Un atelier de lecture de l'Université conventionnelle animé par Nicolas Franck

Quelques textes pour la lecture du chapitre 3 du livre I du Contrat Social : « Du droit du plus fort ».
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Le droit du plus fort
Texte n°1.
Que chacun se soumette aux autorités en charge. Car il n’y a pas d’autorité qui ne vienne de Dieu, et celles qui existent sont constituées par Dieu. Si bien que celui qui résiste à l’autorité se rebelle contre l’ordre établi par Dieu. Et les rebelles se feront eux-mêmes condamner. En effet, les magistrats ne sont pas à craindre quand on fait le bien, mais quand on fait le mal. Veux-tu n’avoir pas à craindre l’autorité ? Fais le bien et tu en recevras des éloges ; car elle est un instrument de Dieu pour te conduire au bien. Mais crains, si tu fais le mal ; car ce n’est pas pour rien qu’elle porte le glaive : elle est un instrument de Dieu pour faire justice et châtier qui fait le mal. Aussi doit-on se soumettre non seulement par crainte du châtiment, mais par motif de conscience. N’est-ce pas pour cela même que vous payez les impôts ? Car il s’agit de fonctionnaires qui s’appliquent de par Dieu à cet office. Rendez à chacun ce qui lui est dû : à qui l’impôt, l’impôt à qui les taxes, les taxes, à qui la crainte, la crainte ; à qui l’honneur, l’honneur.
Saint Paul, Épître aux Romains, XIII, 1-7


Texte n°2.

Si le prince n’est ponctuellement obéi, l’ordre public est renversé, et il n’y a plus d’unité, par conséquent plus de concours ni de paix dans un Etat.
C’est pourquoi nous avons vu que quiconque désobéit à la puissance publique est jugé digne de mort. «Qui sera orgueilleux et refusera d’obéir à la puissance du pontife, et à l’ordonnance du juge, il mourra, et vous ôterez le mal du milieu d’Israël. »
C’est pour empêcher ce désordre que Dieu a ordonné les puissances ; et nous avons ouï saint Paul dire en son nom « que toute âme soit soumise aux puissances supérieures, car toute puissance est de Dieu : il n’y en a point que Dieu n’ait ordonnée. Ainsi, qui résiste à la puissance résiste à l’ordre de Dieu. »
« Avertissez-les d’être soumis aux princes et aux puissances, de leur obéir ponctuellement, d’être prêts à toute bonne oeuvre106. »
Dieu a fait les rois et les princes ses lieutenants sur la terre, afin de rendre leur autorité sacrée et inviolable. C’est ce qui fait dire au même saint Paul qu’ils sont « ministres de Dieu107 : » conformément à ce qui est dit dans le livre de la sagesse108, que « les princes sont ministres de son royaume. »
De là saint Paul conclut « qu’on leur doit obéir par nécessité, non seulement par la crainte de la colère, mais encore par l’obligation de la conscience. »
Saint Pierre a dit aussi : « Soyez soumis pour l’amour de Dieu à l’ordre qui est établi parmi les hommes. Soyez soumis au roi, comme à celui qui a la puissance suprême; et aux gouverneurs, comme étant envoyés de lui, parce que c’est la volonté de Dieu. »
A cela se rapporte, comme nous avons déjà vu, ce que disent ces deux apôtres, « que les serviteurs doivent obéir à leurs maîtres, quand même ils seraient durs et fâcheux. Non à l’œil et pour plaire aux hommes, mais comme si c’était à Dieu. »
Tout ce que nous avons vu pour montrer que la puissance des rois est sacrée, confirme la vérité de ce nous disons ici ; et il n’y a rien de mieux fondé sur la parole de Dieu que l’obéissance qui est due, par principe de religion et de conscience, aux puissances légitimes.
Au reste, quand Jésus-Christ dit au Juifs : « Rendez à César ce qui est dû à César, » il n’examina pas comment était établie la puissance des Césars : c’était assez qu’il les trouvât établis et régnants : il voulait qu’on respectât dans leur autorité l’ordre de Dieu et le fondement du repos public.
Bossuet, Politique tirée de l’Écriture Sainte, livre VI, Article II, 1ère proposition


