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"quand il n'y aurait pas de Dieu, nous devrions toujours aimer la justice", Lettres persanes, Lettre LXXXIII


Il n'est pas difficile d'opposer à l'idée d'un droit et d'une justice éternels les complications de l'histoire et de la politique. Le cynique hausse en effet alors les épaules et prétend établir par les faits que la justice n'est qu'un mot creux, destiné à couvrir les intérêts des forts ou les coutumes des peuples. Cette sagesse désabusée s'étale partout. Toutefois, que nous puissions former en nous l'idée d'une action juste, indépendante de tout motif intéressé est déjà un signe puissant ; elle exprime la possibilité d'un droit qui passe tous faits et subsiste contre ou malgré eux. Car il importe peu au fond que ce que nous appelons "justice de Dieu" subsiste autre part que dans le fond du coeur humain. Cette idée suffit à justifier le droit contre tous les abus ; et ce droit pur lui-même, ne serait-il qu'une chimère, serait encore plus que le règne de la force par le reproche qu'il incarne et exprime. La leçon d'Usbek serait peut-être ici de montrer qu'en niant le caractère absolu du droit on abandonne d'abord les hommes à la force : tenir sur les principes est en effet le premier refuge des persécutés.


"quand il n'y aurait pas de Dieu, nous devrions toujours aimer la justice", Lettres persanes, Lettre LXXXIII
Usbek à Rhédi, à Venise.

S’il y a un Dieu, mon cher Rhédi, il faut nécessairement qu’il soit juste: car, s’il ne l’était pas, il serait le plus mauvais et le plus imparfait de tous les êtres.
La justice est un rapport de convenance, qui se trouve réellement entre deux choses; ce rapport est toujours le même, quelque être qui le considère, soit que ce soit Dieu, soit que ce soit un ange, ou enfin que ce soit un homme.
Il est vrai que les hommes ne voient pas toujours ces rapports; souvent même, lorsqu’ils les voient, ils s’en éloignent; et leur intérêt est toujours ce qu’ils voient le mieux. La justice élève sa voix; mais elle a peine à se faire entendre dans le tumulte des passions.
Les hommes peuvent faire des injustices, parce qu’ils ont intérêt de les commettre et qu’ils préfèrent leur propre satisfaction à celle des autres. C’est toujours par un retour sur eux-mêmes qu’ils agissent: nul n’est mauvais gratuitement. Il faut qu’il y ait une raison qui détermine, et cette raison est toujours une raison d’intérêt.
Mais il n’est pas possible que Dieu fasse jamais rien d’injuste; dès qu’on suppose qu’il voit la justice, il faut nécessairement qu’il la suive, car, comme il n’a besoin de rien, et qu’il se suffit à lui-même, il serait le plus méchant de tous les êtres, puisqu'il le serait sans intérêt.
Ainsi, quand il n'y aurait pas de Dieu, nous devrions toujours aimer la justice ; c'est-à-dire faire nos efforts pour ressembler à cet être dont nous avons une si belle idée, et qui, s'il existait, serait nécessairement juste. Libres que nous serions du joug de la religion, nous ne devrions pas l'être de celui de l'équité.
Voilà, Rhédi, ce qui m'a fait penser que la justice est éternelle et ne dépend point des conventions humaines; et, quand elle en dépendrait, ce serait une vérité terrible, qu'il faudrait se dérober à soi-même.
Nous sommes entourés d'hommes plus forts que nous; ils peuvent nous nuire de mille manières différentes; les trois quarts du temps ils peuvent le faire impunément. Quel repos pour nous de savoir qu'il y a dans le cœur de tous ces hommes un principe intérieur qui combat en notre faveur et nous met à couvert de leurs entreprises!
Sans cela nous devrions être dans une frayeur continuelle; nous passerions devant les hommes comme devant les lions, et nous ne serions jamais assurés un moment de notre bien, de notre honneur et de notre vie.
Toutes ces pensées m'animent contre ces docteurs qui représentent Dieu comme un être qui fait un exercice tyrannique de sa puissance; qui le font agir d'une manière dont nous ne voudrions pas agir nous-mêmes, de peur de l'offenser; qui le chargent de toutes les imperfections qu'il punit en nous, et, dans leurs opinions contradictoires, le représentent tantôt comme un être mauvais, tantôt comme un être qui hait le mal et le punit.
Quand un homme s’examine, quelle satisfaction pour lui de trouver qu’il a le coeur juste ce plaisir, tout sévère qu’il est, doit le ravir . il voit son être autant au-dessus de ceux qui ne l’ont pas, qu’il se voit au-dessus des tigres et des ours. Oui, Rhédi, si j’étais sûr de suivre toujours inviolablement cette équité que j’ai devant les yeux, je me croirais le premier des hommes.

De Paris, le premier de la lune de Gemmadi 1, 1715.


Note

On rapprochera opportunément cette page de Montesquieu du passage de la République où Platon critique la théologie des poètes ; l'enjeu est significativement le même.

Frédéric Dupin