un atelier de philosophie de l'Université conventionnelle animé par Jean-Michel Muglioni


Cette première séance se déroulera au lycée Dorian, 74 avenue Philippe Auguste, de 20h à 22h, en salle B10.


La divergence des opinions nous révèle que nous ne pouvons nous fier à aucune d’entre elles : il faut donc chercher un principe supérieur à l'opinion pour trancher, c'est-à-dire un principe supérieur au « cela me paraît bon » ou du « si ça me plaît », commun au plus raisonnable et au fou.

Mais suffit-il que nous soyons devant la diversité des opinions pour prendre conscience de l’insuffisance radicale de l’opinion en général ? Que faut-il de plus ? Ou comment passons-nous de la conscience de la diversité des opinions à l'insuffisance de l'opinion en tant qu'elle n'est pas la vérité mais l'apparence de la vérité ? Il faut que la contradiction entre les opinions éclate, ce qui suppose que nous ne nous contentions pas de dire « ceci est vrai pour moi », ou « pour tel ou tel » : et par conséquent nous devrons comprendre qu’Epictète refuse le relativisme selon lequel chacun a sa vérité. Il nous faut assumer la divergence des opinions comme un conflit (le terme grec traduit ici par conflit est machè qui veut d’abord dire combat, bataille) ne pas nous contenter de la coexistence apparemment pacifique d’opinions sans communication possible entre elles. S’il y a d’un côté les Syriens avec leurs opinions, de l’autre les égyptiens avec les leurs, et moi, de mon côté, avec mes croyances, chacun se trouve enfermé dans son monde particulier : un dialogue entre nous est-il alors possible ?

Notes

Le cours s'appuiera sur deux textes d'Epictète, l'un sur l'idée d'opinion et l'autre sur celle de dialogue philosophique.

Ce sera également l'occasion d'évoquer le stoïcisme romain et l'idée socratique de philosophie.

Jean-Michel Muglioni
Rédigé par Jean-Michel Muglioni le Dimanche 18 Octobre 2009 à 23:24


On appelle socratiques les successeurs de Socrate (470-400) : les mégariques, le cyniques, les stoïciens et les épicuriens ; mais aussi Platon (428-346) et Aristote (384-322). Il faut ajouter les sceptiques.




Qu’ont-ils en commun ? Le refus de considérer que ce que les hommes ont coutume de tenir pour des biens doit être tenu pour tel sans examen. Le refus de s’enfermer dans les choix qui sont ceux de la société dans laquelle ils vivent. La prise de conscience que le malheur des hommes vient qu’ils s’attachent à de faux biens et courent après des choses qui ne valent pas la peine qu’on les poursuive.

J’aime rappeler que Diogène disait que son père était faux monnayeur. Je laisse les historiens chercher si c’est vrai ou faux. Je l’entends symboliquement : les valeurs transmises par la tradition sont de la fausse monnaie. Famille, patrie, richesse, honorabilité sociale, carrière, pouvoir, propriété, confort, tout cela bien pesé vaut-il quelque chose ? La civilisation elle-même est remise en cause par les cyniques. Diogène vit comme un clochard et considère que les animaux, guidés par la seule nature, valent mieux que les hommes ; il va jusqu’à remettre en question la philosophie en tant qu’elle s’enferme dans des discussions subtiles et des argumentations sans fin au lieu de libérer des faux biens. Au Louvre un tableau de Poussin le représente jetant son écuelle, son seul « meuble », parce qu’il a vu un mendiant boire dans le ruisseau : c’est un acte libérateur, car maintenant il sait que nul ne pourra pas le priver de quoi que ce soit puisqu’il ne possède plus rien. Que par conséquent personne ni aucun événement ne pourra limiter sa liberté de jugement. Il sait - tant pis pour l’anachronisme - qu’un homme qui a des traites ne peut plus lutter contre les pouvoirs, quels qu’ils soient. On sait qu’un propriétaire, si on s’attaque à sa propriété, fera tout ce qu’on exigera de lui : le pouvoir a intérêt à rendre le plus de ses sujets propriétaires. Que chacun fasse la liste des chaînes qui empêchent de penser et de juger en homme libre. Elle est assez longue.

Ainsi philosopher, c’est d’abord cherchez à court-circuiter sa propre autocensure. Celui qui s’imagine que c’est facile, il est certain que son autocensure fonctionne très bien.

On retrouve cet esprit dans les Entretiens d’Epictète, particulièrement au IV, I, De la liberté, une vingtaine de pages. Quelle est l’idée ? C’est que personne ne peut rien contre Socrate : personne ne peut le contraindre à rien, parce qu’il ne tient à rien de ce qu’un homme, même César, même celui qui détient le pouvoir suprême, peut lui ôter. Parce qu’il ne reconnaît aucune des valeurs auxquelles les hommes sont attachées, il est libre, et aucun pouvoir humain ne peut le priver de quoi que ce soit et le faire chanter. Pourquoi la plupart des résistants étaient-ils de très jeunes gens ? Parce qu’ils n’avaient ni femmes ni enfants et encore aucune attache : attache est un terme assez par-lant à lui seul. On retrouve cet esprit de liberté dont le cynisme est l’expression la plus forte ou même l’expression caricaturale et provocatrice, chez Rousseau. Car Rousseau est sans doute l’auteur qui a le plus médité la vérité du cynisme. Il l’a même vécue.

