Un atelier de l'Université conventionnelle animé par Frédéric Dupin autour de la République de Platon



Cette dernière séance de la saison se déroulera le vendredi 1er février 2013, à la Maison des associations du 11ème, 8 rue du général Renault, de 20h à 22h. L'entrée est libre et gratuite.


Liberté et tyrannie (01/02/13)
Nous conclurons les séances de cette cinquième saison, exceptionnellement écourtée, par la lecture des pages du livre VIII de la République où Platon dresse le portrait de l'homme et de l'Etat tyrannique. Ce sera pour nous l'occasion de réfléchir sur la liberté humaine, en ce qu'elle autorise le meilleur, mais permet aussi le pire.

La tyrannie sort de la démocratie comme celle-ci de l'oligarchie : par la radicalisation de leur principe propre. Le règne de l'argent ne peut manquer, en effet, de finir par ruiner les bases morales de l'épargne, en encourageant la licence. En cela la vie démocratique, dans sa diversité et son chatoiement, peut être comprise comme le renoncement à toute borne aux désirs. L'avidité même ne saurait limiter les désirs qui réclament également satisfaction. Mais le démocrate doit bien encore reconnaître dans la liberté d'autrui, et dans ses désirs, une limite extérieure. La démocratie ne peut trouver de limite que dans l'arbitre de ses membres. Le tyran va passer outre. Désireux de laisser toute licence à ses désirs, il devra vaincre la résistance d'autrui, afin d'imposer à tous l'empire de ses propres désirs.

Licence, abandon et tyrannie

La tyrannie platonicienne ne doit donc pas d'abord être pensée comme un système politique ; ce n'est pas le "totalitarisme" par exemple. Elle découle plutôt de la souveraineté donnée au caprice et à l'informe, en soi d'abord. Réfléchir sur la tyrannie consiste alors à se demander ce qu'il advient, en morale comme en politique, quand on se refuse à domestiquer l'hydre des désirs, ou à imposer une forme à l'enfance. L'abus et la force naissent en effet peut-être essentiellement non des idéologies et de l'esprit de système, mais plutôt de la paresse et de la lâcheté. La tyrannie nous guette comme l'envers de nos abandons. Et ce seront nos proches, et nos concitoyens qui en paieront le prix.

En plus des passages considérés, on pourra consulter avec profit l'ouvrage de Xénophon, traduit et commenté par Léo Strauss, De la tyrannie.

Notes

J'ai finalement conclu le cours sur une page célèbre ouvrant le livre IX. Il s'agissait pour moi de montrer en quoi la réflexion sur la tyrannie revenait à une méditation sur la maîtrise de soi, et donc sur la nature des désirs. Le tyran est en effet d'abord tyrannisé par ses passions, et il nous fallait alors saisir en quoi la réflexion politique et morale sur l'homme se voit peut-être toute entière suspendue au discours que nous tenons sur nos désirs. Si nous les considérons en effet comme des fatalités intérieures, peut-être est-il vain de chercher à les discipliner. Mais si nous regardons l'ordre humain comme dominé par l'informe et l'inconsistance, la vigilance, politique et morale, ne sera pas sans force, et il sera possible d'imposer une marque au devenir. Tout dépend donc de ce que nous nous laissons dire de nous-mêmes, et des autres.

J'avoue que j'ai voulu trop en dire, en concluant cette année écourtée, pour être tout à fait clair. Je reviendrai donc sans doute par écrit sur ce que ma conclusion a du laisser dans le flou, et souhaite aux auditeurs bon courage dans la méditation de cette belle question!

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La séance aura lieu le jeudi 17 janvier, à la maison des associations du onzième, 8 rue du général Renault, de 20h à 22h. L'entrée est libre et gratuite.


L'homme démocratique est-il le "dernier homme" ? (17/01/13)
La séance sera consacrée aux pages célèbres que Platon consacre, dans le livre VIII de la République, à l'homme et à la cité démocratique. Nous devrons en effet comprendre ce que cette critique du sentiment égalitaire et du refus de toute hiérarchie doit nous apprendre de nos propres passions politiques. L'éloge paradoxal conduit de cette cité bigarrée et diverse, où le caprice est roi, imposera en effet qu'on juge les désirs eux-mêmes.

Ce sera également l'occasion de confronter la pensée de Platon à un passage également fameux de Nietzsche, qui n'est pas sans rapport explicite avec la question.