Texte n°3.
[…] Sans la justice, que sont les royaumes, sinon des bandes de brigands ? Et les bandes de brigands, que sont-elles sinon de petits royaumes ? N'est-ce pas une troupe d'hommes, commandée par un chef, soudée par un pacte social se partageant le butin selon une loi voulue par elle ? C'est une spirituelle réponse et juste réponse que fit à Alexandre le Grand un pirate qu'il avait capturé. Le roi lui ayant demandé : « Quelle idée as-tu d'infester les mers ? » il répond avec un vrai esprit d'indépendance : « L'idée que tu as, d'infester l'univers. Mais parce que je le fais avec un pauvre navire, on m'appelle brigand ; toi qui le fais avec une grande flotte, on t'appelle empereur. » Porter la guerre chez ses voisins, de là s'élancer à d'autres combats, accabler et soumettre par pure passion de dominer des peuples qui ne constituent pas un danger, peut-on appeler cela autrement qu'un immense brigandage.
Saint Augustin, La Cité de Dieu, Livre IV, VII.


Texte n°4.
Justice, force.
Il est juste que ce qui est juste soit suivi ; il est nécessaire que ce qui est le plus fort soit suivi.
La justice sans la force est impuissante, la force sans la justice est tyrannique.
La justice sans force est contredite parce qu’il y a toujours des méchants. La force sans la justice est accusée. Il faut donc mettre ensemble la justice et la force, et pour cela faire que ce qui est juste soit fort ou que ce qui est fort soit juste.
La justice est sujette à dispute. La force est très reconnaissable et sans dispute. Aussi on n’a pu donner la force à la justice, parce que la force a contredit la justice et a dit qu’elle était injuste, et a dit que c’était elle qui était juste. Et ainsi ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste.
B. Pascal, Pensées, n° 298 (éd. Brunschvicg)


Texte n°5.
Les choses du monde les plus déraisonnables deviennent les plus raisonnables à cause du dérèglement des hommes. Qu'y a-t-il de moins raisonnable que de choisir, pour gouverner un État, le premier fils d'une reine? On ne choisit pas pour gouverner un vaisseau celui des voyageurs qui est de la meilleure maison. Cette loi serait ridicule et injuste; mais parce qu'ils le sont et le seront toujours, elle devient raisonnable et juste, car qui choisira-t-on, le plus vertueux et le plus habile?
Nous voilà incontinents aux mains, chacun prétendant être ce plus vertueux et ce plus habile. Attachons donc cette qualité à quelque choses d'incontestable. C'est le fils aîné de la reine, cela est net, il n'y a point de dispute. La raison ne peut mieux faire, car la guerre civile est le plus grand des maux.
B. Pascal, Pensées, n° 320.


Texte n°6.

Après la victoire de la Révolution française à la fin du 18ème s. de même qu’après la victoire de la Révolution russe au début du 20ème s., se manifeste clairement dans les autres États la tendance à ne pas reconnaître aux ordres de contrainte créés par ces révolutions le caractère d’ordres juridiques, ni aux actes des gouvernements arrivés au pouvoir par ces révolutions le caractère d’actes de droit – pour la Révolution française parce qu’elle violait le principe de légitimité monarchique, pour la Révolution russe, parce qu’elle abolissait la propriété privée des moyens de production. On vit même des tribunaux des États-Unis d’Amérique se refuser à reconnaître les actes du gouvernement révolutionnaire russe comme des actes de droit, par le motif qu’ils n’étaient pas actes d’un État, mais actes d’une bande de gangsters. Aussitôt cependant que les ordres de contrainte établis par voie révolutionnaire se révélèrent durablement efficaces, ils furent reconnus comme ordres juridiques, les gouvernements des collectivités qu’ils fondaient comme gouvernement d’un État, et leurs actes comme des actes étatiques, c'est-à-dire comme des actes de droit.
H. Kelsen (1881-1973), Théorie pure du droit (1934, 2è éd. 1960), p. 67-68.
Trad. Ch. Eisenman, Ed. Dalloz.



