un atelier de lecture animé par Jean-Michel Muglioni


Cette troisième séance se déroulera au lycée Dorian, de 19h30 à 21h30, le mercredi 16 novembre 2011. L'entrée est libre est gratuite.


Pourquoi "critiquer" la raison? La question des limites du savoir (16/11/11)
Nous reprendrons rapidement ce qui a été dit de la lecture de Rousseau par Kant pour comprendre ceci : en répondant à la question "que puis-je savoir ?" La Critique de la raison pure définit les limites du savoir. Ce qui veut dire – et ma formulation est très libre – que les progrès du savoir ne nous apprendrons rien de fondamental concernant la destination de l’homme et qu’en matière de morale (de conduite personnelle) il n’y a pas d’expert.

Nous réfléchirons sur le sens d’une réflexion philosophique sur les sciences et reviendrons sur ce qu’était la métaphysique, objet de la critique kantienne.














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Jean-Michel Muglioni Mardi 15 Novembre 2011

Cette seconde séance se déroulera au lycée Dorian, de 19h30 à 21h30, le mercredi 2 novembre 2011. L'entrée est libre est gratuite.


La question "Qu'est-ce que l'homme ?" et la philosophie de Kant  (02/11/11)
Une réflexion sur la notion de finalité nous a permis retrouver l’idée de philosophie telle que Kant la définit : tout sens tient en fin de compte à ce que l’homme fait de lui-même. Ou encore, le monde n’a de sens que par l’action de l’homme. L’action, c’est-à-dire non pas la maîtrise de la nature ou la conquête du monde, mais la réalisation de la liberté. Ainsi la création tout entière n’a de sens que dans la mesure où les droits de l’homme s’y réalisent. Comprendre, c’est articuler toute chose à l’exigence morale – à la valeur absolue de la personne humaine.

Toutes les activités humaines, quelles qu’elles soient, connaissances, techniques, les beaux arts eux-mêmes, tout ce que l’homme fait n’a de sens que dans la mesure où cela contribue à sa liberté – liberté ne signifiant pas ici le pouvoir de faire ce qu’on désire (car même les fous sont libres en ce sens, disaient les stoïciens), mais la dignité de la personne humaine, la noblesse de l’homme en tant qu’homme. Et cette grandeur de l’homme n’est pas de l’ordre du fait mais du devoir être, ce n’est pas une donnée mais une conquête permanente – la rançon de la liberté de l’homme est qu’il est le seul être de la nature qui peut déchoir. Le sens de la création dépend de nous ! Ce commentaire ne me paraît pas forcer le propos de Kant.

La critique de la raison et la question de la croyance

On doit m’objecter que Kant continue d’affirmer l’existence d’un Dieu bon créateur du monde ; cette affirmation relève certes non pas d’un savoir mais d’une croyance (nous verrons plus tard en quel sens c’est une « croyance de la raison » et non une foi irrationnelle) et elle signifie que le monde est approprié à notre destination d’être libre : Dieu étant bon a créé un monde qui s’accorde avec notre exigence absolue de liberté. Le monde n’est pas le produit d’un démon qui se joue des hommes, il n’est pas non plus le résultat d’un coup de dé, du hasard, mais il est le lieu de notre destination d’être libre. Croire en Dieu de cette manière, ce n’est pas se soumettre à un despote tout puissant, c’est croire qu’être jeté dans la nature comme nous le sommes n’est pas absurde et que la nature des choses en nous et hors de nous s’accorde avec notre exigence de dignité. Il dépend donc de nous de faire que ce monde soit sensé ! Kant suspend ainsi le sens de la création à la manière dont l’homme agit dans le monde. Dieu en ce sens n’est plus responsable du sens, c’est l’homme seul qui en est comptable.

Rousseau a déjà opéré ce renversement. D’où cette conséquence : une théodicée qui justifie Dieu de la présence du mal dans le monde (théo-dicée veut dire justification de Dieu), comme celle Leibniz et de ses prédécesseurs, est inutile : car ce n’est pas Dieu ou la nature en nous ou hors de nous qui est cause du mal, mais l’homme [c’est aussi le sens du refus par Kant comme par Rousseau de l’idée de péché originel].