Ainsi parlait Zarathoustra, Prologue, "Le dernier homme"

"Je leur parlerai de ce qu'il y a de plus méprisable au monde, je veux dire du "Dernier Homme". Et Zarathoustra parla au peuple en ces termes

« Il est temps que l'homme se fixe un but. Il est temps que l'homme plante le germe de son espérance suprême. Son sol est encore assez riche pour cela. Mais ce sol, un jour, de pauvre et débile, ne pourra plus donner naissance à un grand arbre. Hélas! le temps approche où l'Homme ne lancera plus par-delà l'humanité la flèche de son désir, où la corde de son arc aura désappris de vibrer. Je vous le dis, il faut avoir encore du chaos en soi pour enfanter une étoile dansante. Je vous le dis, vous avez encore du chaos en vous. Hélas ! Le temps vient où l'homme deviendra incapable d'enfanter une étoile dansante. Hélas ! ce qui vient, c'est l'époque de l'homme méprisable entre tous, qui ne saura même plus se mépriser lui-même

Voici, je vais vous montrer le Dernier Homme:

« Qu'est-ce qu'aimer? Qu'est-ce que créer? Qu'est-ce que désirer? Qu'est-ce qu'une étoile? » Ainsi parlera le Dernier Homme, en clignant de l' oeil. La terre alors sera devenue exiguë, on y verra sautiller le Dernier Homme qui rapetisse toute chose. Son engeance est aussi indestructible que celle du puceron; le Dernier Homme est celui qui vivra le longtemps.
« Nous avons inventé le bonheur », diront les Derniers Hommes en clignant de l'oeil." Ils auront abandonné les contrées où la vie est dure ; car on a besoin de la chaleur. On aimera encore son prochain et l'on se frottera contre lui, car il faut de la chaleur. La maladie, la méfiance leur paraîtront autant de péchés ; on n'a qu'à prendre garde où l'on marche ! Insensé qui trébuche encore sur les pierres ou sur les hommes ! Un peu de poison de temps à autre ; cela donne des rêves agréables; beaucoup de poison pour finir, afin d'avoir une mort agréable.
On travaillera encore, car le travail distrait. Mais on aura soin cette distraction ne devienne jamais fatigante. On ne deviendra plus ni riche ni pauvre; c'est trop pénible. Qui voudra encore gouverner? Qui donc voudra obéir? L'un et l'autre, trop pénibles.
Pas de berger et un seul troupeau ! Tous voudront la même chose pour tous, seront égaux; quiconque sera d'un sentiment différent entrera volontairement à l'asile des fous.
"Jadis tout le monde était fou », diront les plus malins, en clignant de l'oeil. On sera malin, on saura tout ce qui s'est passé jadis; ainsi l'on aura de quoi se gausser sans fin. On se chamaillera encore, mais on se réconcilie bien vite, de peur de se gâter la digestion.On aura son petit plaisir pour le jour et son petit plaisir pour la nuit; mais on révérera la santé.
"Nous avons inventé le bonheur », diront les Derniers Hommes, en clignant de l'oeil".

Ici prit fin le premier discours de Zarathoustra qu'on appelle aussi le prologue : car à ce moment les cris et l'hilarité de la foule l'interrompirent. "Donne-nous ce Dernier Homme, ô Zarathoustra, criaient-ils; fais de nous ces Derniers Hommes ! Et garde pour toi ton Surhumain ! » Et tout le peuple exultait et faisait entendre des claquements de langue. Mais Zarathoustra en fut affligé et se dit en son coeur: "Ils ne me comprennent point, je ne suis pas la bouche qui convient à ces oreilles".



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La séance aura lieu à la Maison des Associations du onzième, 8 rue du général Renaut, le jeudi 20 décembre 2012, de 20h à 22h. L'entrée est libre et gratuite, dans la limite des places disponibles.


L'homme d'argent (20/12/12)
Cette nouvelle séance sera pour nous l'occasion de lire et travailler les pages que Platon consacre à la cité et à l'homme "oligarchique", c'est-à-dire à la passion de l'argent. (République VIII 551c-555b)

Portraits de corruption

Platon y décrit simultanément un ordre politique spécifique, et une passion humaine que cultive une certaine forme d'éducation. Sous le premier aspect, la cité dominée par l'argent, sous des apparences de labeur et de concentration, place la division et la licence à son principe. Si la propriété n'est point regardée comme une dignité et un honneur, alors toute richesse se paye finalement par la foule de mendiants et de truands qui la surveille.

Sous le second aspect, Platon propose une profonde psychologie de l'avarice, comme discipline et ascèse, mais n'ayant que la peutr comme règle, et au fond prête à s'oublier dès qu'il s'agit du bien d'autrui. Il y a bien ici corruption.

De même en effet que l'honneur et la fidélité peuvent tenir lieu du bien, pour qui n'en a pas l'intelligence, de même l'argent se substitue sans peine à la dignité et à l'honneur quand on en a perdu le sens. Il y a ainsi une dégradation naturelle à passer du plan du principe à celui de la transaction. Nul, par exemple, ne tire fierté à "parler d'argent".