Texte n°7.


Le Loup et l'Agneau
La raison du plus fort est toujours la meilleure :
Nous l'allons montrer tout à l'heure.
Un Agneau se désaltérait
Dans le courant d'une onde pure.
Un Loup survient à jeun qui cherchait aventure,
Et que la faim en ces lieux attirait.
Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage ?
Dit cet animal plein de rage :
Tu seras châtié de ta témérité.
- Sire, répond l'Agneau, que votre Majesté
Ne se mette pas en colère ;
Mais plutôt qu'elle considère
Que je me vas désaltérant
Dans le courant,
Plus de vingt pas au-dessous d'Elle,
Et que par conséquent, en aucune façon,
Je ne puis troubler sa boisson.
- Tu la troubles, reprit cette bête cruelle,
Et je sais que de moi tu médis l'an passé.
- Comment l'aurais-je fait si je n'étais pas né ?
Reprit l'Agneau, je tette encor ma mère.
- Si ce n'est toi, c'est donc ton frère.
- Je n'en ai point. - C'est donc quelqu'un des tiens :
Car vous ne m'épargnez guère,
Vous, vos bergers, et vos chiens.
On me l'a dit : il faut que je me venge.
Là-dessus, au fond des forêts
Le Loup l'emporte, et puis le mange,
Sans autre forme de procès.

Jean de La Fontaine, Fables, Livre I, 10.



Nicolas Franck
Rédigé par Nicolas Franck le Dimanche 31 Octobre 2010 à 23:57

Après les analyses du Second Discours, on pourrait s’attendre à ce que Rousseau reconnaisse une forme de légitimité à la révolution. En effet, la généalogie de la société civile qu’il propose ne laisse aucun doute sur l’usurpation qui est à son origine. Le discours du riche (texte 1), faux pacte social, met fin à l’état de nature en entérinant les inégalités existantes et en leur donnant l’apparence de la légitimité (texte 2 à 7). Puisque les lois existantes défendent les riches contre les pauvres, les forts contre les faibles, la révolution semble nécessaire (texte 8).
Pourtant, Rousseau, considérant toujours que « l’ordre social est un droit sacré, qui sert de base à tous les autres » (Contrat Social I, 1), refuse cette solution au motif que ce remède serait pire que le mal (textes 9 à 11).
Cette apparente contradiction permet de comprendre le projet de Rousseau dans le Contrat Social et le statut qu’il convient de donner à son projet théorique, qu’il définit comme un acte politique (texte 12 et préambule du livre I du Contrat Social).

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"L'ordre social est un droit sacré"
Texte 1.
Destitué de raisons valables pour se justifier, et de forces suffisantes pour se défendre ; écrasant facilement un particulier, mais écrasé lui-même par des troupes de bandits, seul contre tous, et ne pouvant à cause des jalousies mutuelles s'unir avec ses égaux contre des ennemis unis par l'espoir commun du pillage, le riche, pressé par la nécessité, conçut enfin le projet le plus réfléchi qui soit jamais entré dans l'esprit humain ; ce fut d'employer en sa faveur les forces mêmes de ceux qui l'attaquaient, de faire ses défenseurs de ses adversaires, de leur inspirer d'autres maximes, et de leur donner d'autres institutions qui lui fussent aussi favorables que le droit naturel lui était contraire.
Dans cette vue, après avoir exposé à ses voisins l'horreur d'une situation qui les armait tous les uns contre les autres, qui leur rendait leurs possessions aussi onéreuses que leurs besoins, et où nul ne trouvait sa sûreté ni dans la pauvreté ni dans la richesse, il inventa aisément des raisons spécieuses pour les amener à son but. « Unissons-nous, leur dit-il, pour garantir de l'oppression les faibles, contenir les ambitieux, et assurer à chacun la possession de ce qui lui appartient. Instituons des règlements de justice et de paix auxquels tous soient obligés de se conformer, qui ne fassent acception de personne, et qui réparent en quelque sorte les caprices de la fortune en soumettant également le puissant et le faible à des devoirs mutuels. En un mot, au lieu de tourner nos forces contre nous-mêmes, rassemblons-les en un pouvoir suprême qui nous gouverne selon de sages lois, qui protège et défende tous les membres de l'association, repousse les ennemis communs et nous maintienne dans une concorde éternelle. »
b[Second Discours, 2ème partie, O.C. III, p. 176-177]b

