Université Conventionnelle https://www.univ-conventionnelle.com/ fr 2019-08-18T05:25:42+02:00 tag:https://www.univ-conventionnelle.com,2019:rss-1714976 Le naturel "philosophe" du gardien [375a-376c] Thu, 19 Nov 2009 11:19:00 +0100 fr Frédéric Dupin — Eh bien crois-tu, dis-je, que la nature d’un jeune chien né pour la garde diffère en rien de celle d’un jeune homme bien né ?
— Que veux-tu dire ?
— Que par exemple chacun d’eux doit avoir les sens aiguisés pour apercevoir sa proie, et être assez rapide pour la rattraper à la course quand il l’a aperçue, et vigoureux aussi, s’il lui faut vaincre sa proie quand il l’a attrapée.
— Oui, dit-il, il faut tout cela.
— Et à coup sûr qu’il soit plein d'ardeur , s’il doit bien combattre.
— Oui, bien sûr.
— Mais s’agissant de cette ardeur , est-ce que s’il n’est pas plein de cœur, un cheval, un chien ou quelque autre animal sera disposé à l’être ?(b) Ne t’es-tu pas rendu compte à quel point le cœur est chose impossible à combattre et à vaincre, et que quand il l’assiste l’âme est, en son entier, face à toutes choses, dépourvue de peur et indomptable ? Si, je m’en suis rendu compte.
— Donc, du côté du corps, on voit comment doit être le gardien,
— Oui.
— Et pour ce qui touche à l’âme aussi, n’est-ce pas, à savoir qu’il doit être plein de cœur.
— Oui, on le voit aussi.
— Alors, dis-je, Glaucon, de quelle façon éviter que les gardiens se comportent avec sauvagerie les uns envers les autres et envers le reste des citoyens, si teilles sont leurs natures ?
— Par Zeus, dit-il, ce n’est pas facile.
— Et cependant il faut bien qu’envers ceux (c) de chez eux ils soient doux, et durs envers les ennemis. Sinon, ils n’attendront pas que d’autres les détruisent, mais ils prendront les devants pour le faire eux-mêmes.
— C’est vrai, dit-il.
— Que ferons-nous alors ? dis-je. Où trouverons-nous une façon d’être à la fois douce, et pleine de cœur ? Car une nature douce est en quelque sorte le contraire d’une nature pleine de cœur.
— C’est ce qui apparaît.
— Et cependant, si quelqu’un est privé de l’une de ces deux natures, il n’y a aucune chance qu’il devienne un bon gardien. Or ceci ressemble à une situation impossible, et s’il en est ainsi (d) il en découle donc qu’il est impossible que se forme un bon gardien.
— C’est bien probable, dit-il. Me sentant dans l’impasse moi aussi, et examinant ce qui avait été dit avant :
— C’est justice, mon ami, dis-je, que nous soyons dans l’impasse : car nous avons dérivé loin de l’image que nous avions posée d’abord.
— Que veux-tu dire ?
— Nous ne nous sommes pas aperçus qu’existent en fait des natures telles que celles que nous avons crues impossibles, possédant ces aptitudes contraires.
— Où donc ?
— On pourrait certes les voir chez d’autres animaux aussi, mais surtout chez celui que nous comparions au gardien ; (e) tu sais bien que les chiens de bonne race, c’est là leur façon d’être naturelle : envers ceux qui vivent avec eux et leur sont connus, ils sont les plus doux possible, et envers ceux qu’ils ne connaissent pas, le contraire.
— Je le sais bien.
— Cela est donc possible, dis-je, et il n’est pas contre nature que nous cherchions un gardien qui soit tel.
— Apparemment pas.
— Ton avis est-il alors que celui qui va être voué à la garde doit avoir aussi, en plus du cœur, une nature philosophe ?
— Comment donc ? dit-il. Je ne conçois pas (376) cela.
— Cela aussi, dis-je, tu l’observeras chez les chiens, et cela mérite qu’on s’en étonne chez un animal.
— De quoi s’agit-il ?
— Du fait qu’à tout inconnu qu’il voit, il gronde, sans avoir reçu auparavant de lui aucun mal ; mais que devant tout homme connu, il se fait affectueux, même s’il n’en a encore jamais reçu aucun bien. Ne t’en es-tu encore jamais étonné ?
— Non, dit-il, jusqu’à présent je n’y avais pas vraiment prêté attention. Mais on voit bien que c’est ce qu’il fait.
— Eh bien la sensibilité de sa nature paraît bien délicate, (b) et philosophique au vrai sens du mot.
— En quel sens ?
— En ce que, dis-je, il ne distingue un visage ami d’un ennemi par rien d’autre que par ceci : l’un il le connaît, l’autre il l’ignore. Certes, comment ne serait-il pas ami de la connaissance, l’être qui par la connaissance et par l’ignorance délimite ce qui est de chez lui et ce qui lui est étranger ?
— Impossible, dit-il, qu’il ne le soit pas.
— Mais, dis-je, ce qui est ami de la connaissance et ce qui est ami de la sagesse, philosophe, c’est la même chose ?
— Oui, la même chose, dit-il.
— Poserons-nous donc sans hésiter que dans le cas de l’homme aussi, si l’on veut qu’il soit doux envers ceux de chez lui (c) et ceux qu’il connaît, il faut qu’il soit par nature philosophe et ami de la connaissance ?
- Oui, nous le poserons, dit-il.




