Une université populaire en chair et en ligne, dédiée aux Humanités...


Ce qui menace une université populaire


Il est aisé de tenir les mots pour des idées. Et plus facile encore de tenir un programme d'action pour un travail fait. Cette pente est celle des bureaucraties, dont l'Etat ne saurait nullement avoir le monopole, puisque l'esprit administratif relève davantage d'une attitude en chacun que des seules prérogatives d'un "monstre froid" kafkaïen. Alain, dans ce Propos du dimanche 29 mai 1904, nous avertit du péril bureaucratique qui menace une université populaire, comme n'importe quel endroit qui, prétendant ne servir que la liberté de l'esprit, en vient à inventer de nouveaux liens sous de fausses procédures. Nous nous le tiendrons pour dit ; et cette note servir, le cas échéant, de rappel à l'ordre.


Ce qui menace une université populaire
Je suis allé au Congrès des Universités Populaires, et j’y ai rencontré des pédagogues, animaux redoutables. Inutile de vous dire qu’ils ont élaboré et lu des rapports, bourrés de ces formules qu’on retrouve dans les discours des pédagogues toutes les fois qu’ils parlent, et ils parlent souvent.
J’ai connu un pédagogue éminent, qui donnait ses conseils pour rien; il est vrai qu’il n’aurait pas trouvé à les vendre. Un jour il expliquait la nécessité de la méthode : « Sans la méthode, messieurs, tout votre travail est vain et stérile; si au contraire vous avez de la méthode, alors, etc. » Après vingt minutes de variations sur ce thème, il arriva à cette formule, que je recommande à tous ceux qui écrivent : « Avant de chercher des idées, ayez d’abord un plan. »
Les pédagogues du Congrès n’ont pas été jusque-là; ils se sont contentés de recommander à tous la méthode et encore la méthode, l’ordre et encore l’ordre, tout cela en l’air.
La conclusion a été qu’il fallait organiser des conférences en série, autrement dit faire des cours. Ainsi vont naître ici et là beaucoup de petites Sorbonnes. Le peuple s’ennuiera, donc il s’instruira. Le prochain congrès instituera, n’en doutez pas, un baccalauréat populaire, qui pourra s’appeler le certificat d’études civiques. Il faudra nommer des inspecteurs généraux aussi, et pourquoi pas, des directeurs d’études, des répétiteurs, des préparateurs, des lecteurs, des commentateurs.
Je ne parle pas des présidents, vice-présidents, secrétaires, bibliothécaires, archivistes, et capitaines de route; nous les avons déjà.

Quand les pédagogues voulurent bien nous laisser tranquilles, alors ce fut le tour des bureaucrates; et c’était les mêmes. On peut être pédagogue et bureaucrate en même temps; je dirai plus, on le doit. Le bureaucrate, pourrions-nous dire, c’est le pédagogue assis; le pédagogue, c’est le bureaucrate debout.
Et que disaient les bureaucrates? Ils parlaient de fédérations régionales et de fédération nationale; ils parlaient d’échanges de services, et d’échanges de conférences; ils disaient que l’union fait la force, et quand ils l’avaient dit, ils le répétaient. Ils parlaient de commissions, de sous-commissions, de rapports, de vœux; l’un d’eux se demandait avec anxiété si tel rapport, élaboré par la deuxième commission, ne dépendait pas en réalité de la cinquième. Je vous l’assure, tout cela avait grand air; et je croyais, par instants, que j’assistais à une séance du conseil supérieur de l’Instruction Publique.
Le propre de cette éloquence bureaucratique, c’est que, comme elle ne dit rien, elle n’a jamais fini. On sait quand on part, mais on ne sait pas quand on arrive. Les plus vieux sont encore assez honnêtes; ils se fatiguent vite, et alors ils s’arrêtent. Les jeunes sont vraiment extraordinaires. J’en ai entendu un qui était lancé à bonne vitesse dans les fédérations, commissions d’études, bureaux de renseignements, et autres mots; la piste était douce et les virages faciles; il allait, il allait. Je ne sais même pas s’il a pu s’arrêter. Allez donc voir au 76 de la rue Mouffetard; peut-être qu’il parle encore.

Dans les entr’actes, beaucoup de choses excellentes furent dites, en peu de mots. L’un raconta ce que l’on lisait et ce que l’on disait dans telle société de lecture du Gard. Un autre parla des discussions de Persan, et de la manière dont elles étaient préparées et conduites. Un autre parla de Bourges. Un autre parla de Rouen. Tous ces hommes, au lieu de disserter, disaient à la manière romaine : J’ai vu ceci, j’ai fait cela. L’un disait : j’ai une chorale; l’autre disait, j’ai un orchestre. Un troisième expliquait comment, à propos des journaux, il s’était exercé, ainsi que ses camarades, à la critique des documents.
Malheureusement, cela ne durait pas longtemps. Les pédagogues, renonçant à suivre des discours si variés et si mal ordonnés, faisaient un petit somme, ce qui leur rendait des forces. Et les mots de courir. Et les plumes de grincer. Vœux, amendements, et motions préalables, ô divinités bureaucratiques, vous êtes venues en foule. Le président a agité sa sonnette; des mains se sont levées, en tumulte .
Tout à l’heure, c’était la division féconde, et les idées. Maintenant c’est l’accord stérile, sur les mots. « Nous voulons une Humanité meilleure »; cela ne dit rien du tout, car chacun l’entend à sa manière. En quel sens et par quels moyens tel homme veut rendre tel homme meilleur, voilà ce qui m’intéresse.


Propos extrait de Premier journalisme d’ Alain, Institut Alain, 2001, p204 à 206.

Merci à Pierre Heudier et à Jean-Michel Muglioni qui m'ont communiqué ces extraits.


Frédéric Dupin