Texte 2.
Résumons en quatre mots le pacte social des deux états. Vous avez besoin de moi car je suis riche et vous êtes pauvres; faisons donc un accord entre nous ; je vous permettrai que vous ayez l'honneur de me servir, à condition que vous me donnerez le peu qu'il vous reste pour la peine que je prendrai de vous commander.
b[Sur l’économie politique, O.C., III, p. 273
]b


Texte 3.
Telle fut, ou dut être, l'origine de la société et des lois, qui donnèrent de nouvelles entraves au faible et de nouvelles forces au riche, détruisirent sans retour la liberté naturelle, fixèrent pour jamais la loi de la propriété et de l'inégalité, d'une adroite usurpation firent un droit irrévocable, et pour le profit de quelques ambitieux assujettirent désormais tout le genre humain au travail, à la servitude et à la misère.
b[Second Discours, O.C. III, p. 178]b


Texte 4.
Il y a dans l'état de nature une égalité de fait réelle et indestructible, parce qu'il est impossible dans cet état que la seule différence d'homme à homme soit assez grande pour rendre l'un dépendant de l'autre. Il y a dans l'état civil une égalité de droit chimérique et vaine, parce que les moyens destinés à la maintenir servent eux-mêmes à la détruire, et que la force publique ajoutée au plus fort pour opprimer le faible rompt l'espèce d'équilibre que la nature avait mis entre eux (1). De cette première contradiction découlent toutes celles qu'on remarque dans l'ordre civil entre l'apparence et la réalité. Toujours la multitude sera sacrifiée au petit nombre, et l'intérêt public à l'intérêt particulier; toujours ces noms spécieux de justice et de subordination serviront d'instruments à la violence et d'armes à l'iniquité: d'où il suit que les ordres distingués qui se prétendent utiles aux autres ne sont en effet utiles qu'à eux-mêmes aux dépens des autres.

(1) L’esprit universel des lois de tous les pays est de favoriser toujours le fort contre le faible, et celui qui a contre celui qui n’a rien : cet inconvénient est inévitable et il est sans exception.
ib[[Émile]i, livre IV, O.C., IV, p. 524]b


Texte 5.
Dans les faits, les lois sont toujours utiles à ceux qui possèdent et nuisibles à ceux qui n’ont rien: d’où il suit que l’état social n’est avantageux aux hommes qu’autant qu’ils ont tous quelque chose et qu’aucun d’eux n’a rien de trop.
b[Du contrat social, livre I, chap. 9, note, O.C. p. 367
]b

Texte 6.

Il est certain que le droit de propriété est le plus sacré de tous les droits des citoyens, et plus important à certains égards que la liberté même; soit parce qu'il tient de plus près à la conservation de la vie; soit parce que les biens étant plus faciles à usurper et plus pénibles à défendre que la personne, on doit plus respecter ce qui peut se ravir plus aisément; soit enfin parce que la propriété est le vrai fondement de la société civile, et le vrai garant des engagements des citoyens : car si les biens ne répondaient pas des personnes, rien ne serait si facile que d'éluder ses devoirs et de se moquer des lois.
b[Sur l’économie politique, O.C., III, p. 262-263
]b

