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P comme populaire


Vouloir instruire le peuple a encore sans doute quelque chose d’une idée suspecte ou folle, peut-être même, à y bien réfléchir, est-ce encore une idée neuve. Quoi qu’on en pense, partons plutôt d’un constat : si cette ambition suscite toujours aujourd’hui des réactions diverses, plus ou moins défiantes, plus ou moins sarcastiques, ce n’est sans doute plus tant, comme auparavant, parce qu’on se méfiait de l’instruction d’un peuple devenu alors trop conscient de lui-même pour ne pas demander des comptes sur son obéissance. Il en va désormais autrement.


P comme populaire
On peine pourtant à s’en souvenir, mais un temps, l’instruction fit peur aux gouvernements. Toute une tradition, de Condorcet aux universités ouvrières du tournant du XXème siècle, a en effet longtemps pu voir dans l’ignorance la première des servitudes publiques, celle qui, sans remède, engendrait toutes les autres ; celle qui maintenait dès lors le peuple dans la soumission au pouvoir, en dépit de toutes les inventions constitutionnelles qu’épuisèrent les différentes révolutions des deux derniers siècles. Et il est vrai que celui qui ne sait juger réellement de son droit le déposera en applaudissant au premier pouvoir lui promettant le bonheur sans la Justice, pour ne lui laisser souvent, en définitive, que des rigueurs nécessaires à subir ou des inégalités « naturelles » à admettre.

Le premier devoir des républicains consistait alors à armer le jugement populaire, non pas seulement de son « esprit national », de ses « traditions », ou de sa « conscience de classe », tous si aisément manipulables, mais encore d’idées vraies et solides, au tribunal desquelles faire comparaître ses gouvernants. L’enseignement populaire avait alors un sens éminemment politique, en soutenant le jugement du peuple par l’éducation à l’universel, et en éclairant ainsi un suffrage qui, autrement, demeurerait aveugle. C’était donc supposer qu’en matière d’instruction populaire, on ne sépare point la politique de la science, l’exigence de Justice de celle de Vérité, car en définitive, l’origine de nos maux résident moins dans la pure et simple ignorance, l’absence complète de savoir, que dans les idées fausses et les demi-vérités qui font le fond de toutes nos pensées, et contre lesquelles s’exerce la vigilance de l’esprit.

Sans doute n’est-ce donc plus en ce sens que l’on demanderait des comptes à quiconque se piquerait aujourd’hui de prétendre « d’instruire le peuple ». À quoi bon, en effet, craindre pour la liberté publique lorsque tous conviennent de la prééminence des questions économiques sur les questions politiques ? Lorsque le scepticisme et l’indifférence à la vérité passent pour des politesses démocratiques ? Pourquoi du reste demander à l’école de former des citoyens instruits et défiants, lorsque des consommateurs policés et travailleurs suffisent à faire de l’ordre ? Un travail, un salaire, des divertissements, que peut-il bien manquer ?

Aussi, c’est bien connu, ne discute-t-on plus guère de la réalité de ce mythe ou de cette exigence républicaine, « l’école émancipatrice », que parmi des assemblées de vieux réactionnaires nostalgiques, s’usant à pérorer contre la modernité, sous l’œil incrédule d’une jeunesse pleine d’avenir. Ces joutes feront au mieux un nouveau dossier sur la fameuse « question scolaire » dans la presse. Autres temps, autres mœurs.


Le peuple? Quel peuple?


Car en définitive, ce qui pourrait aujourd’hui encore choquer l’indifférence commune dans le terme même « d’université populaire », ce sur quoi il importe alors de préciser le sens de l’entreprise de l’Université Conventionnelle, c’est peut-être moins l’idéal d’universel, le désir de savoir qu’il exprime, que la prétention à parler d’un « peuple ». De l’intelligence commune, que le monde universitaire s’en débrouille, qu’il organise tous les colloques qu’il souhaite, la société a placé chez lui la vérité en dépôt ; elle l’y oubliera. Mais du « peuple », que prétendons-nous faire ?