Ainsi le personnage central de la philosophie n’est plus Dieu, mais l’homme, et répondre à la question « qu’est-ce que l’homme ? » résume tout le programme de la philosophie.
Pourquoi faut-il, pour répondre à cette question, une « critique de la raison pure » ? Critiquer veut dire juger, apprécier ; ici, c’est s’interroger sur les prétentions de la raison à connaître et se demander si elles sont légitimes et donc dénoncer ses prétentions illégitimes : Kant « critique » la prétention de la métaphysique à connaître la spiritualité et l’immortalité de l’âme, à se prononcer sur l’origine du monde et sur l’existence de Dieu. Mais la critique justifie en même temps le véritable usage de la raison, usage pratique – et c’était l’objet du cours de l’an dernier. Le vrai sens de la raison est d’ordre moral. Je retiens aujourd’hui une seule chose : la raison la plus commune suffit à l’homme pour connaître son devoir, sans qu’il ait besoin pour cela du secours d’une métaphysique - psychologie rationnelle (étude par la raison de la spiritualité de l’âme et preuve de son immortalité) ou théologie rationnelle (démonstration de l’existence de Dieu). Autrement dit la limitation du savoir qui est imposée par la critique de la raison pure permet de justifier Rousseau d’avoir prétendu que le plus commun des homes n’était pas moins bon juge en matière de morale que le plus grand des savants.

Kant et Rousseau

C’est toujours le renversement que j’ai attribué à Rousseau : connaître son devoir pour l’homme ne relève pas d’un savoir de même nature que la connaissance mathématique ou physique, encore moins d’une métaphysique.

Il nous faudra donc comprendre qu’entre savoir et devoir il y a une différence d’ordre ou de nature – la rationalité théorique ou spéculative d’un côté, et de l’autre la rationalité pratique ou morale. Savoir ce qu’on doit faire et savoir que 2+2 font 4, voilà deux ordres de savoir irréductibles l’un à l’autre. Il résulte de cette thèse philosophique sur la nature de la moralité – l’idée que la moralité relève de la raison la plus commune et non d’une science spéciale ou d’une métaphysique – qu’il n’y a pas une morale de Kant comme il y a une morale stoïcienne, ou épicurienne, morales liées à des systèmes philosophiques, mais Kant se contente d’une réflexion sur la morale commune. Le titre de la première partie des Fondements de la métaphysique des mœurs permet de le comprendre : Passage de la connaissance rationnelle commune de la moralité à la connaissance philosophique. Le philosophe n’invente pas une morale mais réfléchit sur la morale commune pour en comprendre la nature.

Nous nous demanderons donc pourquoi il faut un ouvrage aussi long et difficile que la Critique de la raison pure pour en venir à la question qu’est-ce que l’homme et réfléchir sur la morale commune. Cette difficile critique détermine les limites du savoir, pour rendre à l’homme sa liberté de juge ! J’y vois pour ma part une leçon essentielle : il n’y a pas d’expert en matière de morale ! Pour nous qui ne savons plus très bien ce que c’est que la métaphysique et qui sommes assez prisonniers d’une sorte de religion des sciences positives, la leçon kantienne est salubre, salutaire : nous n’avons pas nous en laisser imposer par les prétendues découvertes scientifiques pour tout ce qui concerne l’essentiel de notre vie et nos choix fondamentaux. Le cours devra rappeler rapidement ce qu’était la métaphysique sur laquelle Kant dut faire porter sa réflexion.

NOTE

Le cours n'a pu être enregistré. Vous trouverez ici un pdf permettant de résumer nos échanges durant la séance.


Jean-Michel Muglioni Dimanche 30 Octobre 2011


Cette première séance de la saison se déroulera au lycée Dorian, de 19h30 à 21h30, le mercredi 19 octobre 2011. L'entrée est libre et gratuite.


La philosophie au sens cosmique et au sens scolastique (19/10/11)
Ainsi que la notice du cours l'annonce, nous commencerons par réfléchir sur l’idée de philosophie entendue non pas comme système de concepts ou de connaissances, affaire de spécialises, mais en tant qu’elle concerne tout le monde (c’est ce que Kant entend par concept cosmique). Et soyons attentifs à ceci : la question ici posée est celle-là même que les petits enfants ne cessent de poser . c’est la question « pourquoi ? », qui veut dire « à quelle fin ? dans quel but ? à quoi bon ?". Si donc les formulations kantiennes sont « scolastiques » ou « académiques », peut-être expriment-elles des pensées plus naïves qu’on se l’imagine généralement.