Texte 7.
Tous les avantages de la société ne sont-ils pas pour les puissants et les riches ? tous les emplois lucratifs ne sont-ils pas remplis par eux seuls ? toutes les grâces, toutes les exemptions ne leur sont-elles pas réservées ? et l'autorité publique n'est-elle pas toute en leur faveur ? Qu'un homme de considération vole ses créanciers ou fasse d'autres friponneries, n'est-il pas toujours sûr de son impunité ? Les coups de bâton qu'il distribue, les violences qu'il commet, les meurtres mêmes et les assassinats dont il se rend coupable, ne sont-ce pas des affaires qu'on assoupit, et dont au bout de six mois il n'est plus question ? Que ce même homme soit volé, toute la police est aussitôt en mouvement, et malheur aux innocents qu'il soupçonne.
b[Sur l’économie politique, O.C., III, p. 271-272
]b

Texte 8.
Si nous suivons le progrès de l'inégalité dans ces différentes révolutions, nous trouverons que l'établissement de la loi et du droit de propriété fut son premier terme ; l'institution de la magistrature le second, que le troisième et dernier fut le changement du pouvoir légitime en pouvoir arbitraire; en sorte que l'état de riche et de pauvre fut autorisé par la première époque, celui de puissant et de faible par la seconde, et par la troisième celui de maître et d'esclave, qui est le dernier degré de l'inégalité, et le terme auquel aboutissent enfin tous les autres, jusqu'à ce que de nouvelles révolutions dissolvent tout à fait le gouvernement, ou le rapprochent de l'institution légitime.
b[Second Discours, 2ème partie, O.C. III, p. 187]b

Texte 9.
En attendant de plus grandes lumières, gardons l’ordre public; dans tout pays, respectons les lois, ne troublons point le culte qu’elles prescrivent, ne portons point les citoyens à la désobéissance; car nous ne savons point certainement si c’est un bien pour eux de quitter leurs opinions pour d’autres, et nous savons très certainement que c’est un mal de désobéir aux lois.
b[Emile, livre IV, O.C., p. 629
]b

Texte 10.
(…) nul n'ignore combien est dangereux dans un grand État le moment d'anarchie et de crise qui précède nécessairement un établissement nouveau. La seule introduction du scrutin devait faire un renversement épouvantable, et donner plutôt un mouvement convulsif et continuel à chaque partie, qu'une nouvelle vigueur au corps. Qu'on juge du danger d'émouvoir une fois les masses énormes qui composent la monarchie française. Qui pourra retenir l'ébranlement donné, ou prévoir tous les effets qu'il peut produire? Quand tous les avantages du nouveau plan seraient incontestables, quel homme de sens oserait entreprendre d'abolir les vieilles coutumes, de changer les vieilles maximes, et de donner une autre forme à l'état que celle où l'a successivement amené une durée de treize cents ans? Que le gouvernement actuel soit encore celui d'autrefois, ou que, durant tant de siècles, il ait changé de nature insensiblement, il est également imprudent d'y toucher. Si c'est le même, il faut le respecter ; s'il a dégénéré, c'est par la force du temps et des choses, et la sagesse humaine n'y peut rien. Il ne suffit pas de considérer les moyens qu'on veut employer, si l'on ne regarde encore les hommes dont on veut se servir. Or quand toute une nation ne sait plus s'occuper que de niaiseries, quelle attention peut-elle donner aux grandes choses ? et dans un pays où la musique est devenue une affaire d'état, que seront les affaires d'état, sinon des chansons ? Quand on voit tout Paris en fermentation pour une place de baladin ou de bel esprit, et les affaires de l'Académie ou de l'Opéra faire oublier l'intérêt du prince et la gloire de la nation, que doit-on espérer des affaires publiques rapprochées d'un tel peuple et transportées de la cour à la ville ? Quelle confiance peut-on avoir au scrutin des conseils, quand on voit celui d'une académie nu pouvoir des femmes ? seront-elles moins empressées à placer des ministres que des savants ? ou se connaîtront-elles mieux en politique qu'en éloquence ? Il est bien à craindre que de tels établissements, dans un pays où les mœurs sont en dérision, ne se fissent pas tranquillement, ne se maintinssent guère sans troubles, et ne donnassent pas les meilleurs sujets.
b[Jugement sur la polysynodie de l’Abbé de Saint-Pierre, O.C., III, p. 637-638
]b

