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Une mise au point sur désir et éducation dans l'éthique d'Aristote


Dans le texte suivant, Jean-Michel Muglioni propose de compléter la réflexion sur l'éthique aritstotélicienne, et en particulier sur la question de la naturalité des désirs, qu'il avait développée lors de la séance du 27 novembre 2008 de son atelier de lecture d'Aristote. Faut-il en effet tenir nos désirs pour des forces innées préexistantes à toute éducation ; forces que notre destin serait alors de subir et de tenter d'accorder malgré elles, par la ruse ou la contrainte? C'est toute la question de la possibilité d'une paix réelle avec soi-même qui est en jeu ici, et avec elle, la condition de possibilité de la vie de l'esprit, c'est-à-dire de ce qu'Aristote présente comme la perfection de toute existence humaine.


Une mise au point sur désir et éducation dans l'éthique d'Aristote
J’ai en introduction à la lecture d’Aristote mis l’accent sur deux points qui peuvent paraître contradictoires. D’une part ce qui est à mes yeux le principe de toute l’éthique à Nicomaque et qu’expose le dernier livre, le livre X : l’idée de sagesse spéculative, la vie scolastique, ce qui donne sens à tout le reste. Philosopher, c’est comprendre, contempler la vérité. D’autre part l’idée d’éthique stricto sensu, l’insistance d’Aristote sur les vertus éthiques – ou morale, ou du caractère, c’est-à-dire sur une idée généralement présentée comme antisocratique ou anti-platonicienne, ou comme on dit, anti-intellectualiste : un savoir intellectuel appris comme on apprend les mathématiques n’a aucune prise sur nos décisions.

Je voudrai proposer ici quelques indications permettant de compléter le propos du troisième cours.

Désir et habitude


Video meliora proboque, deteriora sequor: je vois le bien, je l’approuve et je fais le mal. Ovide exprime ainsi l’expérience humaine d’où vient la croyance en l’existence de désirs tapis au fond de nous-mêmes comme des monstres qui nous gouvernent à leur guise et malgré nous. De là tout le tragique de l’existence humaine. Mais il n’y a pas que cette expérience : il y a aussi celle de la persuasion, de l’exhortation, et tous les hommes ne se laissent pas emporter par leurs passions ou leurs désirs. Chacun a pu faire en lui-même l’expérience que la parole peut apaiser, qu’il peut se parler à lui-même et ainsi maîtriser une colère. Autrement dit il y a une liaison intime entre désir et parole. Il ne faut pas conclure du fait que parfois les désirs l’emportent en nous jusqu’à la folie qu’ils sont des forces naturelles innées : ils sont alors en nous ce que notre façon de vivre en a fait. C’est pourquoi l’éducation ne consiste pas seulement en une instruction qui nous apprendrait ce qu’est le meilleur comme on apprend les mathématiques, mais dans une pratique des vertus éthiques, appelées ainsi parce qu’elles s’acquièrent par la pratique. Le jeu de mots entre éthos, habitude et êthos, mœurs, permet donc de comprendre l’idée même d’éthique. Les hommes deviennent ce qu’ils font. Il y a certes des hommes plus ou moins doués, plus ou moins portés naturellement à la violence ou à la sagesse, mais notre manière de désirer et tout ce qui en nous est d’ordre passionnel ou affectif dépend de la manière dont nous vivons, c’est-à-dire à la fois de notre éducation et du type de société où nous vivons.

Par là on comprend qu’une fois certaines habitudes prises, certaines façons de désirer sont en nous comme une seconde nature, et il est vrai qu’alors l’intelligence est presque totalement impuissante à les maîtriser. Alors on pleure comme le poète, comme lui on se plaint d’avoir en soi un désir plus fort que soi. J’ai même ajouté l’autre jour que quelque chose de pire peut nous arriver : notre manière de penser dépend de notre manière de désirer ; l’exercice de l’intelligence et la vie affective ne sont pas séparables, si bien que les passions gouvernant l’intelligence on n’éprouve plus les remords d’Ovide : la raison justifie alors tous nos désirs et tout ce qu’ils nous font faire.


La corruption de l'intelligence et la question de l'éducation


Ainsi l’éthique au sens strict, c’est-à-dire l’acquisition par la pratique de la vie depuis l’enfance de certaines dispositions du caractère, acquisition comparable à l’habitude par laquelle le forgeron acquiert l’art de forger, porte la vie de l’intelligence elle-même : sans les vertus du caractère, l’intelligence est dévoyée. Cette doctrine m’a permis de répondre à une amie qui travaille dans un ministère prestigieux et dont le patron est un jeune énarque d’une intelligence admirable qui l’impressionne, mais d’une absence totale de scrupules. Je cite sa question : « A quoi sert d'être brillant intellectuellement si moralement on est une ordure ? ». Attention ! Ne nous en prenons pas à l’intelligence ! Une certaine haine de l’intelligence, la misologie (en grec, haine de la raison), peut s’emparer d’hommes exigeants lorsqu’ils voient l’attitude méprisable de brillants esprits : on se demande alors à quoi peut bien servir l’intelligence, le savoir, l’instruction. Les trésors d’intelligence dépensés pour parvenir au pouvoir, pour piéger un adversaire, etc. tout cela disqualifie la pensée. La vie des bêtes sans raison est enviable à cet égard.

