Une université populaire en chair et en ligne, dédiée aux Humanités...


A comme action



Une université conventionnelle... de l'éducation populaire... C'est très bien, mais au fond pour quoi faire? Dans quels buts? Ce sont là des questions que nous avons souvent entendues ; sans parler du scepticisme qu'elles dissimulaient parfois assez mal. Nous voulons donc dire ici encore quelques mots sur ce qui nous rassemble dans une même démarche, sur ce qui fonde notre action commune. Nous voulons expliquer brièvement ce qui, à nos yeux, donne à notre démarche le caractère d’une nécessité et d’un véritable engagement politique. Ce n'est jamais que dire ce que nous voulons, et pourquoi cela nous semble nécessaire et juste de le faire.

La fête de la fédération
La fête de la fédération

D'où nous venons.

L’université conventionnelle s’est en effet pensée dès le début, dès les premières discussions qui ont présidé à la création de l’association, comme un projet politique. Ce n’est pas dire assez, sans doute ; car qui n’a pas, de nos jours, sa petite idée politique, ses indignations qui se tiennent pour des raisons, ou ses réflexes aveugles qui prétendent au courage ?

Ajoutons à cela une donnée générationnelle : le noyau fondateur du projet se trouve en effet constitué par de jeunes adultes qui ont fait leur éducation politique durant les années 90, de l’effondrement du Mur aux guerres en Yougoslavie, de l’ambigu consensus social-démocrate aux « révolutions » néo-libérales ou néo-conservatrices. Comme tout le monde, le spectre de la Justice sociale nous hante, sans pour autant toujours nous empêcher de dormir. L’Europe est pour nous autant une évidence humaine et individuelle qu’un mystère politique auquel user notre imagination. Sans doute faut-il tenir la « mondialisation », avec son cortège d’absurdités, d’incertitudes et d’horreurs, comme le principe caché derrière toute cette histoire. Nous sommes prêts à la sonder, à l’interroger, à la provoquer certainement, mais nous savons qu’il ne s’agit pas de la vaincre.

En bref, nous justifions des brevets réglementaires de politesse morale et de scepticisme informé. Ajoutons, puisque certains y verront peut-être motif à destitution, que nous avons eu la chance de les acquérir dans des institutions (l’École Normale Supérieure, Sciences-po, l’ENA) qu’il est d’usage de considérer, au choix, comme les temples de l’élitisme républicain ou ceux de la reproduction sociale et de la pensée unique.

Certains d’entre nous militent ou ont milité dans un parti politique. Comme citoyens, nous votons. Notre revendication d’indépendance n’a donc rien d’un apolitisme. Tout ne se vaut pas également à nos yeux dans la vaste foire d’empoignes démocratiques.

Toutefois, membres d’une génération qui paraît s’accommoder de l’alternative entre la nostalgie mélancolique et un pragmatisme sans idée, nous ne sommes guère pressés de jouer sans réserve, ou avec trop de sérieux, le jeu du militantisme.

Ce n’est en effet pas au sens courant du mot que nous croyons notre projet éminemment politique.

Il nous semble infiniment plus urgent, infiniment plus nécessaire, de tenter de proposer par nous-mêmes de nouveaux instruments à visée collective, capables d’influer par leurs vertus propres sur l’ordre social. Nous ne croyons pas à la toute puissance de la parole, de la simple discussion, quand elle n’est tempérée par aucun travail réel. Nous ne croyons pas que la justice, la paix ou l’intelligence puissent se dispenser de l’effort d’être étayées, voulues, construites méthodiquement. Nous savons qu’elles ont besoin d’ouvriers et non d’avocats.

C’est parce que nous manquons désormais cruellement des premiers, écrasés sous la foule des seconds, que nous avons voulu créer cette université populaire, encore fragile et embryonnaire ; non pour distraire, informer ou débattre, mais pour essayer véritablement d’instruire, c’est-à-dire de former des individualités et d’instituer une opinion publique réelle, consciente d’elle-même.




Comment nous comprenons le problème de l'instruction.

Nous croyons en effet que le mal central dont souffrent nos sociétés tient à l’indigence et l’incohérence des idées qui y circulent. Les demi-savoirs, les spécialités arrogantes, l’expertise souveraine assomment en effet le plus souvent toute velléité populaire pour comprendre et juger, laissant le champ libre à l’indifférence et à la démagogie.