Texte 11.
L’on s’est obstiné à voir un promoteur de bouleversements et de troubles dans l’homme du monde qui porte un plus vrai respect aux lois, aux constitutions nationales, et qui a le plus d’aversion pour les révolutions et les ligueurs de toute espèce, qui la lui rendent bien.
b[Rousseau juge de Jean-Jacques, Dialogue troisième, O.C. I, p. 935
]b

Texte 12.
J'ouvre les livres de droit et de morale, j'écoute les savants et les jurisconsultes et pénétré de leurs discours insinuants, je déplore les misères de la nature, j'admire la paix et la justice établie par l'ordre civil, je bénis la sagesse des institutions publiques et me console d'être homme en me voyant citoyen. Bien instruit de mon devoir et de mon bonheur je ferme le livre sors de la classe et regarde autour de moi, je vois des peuples infortunés gémissants sous un joug de fer, le genre humain écrasé par une poignée d'oppresseurs, une foule affamée, accablée de peine et de faim, dont le riche boit en paix le sang et les larmes, et partout le fort armé contre le faible du redoutable pouvoir des lois.
Tout cela se fait paisiblement et sans résistance ; c’est la tranquillité des compagnons d’Ulysse enfermés dans la caverne du cyclope, en attendant qu’ils soient dévorés. Il faut gémir et se taire. Tirons un voile éternel sur ces objets d’horreur. J’élève les yeux et regarde au loin. J’aperçois des feux et des flammes, des campagnes désertes, des villes au pillage. Hommes farouches, où traînez vous ces infortunés? j'entends un bruit affreux, quel tumulte! quels cris ! j'approche, je vois un théâtre de meurtres, dix milles hommes égorgés, les morts entassés par monceaux, les mourants foulés au pieds des chevaux, partout l'image de la mort et de l'agonie. C'est donc là le fruit de ses institutions pacifique ! La pitié, l’indignation s’élèvent au fond de mon cœur. Ah philosophe barbare ! vient nous lire ton livre sur un champ de bataille !
Quelles entrailles d'hommes ne seraient émues à ces tristes objets ? mais il n'est plus permis d'être homme et de plaider la cause de l humanité. La justice et la vérité doivent être pliées à l'intérêt des plus puissants : c'est la règle. Le peuple ne donne ni pensions, ni emplois, ni chaires, ni places d’Académies ; en vertu de quoi le protégerait-on ? Princes magnanimes je parle au nom du corps littéraire ; opprimer le peuple en sûreté de conscience ; c’est de vous seuls que nous attendons tout ; le peuple ne nous est bon à rien.
Comment une aussi faible voix se ferait-elle entendre à travers tant de clameurs vénales ? Hélas ! il faut me taire ; mais la voix de mon cœur ne saurait-elle percer à travers un si triste silence ? Non ; sans entrer dans d’odieux détails qui passeraient pour satyriques par cela seuls qu’ils seraient vrais, je me bornerai, comme je l’ai toujours fait, à examiner les établissements humains par leurs principes ; à corriger, s’il se peut, les fausses idées que nous en donnent des auteurs intéressés ; et à faire au moins que l’injustice et la violence ne prennent pas impunément le nom de droit et d’équité.
b[Que l’état de guerre naît de l’état social, O.C., III, p. 608-610
]b


Nicolas Franck
Rédigé par Nicolas Franck le Dimanche 31 Octobre 2010 à 22:20
La forme du dos n’est pas fort différente dans l’homme de ce qu’elle est dans plusieurs animaux quadrupèdes, la partie des reins est seulement plus musculeuse et plus forte, mais les fesses qui sont les parties les plus inférieures du tronc, n’appartiennent qu’à l’espèce humaine, aucun des animaux quadrupèdes n’a de fesses ; ce que l’on prend pour cette partie sont leurs cuisses. L’homme est le seul qui se soutienne dans une situation droite et perpendiculaire ; c’est à cette position des parties inférieures qu’est relatif ce renflement au haut des cuisses qui forme les fesses.

