Université Conventionnelle https://www.univ-conventionnelle.com/ fr 2019-07-24T09:33:42+02:00 tag:https://www.univ-conventionnelle.com,2019:rss-2663982 Pourquoi nul ne veut du gouvernement des philosophes, République VI [487a-489b] Wed, 02 Feb 2011 11:45:00 +0100 fr Frédéric Dupin
Alors Adimante : — Socrate, dit-il, à ces b arguments que tu as avancés, personne ne serait à même de s’opposer. Mais ceux qui à chaque fois t’entendent parler comme tu le fais à présent éprouvent à peu près l’impression que voici : ils pensent que par manque d’expérience dans la pratique des questions et des réponses, ils se laissent entraîner par le dialogue un peu à chaque question ; que, ces petites quantités s’additionnant, à la fin de l’échange la déviation s’avère grande, et les entraîne à l’opposé des premiers arguments ; et que, de même que face à ceux qui sont forts au jeu de dés, ceux qui ne le sont pas finissent par se laisser bloquer et ne savent plus quoi jouer, de même eux aussi finissent par se laisser c bloquer et ne savent plus quoi dire dans cette autre sorte de jeu de dés, joué, lui, non avec des jetons mais avec des paroles. Car, pour ce qui concerne le vrai, ils ne pensent nullement qu’il se trouve plus du côté de leur adversaire que du leur, Je dis cela en considérant ce qui se passe à présent. En ce moment, en effet, on pourrait te dire qu’en paroles on n’a rien à opposer à chacune de tes questions, mais qu’en fait on voit que parmi tous ceux qui se sont dirigés vers la philosophie (non pas ceux qui se sont attachés à elle d dès leur jeunesse pour se faire éduquer, et l’ont quittée ensuite’, mais ceux qui s’y adonnent plus longuement), les uns — la plupart — deviennent tout à fait déformés, pour ne pas dire immoraux, et que les autres, qui semblent les plus respectables, sans doute sous l’effet de cette occupation dont toi tu fais l’éloge, deviennent inutiles aux cités. "Et moi, l’ayant écouté : — Crois-tu, dis-je, que ceux qui disent cela disent faux ?
— Je ne sais pas, dit-il, mais c’est avec plaisir que j’entendrais ce qu’est ton avis. e — Tu entendrais qu’à mon avis en tout cas, ils me paraissent dire le vrai.
— Comment alors, dit-il, peut-on prétendre que les cités ne connaîtront pas de cesse à leurs maux avant qu’en elles ce soient les philosophes qui dirigent, si nous sommes d’accord pour dire qu’ils leur sont inutiles ?
— Tu me poses une question, dis-je, qui demande une réponse énoncée à l’aide d’une image.
— Mais toi, n’est-ce pas, dit-il, je crois que tu n’as pas l’habitude de parler par images !
— Très bien, dis-je. Tu te moques de moi après m’avoir jeté dans un argument si difficile à démontrer ? Mais écoute-moi donc développer l’image en question : 488 tu verras encore mieux les difficultés que j’ai à composer des images . Ce que subissent les hommes les plus respectables dans leurs relations avec les cités est en effet si pénible, qu’il n’y a pas une seule autre chose qui en subisse autant. Il faut, pour en composer une image et ainsi prendre leur défense, la composer à partir de plusieurs éléments, comme quand les peintres peignent des boucs-cerfs et des êtres de ce genre, en faisant des mélanges. Figure-toi en effet une scène comme celle-ci, qui ait lieu soit sur plusieurs bateaux, soit sur un seul : un patron qui, par la taille et la force, l’emporte sur tous ceux qui sont dans son bateau, b mais qui est un peu sourd et a pareillement la vue basse ; et ce qu’il connaît de la "navigation est de même qualité ; les matelots, eux, sont en dissension les uns avec les autres au sujet du pilotage, chacun croit que c’est à lui de piloter, alors qu’il n’en a jamais appris l’art ni ne peut désigner celui qui aurait été son maître, ni en quel temps il l’aurait appris ; et, bien plus, ils affirment que cela ne peut même pas s’enseigner ; et même, si quelqu’un dit que cela peut s’enseigner, ils sont tout prêts c à le mettre en pièces. Eux, on les voit agglutinés sans cesse autour du patron lui-même, lui demandant qu’il leur confie la barre, et faisant tout pour l’obtenir ; et quelquefois, s’ils échouent à le persuader, mais que c’en sont plutôt d’autres à leur place qui y arrivent, ou bien ils tuent ces concurrents, ou bien ils les jettent par-dessus bord ; le patron attitré, ils l’assujettissent par la mandragore ou par l’ivresse, ou par quelque autre moyen, et prennent la direction du bateau, se servant de ce qu’il contient, et tout en