisir, subjectif, il n’est pourtant pas semblable à la subjectivité des goûts. Il faudra donc distinguer le goût (le sens esthétique) et les goûts (la relativité des impressions d’agrément ou de désagrément). Qu’est-ce que cette « norme » qu’est « le goût », qui justement n’est pas une norme au sens strict, c’est-à-dire objective, mais qui est pourtant l’expression d’une exigence (ce qui nous fait condamner une faute de goût) ?

Voici réflexion qui peut-être est éclairante : la question de savoir si une bête a ou non du goût ne se pose pas…

A partir de là, réfléchir aussi sur l’idée que le goût relève du jugement, etc. (jugement esthétique !).



Jean-Michel Muglioni
Frédéric Dupin
Né en 1946, Jean-Michel Muglioni a enseigné la philosophie pendant plus de trente ans en classes préparatoires, et jusqu'en 2007 en khâgne au lycée Louis-Le-Grand. Agrégé de philosophie, il a également soutenu en 1991 une thèse de doctorat sur la philosophie de l'histoire de Kant et publié régulièrement des articles sur Kant, Descartes ou Platon.





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