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La séance aura lieu à la Maison des Associations du onzième, 8 rue du général Renaut, le jeudi 22 novembre 2012, de 20h à 22h. L'entrée est libre et gratuite, dans la limite des places disponibles.


L'honneur ou la mort, la cité timocratique (22/11/12)
La séance précédente a rappelé l'essentiel du dispositif littéraire que constitue la République de Platon. Car en se donnant la cité comme objet d'étude, Platon ne fait que proposer une vision agrandie de l'âme humaine. Dès lors, en étudiant les différentes formes de régime politique, nous allons considérer autant de manière de vivre, et de choisir sa vie.

Nous nous proposerons durant cet atelier de parcourir la description que donne Socrate de la cité "timocratique" (547c-550c), c'est-à-dire du régime qui n'est plus gouverné par la raison et la connaissance claire du Bien, mais par le sentiment de l'honneur (timos en grec). Le dévouement et l'héroïsme prennent alors la place de l'intelligence, en politique comme en morale, tandis que la fidélité prétend dispenser de toutes les autres vertus.

Il y aura dans ses pages matière pour nous à réfléchir sur ce que peut signifier moralement l'exigence de droiture et d'honneur, comme de s'expliquer, historiquement, avec des mouvements, comme le fascisme, qui ont pu voir dans la guerre une politique et un but suprême. Il n'est pas sur en effet que leur réprobation moralisante soit à la hauteur des questions qu'ils posent, comme du danger qu'ils représentent.

Drieu la Rochelle : honneur, mépris, dégoût

Le cours a donné lieu à une conclusion en forme de digression sur le personnage et l'oeuvre de Pierre Drieu la Rochelle (1893-1945), dont l'entrée dans la bibliothéque de la Pléiade a fait débat récemment. Jeune combattant de la première guerre mondiale, littérateur et essayiste d'abord progressiste, ami de Breton et d'Aragon, Drieu va en effet progressivement basculer dans le fascisme, au côté de Doriot puis du milieu collaborationniste parisien durant l'occupation, et enfin dans un nihilisme plein de dégoût de soi-même qui va le conduire au suicide.

Si l'auteur de Gilles, ou de Rêveuse bourgeoisie, ne saurait, naturellement, être érigé en modèle de "l'homme timocratique" (il faut se garder ici des réductions et des anachronismes), il nous a paru toutefois que sa trajectoire sordide pouvait nous instruire sur les dangers d'une exigence morale et politique qui n'a su trouver dans l'intelligence et la douceur platonicienne de quoi tempérer une certaine fureur de mépris et d'indignation.

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La séance de reprise de l'année se déroulera le mercredi 24 octobre, de 20h à 22h, exceptionnellement à l'EDMP, 8 impasse Crozatier. L'entrée est libre et gratuite.


L'histoire et l'utopie (24/10/12)
L'ouverture de cette cinquième année de lecture constituera pour nous, et pour les nouveaux venus, un nouveau départ. Sur le plan du texte, nous repartirons en effet avec le début du livre VIII, qui ouvre un nouveau mouvement dans l'oeuvre. La césure est naturelle, et on peut aborder l'ouvrage immédiatement par ce biais sans nécessairement troubler la compréhension d'ensemble. En effet, la cité parfaite ayant été caractérisée et fondée, les philosophes véritables règnent désormais. Pourtant nulle perfection n'est éternelle, et nous allons bientôt la voir péricliter graduellement jusqu'au dernier stade de l'imperfection : la tyrannie et le règne aveugle de désirs incohérents.

Le récit de cette dégradation occupe les livres VIII et IX. Ces pages constituent donc une forme d'anatomie de l'imperfection morale et politique, agencée de telle sorte qu'on voit s'engendrer l'un l'autre tous les régimes sociaux, toutes les vertus et tous les vices moraux. La lecture nous ouvrira donc à de multiples réflexions, que ce soit sur la vertu de l'honneur, ou sur le sens de l'avarice etc. Mais ces pages, dont on a pu dire qu'elles consignaient en quelque sorte la "philosophie de l'histoire" de Platon, doivent surtout être pour nous d'abord une réflexion sur la fragilité des choses, et sur l'usure dont est porteur le temps. Si la fortune gouverne le monde, et si la vertu même est affaire d'occasion, que faut-il espérer des idées?

Pour nous, modernes, qui croyons confusément au progrès et à la force de l'histoire, Platon pourrait nous donner une leçon de scepticisme salutaire, tout en nous permettant d'inerroger le sens et la portée des utopies en histoire.


Indications bibliographiques

Sur la corruptibilité du monde, et sa conservation, je donne ce texte bien connu d'Arendt, extrait de son essai La crise de la Culture, qui a été lu à la fin de la présente séance. Dans cette même séance, je renvoie également, sur un autre sujet, à l'oeuvre de Karl Löwith, Histoire et Salut.



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