buvant et en festoyant, ils mènent la navigation qu’on peut attendre de tels hommes. Et qui plus est, lui donnant le nom de spécialiste de la navigation d et du pilotage et d’expert en bateaux, ils font l’éloge de quiconque est doué pour concevoir comment les aider à prendre la direction, soit en persuadant le patron, soit en lui faisant violence ; celui qui n’est pas fait ainsi, ils le traitent d’inutile ; quant au véritable pilote, ils n’ont même pas idée qu’il lui soit nécessaire de faire une étude de la marche de l’année, des saisons, du ciel, des astres, et des vents, et de tout ce qui concerne son art, s’il veut un jour être réellement apte à diriger un bateau. Pour ce qui est de la façon dont il aura à piloter, en tenant compte de la bonne e ou de la mauvaise volonté de certains des marins, ils ne croient pas qu’il soit possible d’en acquérir l’art ni l’étude, et du même coup d’acquérir aussi l’art du pilote . Eh bien, si telle était "la situation sur les bateaux, ne penses-tu pas que l’homme véritablement doué pour piloter serait nommé un observateur des airs, un bavard, et un homme sans utilité pour eux, 489 par ceux qui naviguent sur les bateaux munis d’un tel équipage ?
— Si, certainement, dit Adimante.
— Je crois, dis-je, que tu n’as certes pas besoin que cette image te soit expliquée pour voir qu’elle ressemble à l’attitude des cités à l’égard des philosophes véritables, mais que tu comprends ce que je veux dire.
— Oui, certainement, dit-il.
— Eh bien, celui qui s’étonne que les philosophes ne soient pas honorés dans les cités, instruis-le en premier lieu de cette image, et essaie de le persuader que ce qui serait bien plus étonnant, ce serait qu’ils b y soient honorés.
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tag:https://www.univ-conventionnelle.com,2019:rss-1960835 L'aveuglement politique, République IV [426b-427a] Tue, 23 Mar 2010 12:43:00 +0100 fr Frédéric Dupin — Et même si c’était la cité entière, comme nous le disions tout à l’heure, qui agissait de la sorte, tu n’en ferais pas l’éloge non plus. Or ne te semble-t-il pas qu’elles agissent dans le même sens, toutes celles des cités qui, alors qu’elles ont un mauvais régime politique, (c) défendent à leurs citoyens d’ébranler la disposition générale de la cité, et annoncent que sera mis à mort quiconque l’entreprend ; alors que celui qui prend le plus agréablement soin des gens soumis à un tel régime, et leur fait des grâces, en les flattant et en prévenant leurs désirs, qu’il s’entend à satisfaire, celui-là sera au contraire pour eux un homme de bien, qui s’y connaît en choses importantes, un homme qu’ils honoreront ?
— Si, c’est bien dans le même sens qu’elles agissent, à mon avis, dit-il, et je ne les en loue nullement. — (d) Mais que dis-tu alors de ceux qui consentent à soigner ce genre de cités, et qui y mettent tout leur cœur ? N’admires-tu pas leur virilité, et leur obligeance ?
— Si, dit-il, à l’exception toutefois de ceux qui se laissent tromper par elles, et qui croient être véritablement des hommes politiques parce qu’ils sont loués par la masse.
— Que veux-tu dire ? Tu n’as pas d’indulgence pour ces hommes-là ? dis-je. Crois-tu qu’il soit possible, quand un homme ne sait pas mesurer, et que beaucoup d’autres hommes dans le même cas lui disent qu’il a quatre coudées, qu’il n’adopte pas (e) cette idée de lui-même?
— Non, je ne le crois pas, dit-il, dans ce cas-là du moins.
— Alors retiens ta colère. En effet de tels hommes sont d’une certaine façon les plus plaisants de tous : ils légifèrent sur les détails que nous avons énumérés tout à l’heure, et ne cessent d’apporter des corrections, persuadés qu’ils vont trouver une limite aux méfaits commis dans les relations contractuelles et dans ce dont je parlais moi-même à l’instant, et méconnaissant qu’en réalité c’est comme s’ils sectionnaient les têtes d’une Hydre.
— Sans aucun doute, (427) dit-il, ils ne font rien d’autre.
— En ce qui me concerne, dis-je, pour ce genre de choses, dans le domaine des lois et du régime politique, j’ai tendance à croire que, ni dans une cité mal gouvernée ni dans une cité qui l’est bien, le vrai législateur ne doit s’en préoccuper : dans la première parce que c’est sans utilité et sans effet, dans la seconde parce que n’importe qui pourrait retrouver certaines de ces prescriptions, tandis que les autres découlent automatiquement des façons de faire acquises antérieurement.