Non que le savoir spécialisé n’ait sa force et sa vérité, à la place qui est la sienne (universités, laboratoires de recherche etc.). Seulement à quoi servent des techniques et des instruments d’analyse s’ils demeurent à eux-mêmes leurs propres fins, s’ils ne sont pas orientés par une idée claire du bien commun? À quoi nous servent ces vérités partielles, obscures, si nous ne sommes capables de les mettre au service de fins collectives ?

On dira peut-être que ce projet est paradoxal, à l’heure des « sociétés de la connaissance » et de l'information instantanée.

Mais précisément, pas un des savoirs qui s’élabore dans nos classes, nos laboratoires, nos partis politiques, ne semble en mesure de secouer le joug du scepticisme et de l’arrogance qui nous étouffe. Cette impuissance s’étale partout.

Il faut n’avoir jamais mis les pieds dans une salle de cours quelconque, ou n’avoir jamais mesuré les difficultés de l’enseignement proprement dit, pour croire encore que le savoir dispensé en général peut réellement former des citoyens, ou apprendre à chacun à reconnaître en l’autre en quelque manière un frère.

Ce n’est certes pas la bonne volonté qui manque. Léon Brunschvicg avait du reste coutume de dire que le monde aurait été sauvé mille fois déjà si la qualité des cœurs pouvait dispenser de la qualité des idées.Mais notre « économie du savoir » rive bien concrètement le chercheur à sa spécialité, quand sa formation même ne lui dissimule pas, à ses propres yeux, le sens de ce qu’il dit ou fait. Quant à l’enseignement primaire ou secondaire, le grand public n’imagine pas les obstacles qui s’opposent au désir, souvent partagé et silencieusement défendu par nombre de professeurs anonymes, de faire de sa classe autre chose, et plus, qu’une simple gare de triage pour le marché de la formation. Car les « compétences », les « savoir faire » et les « savoir être » ne font pas un homme quand l’esprit demeure en friches.

Qu’on tienne ainsi communément le débat, le conflit d’opinions ou d’expertises comme le sommet de la liberté civile, (qu'on songe un instant aux formes que prennent couramment le débat public dans nos médias) dissimule trop, en effet, le renoncement de l’intelligence à fonder réellement le lien social ou à organiser l’action collective. C’est seulement faute de mieux que nous croyons désormais aux procédures.

De là, cette tentation commune qui serait de penser que seule la religion peut rassembler réellement les individus, autrement voués par le démon moderne à une errance sceptique désespérée.

Qui ne voit pourtant que, sauf à rêver tout à fait, aucune religion actuelle, quelle qu’elle soit, ne sera jamais en mesure de réconcilier désormais les hommes, tandis que le risque est grand de voir bien réellement celles-ci les opposer et les déchirer plus que jamais ?

Mais la « crise de la modernité » ou le « retour du religieux » ne sont pas pour nous matière à éditorial. Nous n’y voyons aucune fatalité amère, ni aucun malin génie ayant maudit notre siècle. On ne saurait s’étonner en effet de ce que personne ne se comprenne plus, quand nul ne fait effort pour tisser des ponts entre des intelligences que les métiers et les spécialités séparent ; ou quand des réformes gouvernementales (juridiques, institutionnelles, etc), sans visée supérieure et avec pour seul but une volonté gesticulatoire de nos politiciens, prétendent dispenser de réformer les mœurs et les idées.

À différents niveaux nous nous sommes donc essentiellement rassemblés, d’une part, sur la base d’un constat simple, évident, largement partagé du reste : quasiment plus personne ne veut, ni surtout ne peut, désormais instruire, ni même souvent s'instruire, c’est-à-dire faire de l’intelligence la condition d’une pacification des rapports sociaux et d’une compréhension mutuelle ; et d’autre part sur l’expérience d’une volonté commune : ce travail patient d’instruction méthodique doit néanmoins être fait. Il en va là autant d'une nécessité que d'un devoir.

Nous convenons sans difficulté que d’autres seraient plus qualifiés que nous pour prendre en charge cette tâche ; seulement nous nous sommes lassés de les attendre. C’est pourquoi nous avons construit une première esquisse d’université au service du lien social et de l’intelligence commune.