Buffon, Histoire naturelle de l'homme, in Oeuvres, Pléiade, p. 254.
Nicolas Franck
Rédigé par Nicolas Franck le Dimanche 15 Novembre 2009 à 20:52

Il faut répondre à l'objection du §2 de la préface: comment connaître l'homme de la nature alors que la réflexion nous éloigne de lui? comment se connaître soi-même, alors que nous sommes déformés par les passions sociales? La méthode que Rousseau suit dans le Discours est la "méditation". Celle-ci ne consiste pas en une rêverie désordonnée, dépendante des circonstances ou d'une inspiration capricieuse, elle est un véritable exercice intellectuel et moral. Intellectuel, parce qu'elle exige qu'on dépouille "l'homme de l'homme" de tout ce qui est en lui artificiel. Moral, parce que cet homme c'est nous-même et que nous nous transformons en même temps que nous travaillons à répondre à cette question.


(...) ce fut, je pense, en cette année 1753, que parut le programme de l'Académie de Dijon sur l'Origine de l'inégalité parmi les hommes. Frappé de cette grande question, je fus surpris que cette académie eût osé la proposer; mais puisqu'elle avait eu ce courage, je pouvais bien avoir celui de la traiter, et je l'entrepris.
Pour méditer à mon aise ce grand sujet, je fis à Saint-Germain un voyage de sept ou huit jours, avec Thérèse, notre hôtesse, qui était une bonne femme, et une de ses amies. Je compte cette promenade pour une des plus agréables de ma vie. Il faisait très beau; ces bonnes femmes se chargèrent des soins et de la dépense; Thérèse s'amusait avec elles; et moi, sans souci de rien, je venais m'égayer sans gêne aux heures des repas. Tout le reste du jour, enfoncé dans la forêt, j'y cherchais, j'y trouvais l'image des premiers temps, dont je traçais fièrement l'histoire; je faisais main basse sur les petits mensonges des hommes; j'osais dévoiler à nu leur nature, suivre le progrès du temps et des choses qui l'ont défigurée, et comparant l'homme de l'homme avec l'homme naturel, leur montrer dans son perfectionnement prétendu la véritable source de ses misères. Mon âme, exaltée par ces contemplations sublimes, s'élevait auprès de la Divinité; et voyant de là mes semblables suivre, dans l'aveugle route de leurs préjugés, celle de leurs erreurs, de leurs malheurs, de leurs crimes, je leur criais d'une faible voix qu'ils ne pouvaient entendre: Insensés, qui vous plaignez sans cesse de la nature, apprenez que tous vos maux vous viennent de vous!
De ces méditations résulta le Discours sur l'Inégalité.

Confessions VIII, O.C., I, p. 388-389.



Mais il faut se garder de confondre ces promenades dans la forêt de Saint-Germain comme l'occasion de trouver son inspiration au sein d'une nature non altérée par l'homme: ce que Rousseau voit dans la nature, ce ne sont pas des arbres ou des animaux, mais l'homme. Il a besoin de retraite pour se retrouver lui-même. Une lettre adressée à Sophie d'Houdetot permet de le comprendre.