Nous appuierons, pour ce faire, sur les quelques textes suivants :

Critique de la raison pure, Architectonique de la raison pure, A 839 B 866 Trad. Patrice Henriot.
(Kant entend par architectonique « l’art des systèmes »)

« Mais jusqu’à ce point le concept de philosophe n’est qu’un concept scolastique (Schulbegriff), c’est-à-dire le concept d’un système de la connaissance qui n’est recherché que comme science, sans qu’on ait d’autre but que l’unité systématique de ce savoir et par conséquent, la perfection logique de la connaissance. Mais il y a encore un concept cosmique (conceptus cosmicus, Weltbegriff) qui a toujours servi à cette dénomination, surtout lorsqu’on le personnifiait (839-867) pour ainsi dire, et qu’on se le représentait comme un modèle dans l’idéal du philosophe. Dans cette perspective la philosophie est la science du rapport de toute connaissance aux fins essentielles de la raison humaine (teleologia rationis humanae), et le philosophe n’est pas un artiste de la raison, mais un législateur de la raison humaine. Il serait vaniteux de s’appeler soi-même philosophe en ce sens et de prétendre qu’on est arrivé à égaler un modèle qui ne se trouve que dans l’idée. »
(Téléologie veut dire en grec étude des fins ou des buts.)

Quelques extraits du cours de Logique de kant,

Traduction Louis Guillermit, éd. Vrin 1966, pp. 24-27
p. 24
« Selon sa notion cosmique (Weltbegriff), elle [la philosophie] est la science des fins dernières de la raison humaine. Cette conception élevée confère à la philosophie sa dignité (Würde), c’est-à-dire sa valeur absolue. Et, effectivement, elle est même la seule à ne posséder de valeur qu’intrinsèque et à conférer originellement une valeur aux autres connaissances. »

Cf. p. 25 : « la philosophie est science des maximes suprêmes de l’usage de notre raison » (maxime signifiant « principe interne du choix entre différentes fins »).
[…]
« L’artiste de la raison, ou comme Socrate le nomme [Platon, République V 480a], le philodoxe, vise simplement la connaissance spéculative sans se demander dans quelle mesure le savoir contribue à la fin dernière de la raison humaine : il donne des règles pour mettre la raison au service de toutes sortes de fins. Le philosophe pratique, le maître de la sagesse par la doctrine et par l’exemple, est le vrai philosophe. Car la philosophie est l’idée d’une sagesse parfaite, qui nous désigne les fins dernières de la raison humaine. »

p. 25 « …la philosophie en ce dernier sens [cosmique] est même la science du rapport de toute connaissance et de tout usage de la raison à la fin ultime de la raison humaine, fin à laquelle, en tant que suprême, toutes les autres fins sont subordonnées et dans laquelle elles peuvent toutes être unifiées. »
[…]
p. 27
« …la science n’a de réelle valeur intrinsèque que comme instrument de sagesse. Mais à ce titre elle est à ce point indispensable qu’on pourrait dire que la sagesse sans la science n’est que l’esquisse d’une perfection à laquelle nos n’atteindrons jamais.
Celui qui hait la science mais qui aime d'autant plus la sagesse s'appelle un misologue [haine de la raison]. La misologie naît ordinairement d'un manque de connaissance scientifique à laquelle se mêle une certaine sorte de vanité. Il arrive cependant parfois que certains tombent dans l'erreur de la misologie, qui ont commencé par pratiquer la science avec beaucoup d'ardeur et de succès mais qui n'ont finalement trouvé dans leur savoir aucun contentement.
La philosophie est l'unique science qui sache nous procurer cette satisfaction intime, car elle referme, pour ainsi dire, le cercle scientifique et procure enfin aux sciences ordre et organisation (Zusammenhang). »

Cf. p. 26 : « sans connaissances on ne deviendra jamais philosophe, mais jamais non plus les connaissances ne suffiront à faire un philosophe, si ne vient s'y ajouter une harmonisation convenable de tous les savoirs et de toutes les habiletés jointes à l'intelligence de leur accord avec les buts les plus élevés de la raison humaine. »
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Jean-Michel Muglioni Lundi 17 Octobre 2011

