un atelier de lecture animé par Jean-Michel Muglioni


Cette cinquième séance se déroulera au lycée Dorian, de 19h30 à 21h30, le mercredi 14 décembre 2011. L'entrée est libre est gratuite.


L'unité du "moi" est-elle un préjugé grammatical ? (14/12/11)
Lors de la discussion qui a suivi le cours du 30 novembre, Benjamin a posé la question du parallélisme ontologico-linguistique : les catégories de la métaphysique, celles d’Aristote d’abord, ne sont-elles pas purement et simplement des catégories linguistiques, celles de la langue grecque ? Ainsi, lorsque nous faisons usage de la catégorie de la substance et croyons avoir affaire à la réalité, mais nous demeurons enfermées dans une représentation du réel imposée par une langue particulière.

De la même façon une philosophie du sujet est-elle prisonnière de la grammaire ? Le « je » n’est-il au fond qu’un phénomène linguistique comme le dit Benveniste ? Chez Descartes ou chez Kant, la primauté du « je pense » ne serait qu’une illusion déterminée par la structure de leur langue. Voici une page de l’Anthropologie qui permet de voir le sens d’un tel problème.

KANT, Anthropologie au point de vue pragmatique

§ 1
Que l’homme puisse posséder le Je dans sa représentation, voilà qui l’élève infiniment au-dessus de tous les êtres vivants sur la terre. Par là il est une personne et, grâce à l’unité de la conscience, une seule et même personne, quels que soient les changements qui peuvent lui arriver : il est un être entièrement différent, par le rang et par la dignité, des choses dont on peut disposer à sa guise, parmi lesquelles il y a les animaux sans raison ; et cela même lorsqu’il ne peut pas encore dire je, car il l’a dans sa pensée : ainsi toutes les langues, quand elles parlent à la première personne, doivent penser le je quoiqu’elles n’expriment pas par un mot particulier ce caractère d’être un je(1). Car cette faculté (à savoir la faculté de penser) est l’entendement.

Mais il est remarquable que l’enfant qui sait déjà assez bien parler ne commence pourtant qu’assez tard (peut-être bien un an plus tard) à dire je, alors qu’il a longtemps parlé de lui à la troisième personne (Charles veut manger, se lever, etc.) et qu’une lumière semble pour ainsi dire l’avoir éclairé, lorsqu’il a commencé à dire je ; à compter de ce jour, il ne reviendra jamais à son ancienne façon de parler. – Il n’avait auparavant que le sentiment de lui-même, il en a maintenant la pensée. – L’explication de ce phénomène présente pour l’anthropologue une assez grande difficulté.



La suite du paragraphe ne traite pas de cette difficulté et le paragraphe suivant passe directement à l’égoïsme.

Avant de passer à la question du sujet et de sa nature de première personne (de « je »), je reprendrai les arguments de Benveniste, et nous pourrons à partir de là justifier la prétention philosophique à énoncer des catégories qui ne soient pas seulement les catégories d’une langue. L’enjeu, ici, c’est l’universalité de la pensée. Si la philosophie n’était que l’expression de la structure d’une langue ou d’une famille de langue, si elle était par exemple seulement occidentale, elle ne vaudrait pas une heure de peine.


(1) Ichheit = « égoïté » ; ich, c’est je mais en allemand ce terme peut être substantivé alors qu’en français on dit non pas le je mais le moi et Ich-heit donnerait "je-ité" - barbarisme absurde.



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Jean-Michel Muglioni Dimanche 11 Décembre 2011

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