Quand je vois chacun de nous, sans cesse occupé de l'opinion publique, étendre pour ainsi dire son existence tout autour de lui, sans en conserver presque rien dans son propre cœur, je crois voir un petit insecte former de sa substance une grande toile par laquelle seule il paraît sensible, tandis qu'on le croirait mort dans son trou. La vanité de l'homme est la toile d*araignée qu'il tend surtout ce qui l'environne; l'une est aussi solide que l'autre ; le moindre fil qu'on touche met l'insecte en mouvement; il mourrait de langueur si on laissait la toile tranquille ; et si d'un doigt on la déchire.
il achève de s'épuiser plutôt que de ne la pas refaire à l'instant. Commençons par redevenir nous, par nous concentrer en nous, par circonscrire notre âme des mêmes bornes que la nature a données à notre être; commençons en un mot par nous rassembler où nous sommes, afin qu'en cherchant à nous connaître, tout ce qui nous compose vienne à la fois se présenter à nous. Pour moi, je pense que celui qui sait le mieux en quoi consiste le moi humain est le plus près de la sagesse ; et que comme le premier trait d'un dessin se forme des lignes qui le terminent, la première idée de l'homme est de le séparer de tout ce qui n'est pas lui.
Mais comment se fait cette séparation ? Cet art n'est pas si difficile qu'on pourrait croire ; il dépend plus de la volonté que des lumières; il ne faut point un appareil d'études et de recherches pour y parvenir. Le jour nous éclaire, et le miroir est devant nous; mais pour le voir, il y faut jeter les yeux; et le moyen de les y fixer est d'écarter les objets qui nous en détournent. Recueillez-vous, cherchez la solitude : voilà d'abord tout le secret, et par celui-là seul on découvre bientôt les autres.
Pensez-vous en effet que la philosophie nous apprenne à rentrer en nous-mêmes? Ahl combien l'orgueil sous son nom nous en écarte. C'est tout le contraire, ma charmante amie : il faut commencer par rentrer en soi pour philosopher.
Ne vous effrayez pas, je vous conjure : je n'ai pas dessein de vous reléguer dans un cloître, et d'imposer à une femme du monde une vie d'anachorète. La solitude dont il s'agit est moins de faire fermer votre porte. OU de rester dans votre appartement, que de tirer votre âme de la presse, comme disait Tabbé Terrasson, et de la fermer d'abord aux passions étrangères qui l'assaillent è chaque instant. Mais l'un de ces moyens peut aider à l'autre, surtout au commencement : ce n'est pas l'affaire d'un jour, de savoir être seul au milieu du monde; et après une si longue habitude d'exister dans tout ce qui vous entoure, le recueillement de votre cœur doit commencer par celui de vos sens. Vous aurez d'abord assez à faire à contenir votre imagination, sans être obligée encore de fermer vos yeux et vos oreilles. Eloignez les objets qui doivent vous distraire, jusqu'à ce que leur présence ne vous distraise plus. Alors, vivez sans cesse au milieu d'eux : vous saurez bien, quand il le faudra, vous y retrouver avec vous. Je ne vous dis donc point : quittez la société. Je ne vous dis pas même : renoncez à la dissipation et aux vains plaisirs du monde. Mais je vous dis : apprenez à être seule sans ennui. Vous n'entendrez jamais la voix de la nature, vous ne vous connaîtrez jamais sans cela.
Ne craignez pas que l'exercice de courtes retraites vous rende taciturne et sauvage, et vous détache des habitudes auxquelles vous ne voudriez pas renoncer. Au contraire, elles ne vous en seront que plus douces.
Quand on vit seul, on en aime mieux les hommes, un tendre intérêt nous rapproche d'eux, l'imagination nous montre la société par ses charmes, et l'ennui même de la solitude tourne au profit de l'humanité. Vous gagnerez doublement par le goût de cette vie contemplative : vous y trouverez plus d'attachement pour ce qui vous est cher tant que vous l'aurez, et moins de douleur à le perdre quand vous en serez privée.

Lettres Morales, Lettre VI, O.C., IV, p. 1112-1113


Nicolas Franck
Rédigé par Nicolas Franck le Dimanche 15 Novembre 2009 à 17:25
Voici le texte du Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes.

Le Discours est composé de deux parties, précédées d'une dédicace, d'une préface et d'un exorde. J'ai numéroté les paragraphes de chacune pour nous aider à nous repérer.

L'édition que je conseille est celle publiée aux éditions GF (n°1379, 2,80 euros): elle comprend les ajouts de l'édition de 1782, et les notes des éditeurs sont très éclairantes, mais n'importe quelle autre édition conviendra aussi bien. Pour la commodité de notre travail, je vous conseille de numéroter les paragraphes de votre livre. SI ce n'est pas l'édition GF, utilisez le fichier joint comme modèle, car il comporte dans la première partie deux paragraphes supplémentaires.

Nicolas Franck
Rédigé par Nicolas Franck le Dimanche 11 Octobre 2009 à 19:28