Le simple usage de ce terme expose en effet spontanément à l’ironie ou à la suspicion raisonneuse. Car de qui parlons-nous en réalité, de quelle classe, de quel champ ? Ne savons-nous donc pas que le « peuple », cela n’existe pas ? L’a-t-on croisé, l’a-t-on vu ce « peuple » que nous évoquons à toute heure ? Certainement nous avons oublié que ce n’était là qu’une plate abstraction, tout juste bonne à asseoir les discours des démagogues. Soyons sérieux, de nos jours, que croit-on qui soit réellement « populaire » ?

C’est tout juste si on nous accorderait, en fait de peuple, des masses plus ou moins inertes, plus ou moins fluides, mais du moins susceptibles de dénombrement. Un cheptel à étudier, à découper en lamelles, en somme, mais avec la circonspection d’usage. Cette approche quantitative définira alors le caractère « populaire » par la généralité, ce qui du moins a le mérite de la clarté, et forme pour nous un bon élément de contraste ; car certes nous n’entendons pas dispenser un enseignement populaire au sens où un chanteur ou un présentateur le sont. Le voudrions-nous du reste que nous serions rapidement jugés fous. Platon contre TF1 ? Allons donc.

Peut-être préférera-t-on alors à ce peuple ramené à la catégorie du panel représentatif, et ne s’exprimant plus que par plébiscites, l’idée d’une somme d’individus autonomes et singuliers. Chaque atome aurait ainsi en charge de définir sa route et ses valeurs, picorant une idée à droite, une idée à gauche, se composant peu à peu un jugement par découpages et combinaisons, selon la mode ou l’occasion. Un tel peuple ne pourrait concevoir alors l’instruction autrement qu’à la manière profuse et chatoyante d’un supermarché des idées. D’une certaine manière, l’école ou l’université, avec leur myriade d’options, mais aussi la production culturelle à flux tendu, livrent ainsi chacun à ce type de mécano, dissolvant les idées générales dans un bricolage intellectuel permanent. On se formera une morale à soi comme on pourra.

Pourtant, nous pensons possible de comprendre l’idée de peuple, et par suite celle d’un enseignement populaire, autrement que comme le discours de masse ou l’individualisme consumériste. Bien plus, il nous semble nécessaire de rompre avec cette stérile alternative qui oppose la généralité nécessairement médiocre des masses et la singularité nécessairement critique et narcissique de la personne. Le peuple auquel nous souhaitons parler n’est ainsi ni une masse de spectateurs, ni une somme d’individus perdus dans la foule. Il ne se définit pas par un taux d’imposition ou par ses parcours personnels.

Car le peuple constitue d’abord le milieu général d’où émane toutes les spécialités et tous les métiers. Il exprime alors ce qui concerne chacun, en ce que nul ne se réduit à son métier ou son histoire individuelle. Ce qui est populaire, en ce sens, se borne à rappeler que l’homme n’est pas né d’hier, que nos espoirs et nos peurs renvoient en réalité à une économie plus large, qu’il est possible de dessiner et de comprendre un peu. Notre expérience ou nos adhésions dépassent en effet les limites étroites que nos préjugés leur assignent souvent : pas plus que nous n’inventons l’amour ou la politique, nous ne changeons les passions humaines en les dotant de téléphones portables.

Aussi un enseignement vraiment populaire se soucie peu d’un « cœur de cible », ni ne demande à satisfaire les besoins particuliers de vanités inquiètes. Il n’est en effet d’intelligence que commune, c’est-à-dire capable d’éclairer la commune condition. Si on a pu, au dix-neuvième siècle, espérer dans l’intelligence des masses laborieuses, vouloir instruire le peuple des républicains ou le prolétariat des socialistes, c’était donc moins par l’élection spécifique de « classes sociales », à part des autres, que par un constat bien simple : l’ouvrier peinant contre l’outil, ou le salarié rendu à sa liberté après le travail, savaient bien clairement ce qu’était la condition humaine, la nécessité, l’obéissance ; leurs situations les rendaient capables d'une instruction solide, humaine, indifférentes aux jongleries d'hommes de lettres. Ignorants, ils savaient du moins que le savoir est connaissance de la vie humaine, et ne pouvaient en effet s’intéresser aux fictions abstraites où se complaisait la masse des hommes vivant de paroles ou d'urgence. En effet le banquier toujours soucieux de ses cours, toujours craignant quelque surprise, ne pouvait guère trouver le temps de sentir ce qui le fait frère d’Achille ou d’Hector ; il ne pouvait s’arracher à sa spécialité qui le poursuivait jusque dans sa liberté.