Platon aurait dit de Diogène que c’est un Socrate devenu fou. Attention donc à ne pas se méprendre sur Platon lui-même – aristocrate athénien de haut rang, bel athlète, le plus doué de tous, et en tout, dont l’apparence est trompeuse, et il aime tromper. La beauté de son style ne doit pas cacher la li-berté de pensée ; sa pensée est aussi peu convenue et convenable que celle de Diogène ou de Socrate, du moins pour qui prend la peine de lire et relire. Au-jourd’hui, des esprits aussi libres que les socratiques, passeraient leur temps à répondre devant les tribunaux d’accusations de toutes sortes.

CONSEQUENCES CONCERNANT L’ENSEIGNEMENT DE LA PHILOSOPHIE.

L’enseignement, si c’est véritablement un enseignement, n’a pas à inculquer des valeurs, c’est-à-dire à faire croire aux enfants et aux hommes que telle pratique ou tel type de vie ou tel objet ont de la valeur. Sa fonction est d’apprendre à juger et donc à juger aussi des biens et des maux : apprendre à subordonner ce qu’on appelle les valeurs à leur évaluation, à leur appréciation, ce qui veut dire que l’enseignement doit faire prévaloir la liberté du jugement et la vérité sur les croyances sociales. C’est vrai de tout enseignement, et c’est par là seulement que l’enseignement philosophique n’est idéologique. Il n’a pas pour tâche de justifier les mœurs d’une époque et tout ce qu’elle adule. Ni de respecter les pouvoirs. Je dis bien les pouvoirs, au pluriel !

Voilà pourquoi philosopher, c’est d’abord distinguer. Le tout de l’enseignement est une question de vocabulaire, disait Alain. Etre attentif au sens des mots, apprendre à déjouer non pas les pièges du langage, mais les pièges que nous nous tendons à nous-mêmes pour ne pas avoir à juger et à vivre en hommes libres ; car ce n’est pas le langage qui nous piège, c’est nous qui nous piégeons, faisant un mauvais usage de notre langue. Et cela non pas pour une raison technique, comme si nous étions de mauvais linguis-tes, par exemple, mais parce que nous faisons tout pour ne pas voir clair. Platon fait dire à Socrate que bien parler est un devoir sacré.

Exemple ? Voici trois exemples que chacun pourra méditer.

Dire contrainte au lieu d’obligation. C’est devenir incapable de dis-tinguer l’obéissance servile extorquée par la violence et l’obéissance libre d’un homme qui a reconnu son devoir. C’est du même coup devenir incapable de distinguer le despotisme et la république.

Appeler science n’importe quel type d’étude. Au point que le mot ne veut plus rien dire aujourd’hui.
Ce qu’on appelle « culture d’une entreprise » n’a pas grand rapport avec la culture de ce qu’on appelait naguère un « homme cultivé » : le même mot recouvre ici deux choses sans aucun rapport apparent. Et là, ce qui peut sembler une simple question de vocabulaire a pour conséquence des déci-sions politiques comme celle de faire disparaître la culture générale de cer-tains concours de la fonction publique.

Tout ceci demanderait des développements. Mais cela suffit pour faire voir que des distinctions qui à première vue peuvent parfois paraître de détail ou purement techniques sont en réalité considérables et que l’oubli de ces distinctions a des conséquences humaines d’une gravité extrême.

Ce travail de distinction est socratique.

Jean-Michel Muglioni
Rédigé par Jean-Michel Muglioni le Dimanche 18 Octobre 2009 à 23:07


Les textes de ces trois stoïciens sont les seuls textes à peu près complets qui nous restent de l’école stoïcienne (sinon ; le témoignage le plus complet est celui de Cicéron). Jusqu’à la fin du XIX° siècle, tout homme cultivé les connaissait - parfois par cœur - dans toute l’Europe, qui alors avait une unité réelle.



SENEQUE (4-65) se suicide sur ordre de Néron dont il avait été le précepteur et après avoir été son conseiller et l’homme le plus riche de Rome.