Présentation de l'atelier

Notice de l'atelier (2011-2012)

« Je suis moi même par goût un chercheur. Je sens la soif de connaître tout entière, le désir inquiet d’étendre mon savoir ou encore la satisfaction de tout progrès accompli. Il fut un temps où je croyais que cela seul pouvait constituer l’honneur de l’humanité et je méprisais le peuple qui est ignorant de tout. C’est Rousseau qui m’a désabusé. Cette illusoire supériorité s’évanouit : j’apprends à honorer les hommes ; et je me trouverais bien plus inutile que le commun des travailleurs, si je ne croyais que ce sujet d’étude peut donner à tous les autres une valeur qui consiste en ceci : faire ressortir les droits de l’humanité »

Kant, vers 1764, trad. V. Delbos

L’université conventionnelle est une université réelle

L’idée de traiter de la Critique de la raison pure dans une université populaire peut paraître trop ambitieuse. Je dis pourtant que c’est possible, et qu’il est possible à de simples apprentis de mesurer la grandeur d’une telle pensée, même s’ils ne doivent pas eux-mêmes devenir des philosophes académiques. C’est pour la même raison qu’un enseignement de la philosophie peut être donné dans la plupart des classes des lycées à des élèves qui ne se destinent pas à devenir philosophes de profession. Ainsi, nous considérons tous, à l’Université conventionnelle, qu’il n’y a pas un fossé infranchissable entre les études académiques et la culture d’un grand public instruit. Au contraire, nous craignons que les établissements universitaires et scolaires en général aient renoncé à instruire… malgré les prouesses que nombres de nos collègues continuent d’y faire : leurs conditions de travail sont souvent déplorables et ils doivent lutter contre les réformes et les directives ministérielles.

N’ayez pas peur de Kant !

Le seul nom de Kant a fait peur à quelques uns le jour de la présentation de notre université. Très justement une auditrice m’a fait remarquer qu’elle ne voulait pas d’un numéro de jongleur de concepts, mais de la philosophie ayant rapport à la vie : et il est vrai que les travaux spécialisés peuvent donner l’impression de n’être que des exercices de haute voltige sans grand intérêt.

Il convient donc de lever deux malentendus.

D’une part il y a une difficulté réelle de l’œuvre de Kant : elle exige pour être comprise un certain travail, et c’est précisément pour permettre aux « grands débutants » d’y accéder que ce cours leur est proposé. Il faut ici ne pas confondre ce qui est difficile et ce qui est rébarbatif : pour qui ne la comprend pas, une analyse difficile est fort ennuyeuse ! L’ambition de mon cours est de faire en sorte que chacun puisse commencer à comprendre Kant et donc y trouver un intérêt. Et certes nous ne comprendrons pas tout tout de suite !

D’autre part il est vrai que les philosophes de profession ne sont pas toujours philosophes dans le sens où Socrate ou Epicure étaient philosophes. Il paraîtrait même inconvenant aujourd’hui qu’un homme fasse valoir la manière dont il conduit sa vie pour revendiquer le titre de philosophe, alors que les anciens jugeaient le philosophe à sa vie. Au contraire les médias nous présentent des philosophes qui sont des discoureurs capables de parler de n’importe quoi et qui ressemblent plus à ce qu’on appelait dans l’antiquité des sophistes qu’à Epictète. Ce sont au mieux de simples professeurs de philosophie, comme l’auteur de ces lignes, qui ne se prévaut nullement auprès de ses auditeurs d’une plus grande sagesse que les autres hommes.

Ce cours qui est une introduction à la lecture de Kant s’adresse à tout homme qui veut se comprendre lui-même, car c’est en dernière analyse cela que recherchait Kant : répondre à la question « qu’est-ce que l’homme ? ». Je commencerai donc cette année par rappeler que Kant, et cela dans la Critique de la raison pure, veut que la philosophie soit la réponse à cette question. Cette première formulation de l’idée de la philosophie permettra de comprendre pourquoi, pour que la philosophie concerne la vie de chacun, il faut des détours parfois aussi longs et difficiles que la Critique de la raison pure.