Où nous allons.

Ce qui précède appelle indéniablement des éclaircissements. Nous espérons toutefois les donner en actes, non en paroles.

Nous voulons créer des moyens, à la fois souples et exigeants, pour inverser cette tendance. Car l’école ne sauvera pas l’école, pas plus que la politique ne sauvera la politique.

Et s’il faut naturellement ne point renoncer à défendre nos institutions qu’ont portées une réelle volonté de Justice, nous ne devons cependant pas avoir d’illusion sur ce que réserve aux défenseur de l’école ou de l’université une posture uniquement défensive. L’expérience devrait pourtant instruire. Cela fait maintenant longtemps que le combat pour l’école et l’université s’épuise en réformes et en contre-réformes, sans plus guère se soucier de sa finalité profonde.

Ces luttes et notre engagement présent n’ont toutefois rien de contradictoire.

Seulement nous avons peut-être davantage besoin, désormais, d’une véritable puissance d’institution organique, libre et indépendante qui porte à sa manière l’acte d’instruire, dans la rue même.

Car ne croyons pas que les murs d’une université ou d’une école peuvent longtemps préserver de l’incohérence quand la pression sociale sur les élèves, les étudiants et les professeurs a depuis longtemps fait en quelque sorte du savoir une affaire « privée », qu’elle soit de carrière, de chapelle ou d’ambition.

Ce que nous voulons faire, ainsi, c’est constituer un centre d’où reconstruire patiemment, à partir de ces richesses immenses que sont les Humanités et le bon sens, quelque chose comme une intelligence commune.

Ce que nous voulons faire, c’est tourner notre enseignement moins vers les individus ou les « classes sociales », que construire un instrument de politique éducative et culturelle qui puisse, à son niveau, soulager quelque peu nos institutions du poids de l’incohérence et de l’autisme intellectuel, afin de retisser un lien social dépassant réellement les différences qui séparent chacun de tous.

Des moyens existent. Des initiatives se dessinent en vue d’une prise en charge civile des véritables ambitions républicaines, au sein de nos universités comme en dehors. Certains d’entre nous ont pu, par exemple participer, à l’élaboration de plateformes de démocratisation de l’enseignement supérieur qui ne sacrifient ni à la démagogie compatissante ni à la dévaluation scolaire, comme le programme PEI de l'IEP de Lille. Des colloques, des revues, des maisons d’édition, des associations travaillent en ce sens.

Nous ne souhaitons que prendre notre place dans ce travail collectif.

Mais pourquoi une Université "conventionnelle"

Or cet effort pour tisser un lien social fondé sur le droit et l’intelligence n’est pas neuf. Il vient même de très loin. C’est la promesse même que porte l’idée de République.

Ainsi s’explique notre attachement à la Révolution française, et à ce terme de « conventionnel » qui désigna d’abord, en 1792, les députés de la première assemblée républicaine de France. Nous n’y voyons ni un slogan, ni un cri de ralliement. Plutôt une balise et le souvenir d’un travail engagé de longue date, et qu’on ne pourra guère poursuivre qu’en bâtissant de nouveaux ponts entre les intelligences.

Car la République est née d’abord d’une confiance dans les lumières du peuple lui-même, en cet élan des fédérations (dont l’image illustrant cette page commémore la fête, le 14 juillet 1790) qui est unité d’un corps politique, non pas autour d’un particularisme national, mais autour du principe républicain lui-même. Gouverner par le peuple et pour le peuple ; gouverner sans Dieu ni Roi, dira par la suite Gambetta.

Or c’est cette même ambition que la Convention, la première, a dû défendre, non plus dans le moment d’une fête, et l’idéalité d’une promesse, mais dans les horreurs d’une guerre civile, par l’alliance entre les sans culottes et l’assemblée.

Il nous appartient désormais de retrouver dans cet héritage, non pas le miroir de nos haines présentes, mais le ferment, rendu fertile par la distance du temps, d’un avenir commun. Cela ne se fera pas sans la patience d’une instruction libérée de l’urgence démocratique.

C’est à la construire que nous voulons aujourd’hui travailler.



Société conventionnelle








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