EPICTETE (50-127 ou 13.)
Esclave affranchi par Epaphrodite lui-même esclave de Néron affran-chi, qui assista Néron lors de ses derniers instants. Expulsé en 94 par Domi-tien en Epire à Nicopolis (à 6 km au nord de Prévéza), ville fondée par Auguste pour célébrer la victoire d’Actium en 31 av. J.C. contre Marc Antoine (donc unité de l’orient et de l’occident).
Epictète n’a rien écrit, mais son Manuel et ses Entretiens nous ont été rédigés par ARRIEN (95-175), qui, lui, était de Bithynie, royaume au nord-ouest de l'Asie Mineure (contrée actuellement turque), au bord sud de la Mer Noire. Arrien, de Bithynie, est citoyen romain. Il a pour modèle Xénophon (426 ou 430 - 355), historien aussi, et dont nous avons une Apologie de Socrate et dans les Mémorables, ses souvenirs concernant Socrate (mort en 399). textes tout à fait lisibles ! Arrien, donc est un historien qui écrit en un pur attique : il a donc reçu une belle instruction ! Un notable d’une cité bithynienne pouvait être un haut fonctionnaire de l’empire. On dit que son histoire exprime l’idéologie de l’empire romain, la défense des institutions romaines. Epictète n’ayant rien écrit, c’est à Arrien que nous devons tout ce que nous savons d’Epictète, ce qui prouve qu’il n’était pas seulement un idéologue.
ENTRETIEN est la traduction du grec diatribè, mais diatribe a pris un sens différent en français. Littré dit : dissertation critique : sens ancien et à peu près tombé en désuétude. Puis, par extension, écrit, discours violent et injurieux ; critique amère. C’est une leçon (parfois faite par un disciple avancé) qui est soit un commentaire des fondateurs du stoïcisme, Chrysippe ou Zénon, soit un exercice philosophique. Puis, après une objection ou une question, le maître improvise, et son dialogue avec le disciple est souvent une exhortation (protreptique, en grec) à philosopher, c’est-à-dire à vivre selon la philosophie. Car il ne s’agit pas d’un travail universitaire indifférent à la ma-nière de vivre.

MARC AURELE 121-180. Pensées pour moi-même.


Compléments de lecture

On pourra lire de Pascal l’Entretien avec Monsieur de Saci sur Epictète et Montaigne.

Montesquieu fait l’éloge de stoïcien, mais cette fois sans les restric-tions du janséniste Pascal :

« Dans ces temps-là, la secte des stoïciens s’étendait et s’accréditait dans l’empire. Il semblait que la nature humaine eût fait un effort pour pro-duire d’elle-même cette secte admirable, qui était comme ces plantes que la terre fait naître dans des lieux que le ciel n’a jamais vu.
Les Romains lui durent leurs meilleurs empereurs. Rien n’est capable de faire oublier le premier Antonin, que Marc-Aurèle qu’il adopta. On sent, en soi-même, un plaisir secret lorsqu’on parle de cet empereur ; on ne peut li-re sa vie sans une espèce d’attendrissement : tel est l’effet qu’elle produit, qu’on a meilleure opinion de soi-même, parce qu’on a meilleure opinion des hommes.
»

Considérations sur les causes de la grandeur des romains et de leur décadence (1° édition, 1734, revue en 1748, date de De l’esprit des lois, à lire tout entier pour comprendre Rome et l’empereur Marc-Aurèle), au début du chapitre XVI, De l’état de l’empire, depuis Antonin jusqu’à Probus.



Jean-Michel Muglioni
Rédigé par Jean-Michel Muglioni le Dimanche 18 Octobre 2009 à 22:59

Présentation de l'atelier

Le cours de Jean-michel Muglioni sera consacré en 2009-2010 à une initiation à l'intelligence de la langue commune et des distinctions élémentaires que son emploi présuppose constamment.


Distinctions élémentaires
A quoi bon philosopher en effet, si c’est pour demeurer prisonniers de notre confusion ordinaire ? Rien n’est donc plus urgent ni plus difficile que de distinguer par exemple l’égalité dont traitent les mathématiques et celle qu’affirme la Déclaration des droits de l’homme, la culture au sens où l’on parle d’un homme cultivé ou de culture physique, et la culture au sens que la sociologie donne à ce terme : au même terme peuvent correspondre comme ici deux concepts qui n’ont en commun que le nom. Travail élémentaire sans lequel la lecture des philosophes, au lieu de nous apprendre à penser, risque d’être seulement la recherche de doctrines fumeuses. Apprendre à philosopher n’est pas apprendre les pensées d’hommes célèbres, mais apprendre à voir clair dans ses propres pensées, ce qui suppose un travail permanent de distinction – et nous découvrirons que les grandes philosophies ne cessent de faire ce travail : nous y trouverons nos propres pensées et non des doctrines étrangères.


Nous prendrons pour point de départ une page d’Epictète. La suite dépendra des interventions des participants lors de la seconde partie de la séance : je verrai alors quelles sont les distinctions qu’ils veulent particulièrement considérer et la séance suivante permettra de les examiner ou de montrer pourquoi je ne les retiens pas. Et nous recommencerons chaque fois à préparer la séance suivante à la fin de la précédente.



Jean-Michel Muglioni
Rédigé par Jean-Michel Muglioni le Jeudi 1 Octobre 2009 à 11:54
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