Jean-Michel Muglioni Lundi 17 Octobre 2011


La séance aura lieu le mercredi 8 juin 2011, de 19h30 à 21h30, au lycée Dorian en salle B10. L'entrée est libre et gratuite.


Comment un jugement synthétique a priori est-il possible? (08/06/11)
Qu’est-ce que signifie l’idée de jugement synthétique a priori ? Cette expression semble contradictoire puisque nous avons vu qu’il fallait assimiler analytique et a priori d’un côté, synthétique et empirique ou a posteriori de l’autre.

Quel est l’enjeu de la position kantienne ? Comme Descartes mais d’une autre façon, Kant refuse de confondre logique et mathématique. Et périodiquement les logicistes qui assimilent logique et mathématique s’affrontent aux mathématiciens et aux philosophes qui considèrent qu’il y a quelque chose d’irréductible au logique dans le mathématique. Ceux-ci considèrent en effet que l’exposition axiomatique et purement logique des mathématiques n’est qu’une réexposition (il est vrai féconde) qui suppose le travail d’invention et de construction proprement mathématique qui l’a précédé.

La thèse kantienne résumée de manière paradoxale est la suivante : compter revient toujours à compter sur ses doigts. Les mathématiques supposent un travail de construction irréductibles à la pure et simple déduction. Nous devrons donc réfléchir non pas seulement sur ce que c’est qu’un nombre, mais sur l’opération de compter et sur l’usage des signes en arithmétique, ainsi que sur le sens de la géométrie comme maîtrise de l’espace et non comme contemplation d’essences. L’addition constitutive des nombres est une synthèse qui suppose le temps, les relations construites pas la géométrie supposent l'espace – l’espace et le temps, objets de la première partie de la Critique de la raison pure, comme formes a priori de la sensibilité. Sur ce dernier point, le cours ne fera qu’annoncer un travail à venir.



Textes d'appui

L'éclatant exemple des mathématiques nous montre jusqu'où nous pouvons aller dans la connaissance a priori sans le secours de l'expérience. Il est vrai qu'elles ne s'occupent d'objets et de connaissances que dans la mesure où ils peuvent être représentés comme tels dans l'intuition; mais on peut facilement négliger cette circonstance, puisque l'intuition dont il s'agit ici peut elle-même être donnée a priori et que, par conséquent, elle se distingue à peine d'un simple et pur concept. Entraîné par cette preuve de la puissance de la raison, notre penchant à étendre nos connaissances ne voit plus de bornes. La colombe légère qui, dans son libre vol, fend l'air dont elle sent la résistance, pourrait s'imaginer qu'elle volerait bien mieux encore dans le vide. C'est ainsi que Platon quittant le monde sensible, qui renferme l'intelligence dans de si étroites limites, se hasarda, sur les ailes des idées, dans les espaces vides de l'entendement pur. Il ne s'apercevait pas que, malgré tous ses efforts, il ne faisait aucun chemin, parce qu'il n'avait pas de point d'appui, de support sur lequel il pût se poser et appliquer ses forces pour changer l'entendement de place. C'est le sort ordinaire de la raison humaine, dans la spéculation, de construire son édifice en toute hâte, et de ne songer que plus tard à s'assurer si les fondements en sont solides.

Critique de la raison pure, Introduction, III. Trad. Barni.