Le peuple existe donc là où il y a des hommes disposés à se soucier de l’humanité, en général, plutôt que de leur voisin ou de leur petite personne. On comprend donc en quoi c’était un grand pouvoir, un trop grand sans doute, que d’opposer ce souci-là aux puissants.

Dès lors, si l’instruction a cessé de tenir en respect les gouvernants, ce n’est pas que les temps ont changé, que le peuple a perdu le goût de se comprendre et de se former. Les spécialistes affairés, aliénés, donnent sans doute trop de raisons à leur misanthropie pour convaincre. Le discours sur la modernité s'ingénie en effet à définir la lucidité par le pessimisme. Être "réaliste", n'est-ce pas, consiste à regarder dans l’homme du commun un imbécile qu’il faut conduire et duper. Et à ce compte, qui ne craindrait de jouer le naïf? On se convainct donc que l’intelligence est affaire d’expert, que penser est en somme un métier qu’il serait imprudent de laisser à l’homme du commun, auquel doit suffire des généralités médiocres et la licence de bavarder à tort et à travers en répétant par bribes ce qui tombe du haut de l'Olympe de l'expertise. Si nos sociétés paraissent alors à ce point osciller entre l’oppression de masses presque sans idées, et les incohérences d’individus narcissiques, c’est au fond qu’on a trop méprisé l’intelligence commune en lui refusant une nourriture à sa mesure. Une société de spécialistes peut-elle alors concevoir ce qui unit le maçon et le cadre? On serait plutôt bien près de tenir l’idée même de fraternité comme une idée folle ou dangereuse.

Le peuple est à former, non à trouver


Si notre enseignement espère alors être populaire, on aura alors compris que nous ne songeons point céder à la démagogie vulgarisatrice, ou « faire du chiffre » en sacrifiant à des thèmes à la mode ; nous souhaiterions seulement pouvoir accéder, et faire accéder, à des œuvres et des idées qui ont résisté au temps justement par leur capacité à nourrir l’homme commun. Si l’Iliade survit à tout, c’est que chacun peut voir dans la colère d’Achille une image de lui-même ; seulement il faut ouvrir le livre, et c’est ce qu’on décrète absurde en répétant que le peuple ne veut rien que du pain et des jeux.

Or l’intelligence n’est aujourd’hui méprisée par le peuple, qui semble alors lui préférer l’abrutissement, que parce que le monde des spécialistes du savoir a depuis longtemps cessé de se reconnaître des devoirs envers lui, pour ne débattre que de questions sans rapport avec la commune condition. Aussi est-ce, comme le disait Simone Weil dans l’Enracinement, parce que notre culture est trop basse, trop pédante et obscure, qu’elle ne peut plus être réellement populaire. Loin de signifier un renoncement intellectuel, l’idée d’une culture réellement populaire définit, pour qui la comprend, un vaste programme de travail théorique et politique.

Ce sera donc beaucoup pour nous-mêmes, si nous parvenons un moment à ne plus parler, dans les cours de l’Université Conventionnelle, comme des professionnels de l’enseignement à leur clientèle, mais encore comme des individus, qui ayant eu la chance, par leurs études, de croiser quelques grandes idées, pourraient parler à des amis.

Aussi le peuple et son idée sont-ils moins à trouver sous ses pas, qu’à faire advenir.


Frédéric Dupin








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