Cette liaison intime de l’intelligence et des passions signifie que la manière de penser, le style de la pensée d’un homme est enraciné dans son affectivité : la part rationnelle de son être dépend de la part non rationnelle. Voilà pourquoi l’éducation, qui fait pratiquer les vertus éthiques, est essentielle, voilà pourquoi la façon de penser des hommes dépend de l’organisation de la cité, des fins qu’elle vise, des intérêts qui sont les siens, du type de vie qu’elle propose comme modèle.

Soit un exemple qui malheureusement n’est pas une caricature : à Florence au quinzième siècle, les plus brillants esprits devenaient artistes ; aujourd’hui trop de nos meilleurs étudiants deviennent traders à Londres. Ou bien encore, il n’y a pas si longtemps, les plus brillants enfants de l’aristocratie sociale, de la grande bourgeoisie, devenaient professeurs de médecine et de droit ou professeurs de littérature à la Sorbonne. Aujourd’hui ils font l’ENA ou HEC. Le style de la pensée d’un homme dépend de ses intérêts et ses intérêts de la manière dont il a vécu depuis l’enfance et de la société qui l’a nourri. Tel est le sens du lien de l’éducation et de la politique.

Deux objections


Mon aristotélisme, je n’ose pas dire Aristote, car Aristote se défend très bien tout seul, a attiré ainsi deux objections contradictoires, l’une, qu’il y avait quelque chose de terrifiant à voir que le sort des hommes dépend de leur éducation et qu’une fois cette éducation manquée, c’est trop tard. L’autre, que je présupposais que la nature est bonne puisque je disais que le mal vient non pas d’elle mais de ce que nous en faisons.

Aristote ne prétend pas que tous les hommes ont tous une bonne nature et il savait que l’éducation ne peut pas tout. Chacun d’entre nous a pu admirer les facilités d’un ami et ses dons ; de même le courage et la modération sont des vertus que tous n’acquièrent pas avec autant de facilité. Ces choses-là ne sont pas bonnes à dire aujourd’hui. Mais je voudrais surtout revenir sur ce que j’ai appelé l’indétermination des désirs en l’homme. Je retiens de ma lecture de l’éthique aristotélicienne ceci que l’homme tel qu’il sort des mains de la nature n’est pas « fini », au sens où l’on parle du fini en peinture, il est inachevé et toute sa vie il a à se faire, de telle sorte que s’il ne remplit pas sa fonction d’homme, s’il n’introduit pas la mesure dans sa vie, alors son indétermination native devient démesure, comme on voit dans les personnages de la tragédie. Il y a donc bien quelque chose dans la part non rationnelle de notre être qui, si nous n’y prenons garde, devient irrationnel au sens le plus fort de ce terme.

Et cela s’enracine dans la cosmologie : il y a une contingence irréductible des choses humaines en tant qu’elles appartiennent au monde sublunaire. Pierre Aubenque a su mettre l’accent sur ce point essentiel dans son livre sur la prudence chez Aristote. Le monde que nous habitons est « un milieu entre le chaos et l’ordre, un chaos qui tend vers l’ordre, un ordre qui est impuissant à dominer entièrement le chaos ». On sait que si le dieu d’Aristote est ce vers quoi tendent toutes les choses du monde (il est le principe de leur mouvement), de sorte que le chaos tend vers l’ordre, il demeure totalement hors du monde, indifférent à ce qui s’y passe. Jamais le monde ni rien dans le monde ne rejoint Dieu sinon le philosophe par la contemplation en de brefs instants. Ainsi la part désirante de nous-mêmes n’est pas naturellement ordonnée, mesurée, mais elle n’est pas non plus naturellement chaotique ou hostile à la mesure. C’est à nous de faire en sorte que le chaos ne l’emporte pas sur l’ordre et la mesure.

Note

On trouve à ce sujet de belles pages sur l’éducation musicale dans La politique, au livre VIII, et particulièrement au chapitre 5 (p.1340 a, et toute la suite du chapitre). Aristote y demeure assez platonicien. N’y a-t-il pas une façon de harceler sans cesse les hommes avec certaines musiques qui détruit toute paix intérieure ? Il suffit d’entrer dans une brasserie pour être ainsi assailli, d’ouvrir un poste de radio, d’assister au spectacle du pape ou des candidats aux élections… etc.


Jean-Michel Muglioni








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