On est sans doute tenté de croire d'abord que cette proposition 7 + 5 = 12 est une proposition purement analytique qui résulte, suivant le principe de contradiction, du concept de la somme de 7 et de 5. Mais, quand on y regarde de plus près, on constate que le concept de la somme de 7 et de 5 ne contient rien de plus que la réunion de deux nombres en un seul, et qu'elle ne nous fait nullement concevoir quel est ce nombre unique qui contient ensemble les deux autres. Le concept de douze n'est point du tout pensé par cela seul que je pense cette réunion de cinq et de sept, et j'aurais beau analyser mon concept d'une telle somme possible, je n'y trouverais pas le nombre douze. Il faut que je dépasse ces concepts, en ayant recours à l'intuition qui correspond à l'un des deux, par exemple à celle des cinq doigts de la main, ou (comme l'enseigne Segner en son arithmétique), à celle de cinq points, et que j'ajoute ainsi peu à peu au concept de sept les cinq unités données dans l'intuition. En effet, je prends d'abord le nombre 7 et, en me servant pour le concept de 5 des doigts de ma main comme d'intuition, j'ajoute peu à peu au nombre 7, à l'aide de cette image, les unités que j'avais d'abord réunies pour former le nombre 5, et j'en vois résulter le nombre 12. Dans le concept d'une somme = 7 + 5, j'ai bien reconnu que 7 devait être ajouté à 5, mais non pas que cette somme était égale à 12. La proposition arithmétique est donc toujours synthétique. C'est ce que l'on verra plus clairement encore en prenant des nombres quelque peu plus grands ; il devient alors évident que, de quelque manière que nous tournions et retournions nos concepts, nous ne saurions jamais trouver la somme sans recourir à l'intuition et par la seule analyse de ces concepts.
Les principes de la géométrie pure ne sont pas davantage analytiques. C'est une proposition synthétique que celle-ci : entre deux points la ligne droite est la plus courte. Car mon concept du droit ne contient rien qui se rapporte à la quantité: il n'exprime qu'une qualité. Le concept du plus court est donc complètement ajouté, et il n'y a pas d'analyse qui puisse le faire sortir du concept de la ligne droite. Il faut donc ici encore recourir à l'intuition: elle seule rend possible la synthèse.

Critique de la raison pure, Introduction, V - B 15 sq. Trad. Barni.
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Jean-Michel Muglioni Samedi 11 Juin 2011


La séance aura lieu le mercredi 25 mai 2011, de 19h30 à 21h30, au lycée Dorian en salle B10. L'entrée est libre et gratuite.


Hume et Kant (25/05/06)
Nous reprendrons ce que nous avons appris sur la nature de l’expérience en général. Ayant rappelé qu’elle n’est pas le fondement du principe de causalité mais qu’elle est au contraire fondée sur lui, nous poursuivrons l’enquête humienne qui établit que la causalité ne peut pas davantage procéder de la raison que de l’expérience.

Mais c’est que nous entendrons alors par raison une pensée analytique : il faudra esquisser l’idée de rationalité analytique pour comprendre pourquoi la lecture de Hume a amené Kant à formuler l’idée d’une raison synthétique.

Nous distinguerons alors critique de scepticisme, c’est-à-dire poserons la question proprement kantienne : de quel droit pouvons-nous être assurés de l’objectivité des mathématiques, de la physique et de l’expérience elle-même ?

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Jean-Michel Muglioni Samedi 21 Mai 2011


La séance aura lieu le mercredi 4 mai 2011, de 19h30 à 21h30, au lycée Dorian en salle B10. L'entrée est libre et gratuite.


La rationalité de l'expérience (04/05/11)
Kant s’interroge sur la question de savoir comment une connaissance a priori est possible : le seul exemple des mathématiques - du moins pour celui qui les pratique ! – impose une réflexion sur ce que c’est qu’une connaissance rationnelle pure. Nous tenterons de comprendre le sens de l’interrogation kantienne et à partir de là, de l’idée de la raison qu’elle permet de formuler. Toute grande philosophie est en effet l’élucidation de l’idée de la raison.

L’interrogation sur les mathématiques est inséparable d’une interrogation sur la physique, puisqu'elle est d’abord une science mathématique, expérimentale certes, mais expérimentale parce que mathématique. De là une autre formulation de la question de savoir ce que c’est qu’une connaissance rationnelle : comment une connaissance rationnelle ou a priori de l’expérience est-elle possible ? Que signifie une telle question ? Il va falloir réfléchir sur la rationalité de l’expérience, c’est-à-dire refuser une théorie « empiriste » de l’expérience.

On pourra s'appuyer pour mieux saisir le problème sur une page de Descartes.


DESCARTES. Méditation sixième, dernière page.