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tag:https://www.univ-conventionnelle.com,2019:rss-1258732 La justice selon Simonide, un art de voler? République [332a-334b ] Wed, 04 Mar 2009 10:41:00 +0100 fr Frédéric Dupin
Assurément, repris-je, il n'est pas facile de refuser créance à Simonide : c'est un sage et un homme divin Mais que veut-il dire ? Tu le sais peut-être, toi, Polémarque ; mais moi je l'ignore. Il est évident qu'il n'entend pas, comme nous le disions tout à l'heure, que, si un homme a mis un objet en dépôt chez quelqu'un, et qu'il le réclame sans avoir sa raison, il faut le lui rendre ; et pourtant un dépôt [332a] est chose due, n'est-ce pas?

Oui.

Mais il faut bien se garder de rendre un dépôt, quand il est réclamé par un insensé ?

C'est vrai, dit-il.

Alors Simonide, semble-t-il, veut dire autre chose, quand il dit qu'il est juste de rendre ce qu'on doit ?
Il veut dire autre chose, c'est indubitable. Sa pensée c'est qu'à des amis l'on doit faire du bien, sans jamais leur faire de mal.[b]

Je comprends, dis-je : ce n'est point rendre à quelqu’un ce qu on lui doit que de lui remettre l'or qu'il nous a confié, s'il ne peut le recevoir et le reprendre qu'à son préjudice, et si celui qui reprend et celui qui restitue sont amis. N'est-ce pas là, selon toi, la pensée de Simonide ?

C'est tout à fait sa pensée.

Mais à des ennemis, faut-il rendre ce qu'on peut leur devoir ?

Oui bien, dit-il, ce qu'on leur doit ; or ce qu'on doit à un ennemi, c'est, à mon avis, ce qui convient, c'est-à-dire du mal.

Il paraît donc, dis-je, que Simonide a défini la justice à la façon [c] énigmatique des poètes. Son idée était, selon toute apparence, que la justice consiste à rendre à chacun ce qui convient ou, selon son expression, ce qu'on doit.

Eh bien, qu'y trouves-tu à reprendre? demanda-t-il.

Si quelqu'un, repris-je, lui avait dit : « Au nom de Zeus, réponds-moi, Simonide. L'art qu'on appelle médecine, à qui donne-t-il ce qui est dû et convient, et que donne-t-il par là ? » que crois-tu qu'il nous aurait répondu ?

Évidemment, dit-il, qu'il donne aux corps les remèdes, les aliments et les boissons.

Et l'art du cuisinier à qui donne-t-il ce qui est dû et convient, et que donne-t-il par là ?

[d] Il donne aux mets des assaisonnements.

Bien ! Et maintenant l'art appelé justice, à qui et que donne-t-il ?

Il répondit : S'il faut, Socrate, être conséquent avec ce que nous venons de dire, il rend des services aux amis et cause des dommages aux ennemis.

Donc faire du bien à ses amis et du mal à ses ennemis, voilà ce que Simonide appelle justice ?
Il me le semble.

Et maintenant qui est le plus capable de faire du bien à des amis malades ou du mal à des ennemis sous le rapport de la maladie ou de la santé ?

Le médecin.

[e] Et aux navigateurs, à l'égard des dangers de la mer ?

Le pilote.

Et le juste, en quelle occasion et pour quelle œuvre est-il le plus capable d'aider ses amis et de nuire à ses ennemis ?

À la guerre, pour attaquer les uns et défendre les autres, ce me semble.

Fort bien ; mais, mon cher Polémarque, on n'a que faire du médecin, quand on n'est pas malade.

C'est vrai.

Ni du pilote, quand on n'est pas sur mer.

Sans doute.

À ce compte on n'a que faire non plus de l'homme juste, lorsqu'on n'est pas en guerre?

Ceci ne me semble pas du tout exact.

[333 a] La justice est donc utile aussi en temps de paix ?

Elle est utile.

Et l'agriculture aussi, n'est-ce pas ?

Oui.

Pour recueillir les fruits de la terre?

Oui.

Le métier de cordonnier est utile aussi ?

Oui.

Tu pourrais ajouter, n'est-ce pas, qu'il l'est pour nous procurer des chaussures ?

Sans doute.

Et la justice, pour quel usage et quelle acquisition peux-tu dire qu'elle est utile en temps de paix ?

Pour les conventions, Socrate.

Entends-tu par là des associations ou quelque autre chose ?

Oui, des associations.