Note

On rapprochera évidement ce passage de l'Apologie de Socrate : Ce dernier, véritable médecin de la cité y doit rendre compte de l'amertume de ses remèdes devant une assemblée d'enfants agité par ces docteurs ignorants que sont les gouvernants. Notre page rend en effet compte d'un aveuglement nécessaire chez le politique qui doit calmer la colère vertueuse des deux interlocuteurs de Socrate.


Prolongement : Condorcet, ou le silence de la loi comme sagesse du politique

Sur la nécessité de circonscrire l'espace de la législation à la sphère effective de la politique et l'inutilité de légiférer sur les maux de la société, en ce qu'ils ont des origines toute autre que politique, on pourra rapprocher notre page du minimalisme de Condorcet. La rationalité républicaine prescrit en effet en premier lieu une détermination stricte de ce qui relève ou non de la loi : la passion procédurière, et la prétention, de faire loi de toutes choses témoignent ici, d'une manière différente, de la déraison politique commune.

Il y a deux parties bien distinctes dans toute législation : décider quels sont les objets sur lesquels on peut légitimement faire des lois ; décider quelles doivent être ses lois.
Si tous les hommes ne s’accordaient pas sur ce que doit être l’objet des lois, si cette détermination n’était pas susceptible de s’établir sur des principes démontrés, il deviendrait alors raisonnable et juste de décider cette question à la pluralité. Mais il en résulterait dans l’ordre de la société quelque chose d’arbitraire, et une institution qui ne serait juste que parce qu’elle serait nécessaire. Si, au contraire, comme je le crois, la détermination de ce qui doit être l’objet des lois est susceptible de preuves rigoureuses, dès lors il ne reste plus rien d’arbitraire dans l’ordre des sociétés. (…)
Une loi est donc proprement une déclaration que l’assemblée (relativement à telle action qui doivent être soumises à une règle commune) l’assemblée générale des citoyens, ou tel corps chargé par eux d’exercer cette fonction, a décidé à la pluralité, regardée comme insuffisante, que la raison exigeait que cette règle fût telle.
Ainsi la proposition : telle chose doit être réglée par une loi ; et la proposition : telle loi sur cette chose est conforme à la raison et au droit, peuvent être regardées comme deux propositions qui peuvent être vraies ou fausses ; et l’intérêt général est de faire en sorte qu’il soit très probable qu’elles seront presque toujours vraies.

CONDORCET, Lettre d’un bourgeois de New Haven à un citoyen de Virginie sur l’inutilité de partager le pouvoir législatif entre plusieurs corps. (1787)



L'ensemble de ces textes ont été évoqués dans la séance du 25 mars 2010 de l'atelier de Frédéric Dupin consacré à la République de Platon.



