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Que l'instruction n'est d'aucun parti


Faut-il se féliciter que nombre d'universités populaires, et la nôtre également en un sens, se disent profondément "politiques" ? N'y a-t-il pas une profonde contradiction à défendre la liberté de jugement, et dans le même mouvement, lui donner les fers de slogans divers? Stendhal disait qu'un bon raisonnement offense, en cela l'esprit libre sera toujours mauvais camarade. Et il est vrai que les enthousiasmes et les adhésions les plus légitimes s'insurgent des esprits portés au doute et à l'ironie ; faire le difficile sur les raisons, n'est-ce pas jouer le jeu de "l'ennemi"? Ce n'est toutefois pas dire que la libre pensée suppose l'apolitisme, mais plutôt qu'il convient, en toute chose, de faire la part de l'action et de la réflexion. Qu'à l'heure de penser nous abdiquions de toute orthodoxie et de toute politesse, et nous saurons d'autant mieux agir avec force lorsqu'il s'agira de peser sur la société. C'est du moins ce à quoi nous invite ici encore Alain dans ce Propos du Lundi 1er mai 1905 : peut-être ce refus obstiné de mélanger sa pensée aux raccourcis de tribunes, tout en sachant prendre sa part du feu, du travail et des nécessités sans faux-fuyants rhétoriques, est-il a tout prendre plus "politique" que les cléricatures démocratiques habituelles. Le parti du peuple, s'il en est un, ne serait donc pas à trouver en haut d'un bulletin ou d'une estrade. Mais, tout entier compris dans l'exigence de "séparation" entre la pensée et l'action, entre le spirituel et le temporel, il serait assez défini par le refus obstiné de se laisser prendre au jeu partisan lui-même, religieux en son fond, afin de sauver et la liberté de sa pensée, et la force de son travail propre.


Que l'instruction n'est d'aucun parti
Le Congrès des Universités populaires, auquel j’ai assisté en spectateur, m’a donné l’occasion de bien comprendre en quoi diffèrent la pensée et l’action.
L’action, et notamment l’action politique, suppose coopération, c’est-à-dire accord; et il ne peut y avoir accord sur le but et les moyens que si chacun sacrifie un peu de ses opinions personnelles. Car si l’on attend, pour agir, que l’accord se fasse entre les idées, on discutera sans fin, et l’on n’agira pas.
Cela est vrai aussi pour un homme qui agit seul. Il ne peut discuter sans fin avec lui-même; il ne peut pas attendre de tout savoir pour agir. Agir, c’est se risquer. Agir, c’est suivre ses idées comme si elles étaient définitives, tout en sachant bien qu’elles ne peuvent pas l’être.
Aussi, voyez comment la Séparation sera votée, si elle l’est. On peut dire qu’aucun de ceux qui voteront le texte de la loi n’en sera pleinement satisfait. Ceux qui triomphent là-dessus et se moquent confondent le penser et l’agir.
On peut rire aussi des socialistes, et de l’accord qu’ils viennent de réaliser. Si l’on y réfléchit, on les reconnaîtra, d’après cela, hommes d’action, justement parce qu’ils ont tous sacrifié beaucoup de leurs idées et de leurs sentiments, pour en arriver à l’unité de programme et à l’unité de tactique. Les Débats et Le Temps, journaux graves, au lieu de se moquer, devraient comprendre et admirer un si bel exemple de discipline.
Oui, ce qu’il y a de meilleur dans l’esprit militaire, les socialistes l’ont éminemment.

Or, au Congrès des Universités populaires, il y avait naturellement un bon nombre d’hommes d’action, et on l’a bien vu; car ils ont fait voter là encore une espèce d’Unité.
Non seulement ils ont fédéré les Universités populaires de France, ce qui peut être utile, mais ils ont défini l’Université populaire, comme s’il était nécessaire ici, de se mettre d’accord sur le but et les moyens. Et justement non.
Car il n’est plus question ici d’agir ensemble, mais de penser en commun. Et, si l’on veut apprendre en commun à bien penser, il ne faut pas commencer par se mettre d’accord. Il ne faut pas même chercher à se mettre d’accord. Il n’est pas même bon d’espérer qu’on puisse y arriver jamais. L’égoïsme est ici le premier des devoirs. Chacun doit rester soi, avec férocité. Le moindre sacrifice est une faute; la moindre concession perd tout, et rabaisse l’Université populaire au niveau de l’Académie française.
Nul ne doit rien sacrifier de ses idées. Chacun doit penser librement, et ne se laisser ni étonner par l’autorité, ni attendrir par la vertu, ni arrêter par l’âge et les cheveux blancs. Chacun doit discuter sans peur, et ne se rendre qu’à l’évidence.
C’est pourquoi vouloir définir un but et des moyens, c’est une faute. Je sais que la définition dont il s’agit est inoffensive. Il n’importe; on ne devrait pas l’imposer.
L’Université populaire est définie comme « laïque et républicaine ». Laïque? Un pasteur n’y pourra-t-il entrer? Politique d’enfants peureux. Eh diable, si le monarchiste avait raison? Vous n’avez pas le droit de décider d’avance qu’il a tort.
De même pour le reste. Que l’Université populaire ait pour but de « préparer l’émancipation matérielle du prolétaire par son émancipation intellectuelle », je le veux bien. Les mots n’ont point de vertu par eux-mêmes, et ils sont comme on les entend. Il n’est point de curé ou de « grand patron » qui ne soit prêt à accepter cette formule, pour peu q’il ait l’esprit souple.
Non. Point de définition. Point de but fixé d’avance. On pense pour penser. Si celui qui pense se fixe d’abord une conclusion, à laquelle il veut arriver, c’en est fait de la liberté de son jugement. L’esprit religieux est ainsi fait : il ne pense que pour prouver ce qu’il croit.

Le malheur est que ceux qui comprennent bien cela, et ont su garder un esprit libre et éveillé, se trompent à leur tour souvent, et transportent ces principes dans l’action, où ils n’ont que faire. Aussi n’agissent-ils jamais.
Il est très difficile d’être à la fois homme de pensée et homme d’action; de savoir se décider comme une brute sans être une brute, et discuter avec soi-même sans dissoudre sa volonté. Savoir accepter une discipline pour l’action, cela est beau, mais à la condition que la pensée reste intacte et libre. Ce n’est pas la même chose de serrer fortement une chaîne, ou d’être serré par une chaîne.
Il faut méditer sur cette maxime un peu obscure, qui est, je crois, de Marc Aurèle : « Il est nécessaire de pousser ensemble, non de penser ensemble. » et comme les maximes obscures sont fort utiles pour réveiller l’esprit, je traduirai la même pensée, à la moderne, de la façon suivante : « Garde-toi de demander à tes actes ce que tu penses », ou plus brièvement : « Garde ton collier dans ta main. »


Propos extrait de Premier journalisme d’ Alain, Institut Alain, 2001, p326 à 328.

Merci à Pierre Heudier et à Jean-Michel Muglioni de m'avoir communiqué ces extraits.


Frédéric Dupin








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