[b] Ceci posé, quel est le bon et utile associé pour placer les pièces au trictrac, l'homme juste ou le joueur de profession?

Le joueur de profession.

Et pour poser des briques et des pierres, le juste est-il un associé plus utile et meilleur que le maçon ?

Non pas.

Mais si le cithariste est meilleur que le juste pour frapper les cordes, pour quelle affaire commune le juste est-il un meilleur associé que le cithariste ?

Pour les affaires d'argent, ce me semble.

Sauf le cas peut-être, Polémarque, où il faut faire usage de l'argent, par exemple s'il faut acheter ou vendre un cheval [c] en commun ; alors, selon moi, c'est l'homme de cheval, n'est-ce pas ?

Il me le semble.

Et s'il s'agit d'un bateau, c'est le constructeur ou le pilote.

Il semble.

En quel cas donc le juste sera-t-il plus utile que les autres dans l'emploi que l'association fera de son or ou de son argent ?

Dans le cas d'un dépôt qu'on veut retrouver intact, Socrate.

C'est-à-dire quand on ne veut faire aucun usage de son argent et qu'on le laisse oisif ?

Oui, vraiment.

C'est donc quand l'argent est inutilisé et pour cette raison [d] même que la justice est utile ?

Apparemment.

Quand donc il faut conserver une serpette, la justice est utile à l'association et à l'individu ; mais quand il faut s'en servir, c'est l'art du vigneron.

Il le semble.

De même, s'il s'agit de garder un bouclier ou une lyre sans en faire usage, tu diras que la justice est utile ; mais que, s'il faut s'en servir, c'est l'art de l'hoplite ou du musicien.

Il le faut bien.

Et en général, à l'égard de n'importe quelle autre chose, la justice est inutile, quand on se sert de cette chose, et utile, quand on ne s'en sert pas ?

Il y a apparence.

[e] Mais alors, mon ami, la justice n'est pas bonne à grand'chose, si elle n'est utile que pour les choses dont on ne fait pas usage. Mais examinons encore ceci. Est-ce que l’homme le plus adroit à porter des coups, soit au pugilat, soit dans toute autre espèce de lutte, est-ce que cet homme n'est pas aussi le plus adroit à se garder des coups qu'on lui porte ?

Assurément si.

De même est-ce que l'homme habile à se garder d'une maladie, n'est pas aussi le plus habile à la donner en secret ?

Je le crois pour ma part.

[334 a] Mais alors si quelqu'un s'entend à dérober les desseins et toutes les entreprises de l'ennemi, le même homme saura aussi garder une armée ?

Oui certes.

Par conséquent, lorsqu'un homme est habile à garder une chose, il est habile aussi à la dérober.

Il le semble.

Si donc le juste est habile à garder de l'argent, il est habile aussi à le dérober.

C'est du moins, dit-il, une conséquence de ton raisonnement .

Ainsi le juste vient de nous apparaître comme une sorte de voleur, et il se pourrait que tu aies appris cela d'Homère. Homère en effet fait grand cas de l'aïeul maternel d'Ulysse, [b] Autolycos, et déclare qu'il surpassait tous les hommes dans l'art de dérober et de se parjurer. Par conséquent, selon toi, selon Homère, et selon Simonide, la justice paraît être une sorte d'art de voler, mais dans l'intérêt de ses amis et au préjudice de ses ennemis. N'est-ce pas ce que tu voulais dire ?

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tag:https://www.univ-conventionnelle.com,2019:rss-1258571 Séance du 5 mars 2009 Wed, 04 Mar 2009 10:20:00 +0100 fr Frédéric Dupin Nous aborderons aujourd'hui un nouvel interlocuteur de Socrate : Polémarque, fils de Céphale, et héritier de la parole de la tradition, que le retrait du vieillard a laissée pendante.

Or Polémarque se distingue de son père en ce qu'il croit pouvoir fournir à la pratique aveugle de Céphale des lumières et des justifications dont ne se soucie guère le vieil homme. Il s'agit toutefois moins, on le verra, de véritables raisons que de références et de sentences obscures énoncées par l'un des "pères" de la patrie athénienne, le poète Simonide.

À sa manière, Polémarque tient donc son éducation nationale et traditionnelle pour une formation intellectuelle. Il apparaîtra que sa culture ne l'a pas même mis en état de comprendre ce que c'est que la justice.

L'enjeu des deux séances que nous consacrerons à Polémarque sera donc de comprendre cette manière qu'à la tradition de se donner l'apparence d'une pensée, tout en nous écartant radicalement de tout jugement réel, et ainsi de deviner ce qui menace une culture qui se borne à l'érudition.

Nous commencerons par souligner l'obscurité de la formule de Simonide, afin de montrer ce qu'elle révèle de ses impensés propres. Ce qui se dit en effet à travers ce morceau de poèsie athénienne, c'est une conception militariste de la justice.

Le cours s'appuiera sur ce premier extrait de l'entretien.

Ecouter le cours



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