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Sur la "culture générale"


Il est difficile d'une certaine manière d'être contre la culture et l'intelligence. Du moins payait-on encore jusqu'à il y a peu d'un minimum d'égard la vieille personne, comme une idole belle quoiqu'un peu fanée. C'est qu'il était toujours loisible de trouver la culture ennuyeuse, de bailler au concert ou devant Racine, mais point de les railler trop ouvertement, une ignorance faisant toujours malgré tout un peu honte. Or on ne manque pas aujourd'hui de déplorer la fin de cette dernière politesse, et le règne d'une bêtise arrogante dont l'argent serait le seul étendard. Peut-être ce sentiment d'abaissement de la pensée et des moeurs est-il toutefois de toute les époques. Nous nous perdrions ainsi à saisir ce qu'il y a de décadence réelle dans notre présent derrière de trop manifestes exemples. Aussi, plutôt qu'incriminer l'époque, qui n'est jamais que ce que sont les époques, faudrait-il réfléchir aux causes réelles de la perte actuelle du sens de la Culture, jusque dans l'école même. On se demanderait alors, avec Alain, si les grands coupables ne seraient pas à chercher, plutôt qu'à la banque ou dans les médias, dans nos universités mêmes, où le sens de l'intelligence ne cesse de se perdre dans les détails d'érudition, les notes en bas de pages et les fatuités de ce que Comte appelait avec mépris la "pédantocratie académique". La bibliothèque de l'honnête homme, et le creuset d'une culture véritablement générale et humaine, resterait donc à former, contre les arguties éditoriales et les modes universitaires qui ne cultivent au fond le plus souvent que la misanthropie. Nul doute qu'on y trouvera alors en bonne place les Propos sur l'éducation, dont ce texte est extrait.


Sur la "culture générale"
Quand on m'annonce une Bibliothèque de Culture Générale, je cours aux volumes, croyant bien y trouver de beaux textes, de précieuses traductions, tout le trésor des Poètes, des Politiques, des Moralistes, des Penseurs. Mais point du tout ; ce sont des hommes fort instruits, et vraisemblablement cultivés, qui me font part de leur culture. Or, la culture ne se transmet point et ne se résume point. Être cultivé c'est, en chaque ordre, remonter à la source et boire dans le creux de sa main, non point dans une coupe empruntée. Toujours prendre l'idée telle que l'inventeur l'a formée ; plutôt l'obscur que le médiocre ; et toujours préférence donnée à ce qui est beau sur ce qui est vrai ; car c'est toujours le goût qui éclaire le jugement. Encore mieux, choisir le beau le plus ancien, le mieux éprouvé ; car il ne faut point supplicier le jugement, mais plutôt l'exercer. Le beau étant le signe du vrai, et la première existence du vrai en chacun, c'est donc dans Molière, Shakespeare, Balzac que je connaîtrai l'homme, et non point dans quelque résumé de psychologie. Et je ne veux même point qu'on me mette en dix pages ce que Balzac a pensé des passions ; les vues du génie sont de tout ce monde à demi-obscur qu'il décrit ; dont je ne veux rien séparer ; car ce passage du clair à l'obscur, c'est justement par là que j'entre dans la chose. je n'ai qu'à suivre le mouvement du poète ou du roman¬cier ; mouvement humain, mouvement juste. Toujours donc revenir aux grands textes ; n'en point vouloir d'extraits ; les extraits ne peuvent servir qu'à nous renvoyer à l'œuvre. Et je dis aussi à l'œuvre sans notes. La note, c'est le médiocre qui s'accroche au beau. L'humanité secoue cette vermine.

En sciences de même. je ne veux point les dernières découvertes ; cela ne cultive point ; cela n'est pas mûr pour la méditation humaine. La culture générale refuse les primeurs et les nouveautés. je vois que nos amateurs se jettent sur la dernière idée comme sur la plus jeune symphonie. Votre bous¬sole, mes amis, sera bientôt folle. L'homme de métier a trop d'avantages sur moi. Il m'étonne, me trouble et me déplace, par ces bruits singuliers qu'il incorpore à l'orchestre moderne, déjà surchargé ; indiscret déjà. Les jeunes musiciens ressemblent assez aux physiciens de la dernière minute, qui nous lancent des paradoxes sur les temps et les vitesses. Car, disent-ils, le temps n'est pas quelque chose d'unique, ni d'absolu ; c'était vrai pour certaines vitesses ; mais il n'en est plus ainsi quand les vitesses considérées sont de l'ordre de la vitesse de la lumière. C'est ainsi qu'il n'est plus évident que, quand deux points se rencontrent, la rencontre se fasse en même temps pour les deux points. Tel est le cri du canard dans une symphonie scythe ; cela étonne comme un bruit étranger.

Ainsi les symphonistes de physique voudraient m'étonner ; mais je me bouche les oreilles. C'est le moment de relire les conférences de Tyndall sur la chaleur, ou les mémoires de Faraday concernant les phénomènes électroma¬gnétiques. Cela est éprouvé ; cela tient bon. La bibliothèque dont je parlais devrait nous mettre en main de telles œuvres. Et je vous conseille, si vous voulez être sérieusement physicien pour vous-même, d'ouvrir quelque mémoi¬re de ce genre sur une grande table, et de réaliser, de vos propres mains, les expériences qui y sont décrites. Une après l'autre. Oui ces vieilles expériences dont on dit : « Cela est bien connu », justement sans les avoir faites. Travail ingrat, qui ne permet point de briller à quelque dîner de Sorbonnagres. Mais patience. Laissez-moi conduire pendant dix ans mes rustiques travaux et mes lectures hors de mode, et les Sorbonnagres seront loin derrière.


Frédéric Dupin