Cette page de Descartes permet de comprendre que la certitude que nous avons que le monde existe suppose plus que les seules données sensibles : tout un travail de la raison est nécessaire pour distinguer le rêve et la veille

[...] Et je dois rejeter tous les doutes de ces jours passés, comme hyperboliques et ridicules, particulièrement cette incertitude si générale touchant le sommeil, que je ne pouvais distinguer de la veille : car à présent j'y rencontre une très notable différence, en ce que notre mémoire ne peut jamais lier et joindre nos songes les uns aux autres et avec toute la suite de notre vie, ainsi qu'elle a de coutume de joindre les choses qui nous arrivent étant éveillés. Et, en effet, si quelqu'un, lorsque je veille, m'apparaissait tout soudain et disparaissait de même, comme font les images que je vois en dormant, en sorte que je ne pusse remarquer ni d'où il viendrait, ni où il irait, ce ne serait pas sans raison que je l'estimerais un spectre ou un fantôme formé dans mon cerveau, et sem­blable à ceux qui s'y forment quand je dors, plutôt qu'un vrai homme. Mais lorsque j'aperçois des choses dont je connais distinctement et le lieu d'où elles viennent, et celui où elles sont, et le temps auquel elles m'apparaissent, et que, sans au cune interruption, je puis lier le sentiment que j'en ai, avec la suite du reste de ma vie, je suis entièrement assuré que je les aperçois en veillant, et non point dans le sommeil. Et je ne dois en aucune façon douter de la vérité de ces choses là, si après avoir appelé tous mes sens, ma mémoire et mon entendement pour les examiner, il ne m'est rien rapporté par aucun d'eux, qui ait de la répugnance avec ce qui m'est rapporté par les autres. [...]




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Jean-Michel Muglioni Dimanche 1 Mai 2011


La séance aura lieu le mercredi 30 mars 2011, de 19h30 à 21h30, au lycée Dorian en salle B10. L'entrée est libre et gratuite.


Ouvrir la Critique de la Raison pure (30/03/11)
Après avoir rapidement dit quel et l’esprit de la philosophie kantienne, nous pouvons nous lancer dans la Critique de la raison pure.

Nous savons que nous allons réfléchir sur la connaissance mathématique et expérimentale pour comprendre comment penser notre existence d’être libre sur laquelle la science moderne ne permet pas de se prononcer. L’ancienne métaphysique prétendait connaître par la seule raison notre destination morale : Kant rend compte des raisons pour lesquelles elle échoue dans ce projet et pourquoi ce projet doit être entrepris d’une tout autre manière.

Pour lire Kant, il nous faut donc pouvoir nous repérer dans l’ancienne métaphysique qui est l’objet de sa « critique », et dont portant il affirme toujours qu’elle répond à une exigence constitutive de la raison.
Je propose de commencer cette sorte d’introduction à la lecture de la Critique de la raison pure par une réflexion sur les termes a priori et a posteriori qui aujourd’hui ne veulent plus dire grand-chose. Ce sera l’occasion de mises au point de vocabulaire élémentaires à partir de preuves classiques de l’existence de Dieu.

Attention!
Le cours reprendra sa périodicité habituelle (bi-mensuelle) à partir de la prochaine séance.
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Jean-Michel Muglioni Lundi 28 Mars 2011


La séance aura lieu le mercredi 23 mars 2011, de 19h30 à 21h30, au lycée Dorian en salle B10. L'entrée est libre et gratuite.


La haine de la raison (23/03/11)
Nous allons après le détour de la séance précédente reprendre le texte des Fondements de la métaphysique des mœurs qui est en ligne. Il est permis d'en lire la source, une page célèbre du Phédon.

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Jean-Michel Muglioni Mercredi 23 Mars 2011


La séance aura lieu le mercredi 9 mars 2011, de 19h30 à 21h30, au lycée Dorian en salle B10. L'entrée est libre et gratuite.


Suite des Fondements (09/03/11)
Pour répondre aux questions de l’auditoire, nous allons expliciter rapidement l’idée de morale rationnelle et personnelle.

Nous reprendrons ensuite où nous l’avons laissé le mois dernier le texte de Kant déjà mis en ligne, afin de réfléchir sur le sens de la raison : nous nous demanderons avec Kant ce que signifie le fait que nous soyons doués de raison.

Nous verrons la raison ne se réduit pas à sa fonction calculatrice, ou à ce qu’elle est dans la pratique des sciences positives, mathématiques et expérimentales. L’absolu que la raison exige nous est inaccessible par la connaissance, mais si une science de l’absolu est impossible, une philosophie de la liberté est possible qui comprend que la vraie signification de notre exigence d’absolu ou d’inconditionné est d’ordre moral.
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Jean-Michel Muglioni Lundi 7 Mars 2011
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