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https://www.univ-conventionnelle.com/L-aveuglement-politique-Republique-IV-426b-427a_a196.html
tag:https://www.univ-conventionnelle.com,2019:rss-1878023 Poètes et législateurs, Lois VII Thu, 11 Feb 2010 13:12:00 +0100 fr Frédéric Dupin
[817a] Quant à nos poètes tragiques, à ces poètes qu’on appelle les poètes sérieux, supposons qu’un jour certains d’entre eux viennent nous trouver et nous questionnent à peu près en ces termes : « Étrangers, devrons-nous, oui ou non, fréquenter votre territoire ? devrons-nous y porter, y conduire notre poésie ? Sinon, quelle décision vous a-t-il paru bon de prendre sur un sujet de cet ordre ? » À ces hommes divins, que nous faut-il à bon droit répondre ? Ceci effectivement si je ne me trompe : [817b] « O les meilleurs des étrangers, leur répondrions-nous, nous autres, nous composons un poème tragique dans la mesure de nos moyens, à la fois le plus beau et le plus excellent possible : autrement dit, notre organisation politique toute entière consiste en une imitation de la vie la plus belle et la plus excellente ; et c’est justement ce que nous affirmons, nous, être réellement une tragédie, la tragédie la plus authentique ! Dans ces conditions, si vous êtes des poètes, poètes nous sommes également, composant une œuvre du même genre que la vôtre, vos concurrents professionnels aussi bien que vos compétiteurs, étant les auteurs du drame le plus magnifique : celui précisément dont seul, un code authentique de lois est le metteur en scène naturel, ainsi que nous en avons l’espérance ! [817c] N’allez pas vous imaginer par conséquent que, sans du moins y faire difficulté, nous vous permettrons jamais, comme cela, de venir planter vos tréteaux chez nous, sur la place du marché, et présenter au public des acteurs à la belle voix qui parleront plus fort que nous ; que nous vous donnerons le droit d’adresser publiquement des discours à nos enfants, à nos femmes, à la foule toute entière : en y parlant des mêmes pratiques que nous-mêmes, mais sans en dire les mêmes choses, qui en sont, pour la plupart, tout l’opposé ! Peu s’en faudrait en effet que ce ne fût, oui, aussi bien de notre part que de la cité toute entière, une démence complète, s’il s’en trouvait une pour vous laisser le droit de faire ce que je viens de dire, avant que les autorités aient décidé si vous avez composé une œuvre avouable et bonne à être entendue par le public ! À cette heure donc, enfants qui êtes les rejetons des Muses les plus molles, commencez par exposer devant les magistrats vos chants à côté des nôtres, et si ceux qui sont de vous apparaissent identiques aux nôtres, ou même meilleurs, alors nous vous accorderons un chœur, mais s’il n’en est pas ainsi, chers amis, la chose ne nous serait jamais possible ! » [817d]

Note

Texte commenté lors de la séance du 11 février 2010 de mon atelier de lecture de la République de Platon.


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https://www.univ-conventionnelle.com/Poetes-et-legislateurs-Lois-VII_a191.html
tag:https://www.univ-conventionnelle.com,2019:rss-1736933 Mosca amoureux, ou la grandeur jugée Mon, 30 Nov 2009 14:14:00 +0100 fr Frédéric Dupin Note sur le texte

Nous ne savions où couper le texte, car il faudrait tout lire ! Aussi donnons-nous tout de même le portrait d'Ernest IV, Prince de Parme, qui précède le passage célèbre de la Scala afin de mieux éclairer celui de Mosca. Le légitimisme du premier consiste à croire en la politique, et d'abord en une respectabilité des rangs et donc des mérites : il en est payé de sa peur et du ridicule, plus mortel encore ; à l'inverse Mosca sait prendre les dignités pour ce qu'elles sont parce que son amour naissant pour la belle comtesse Pietranera soutient ici sa redoutable lucidité à l'égard de lui-même. Qui a dit que l'amour rendait aveugle?


"Il eut le courage d'être timide..."
Mosca amoureux, ou la grandeur jugée
— Le croiriez-vous ? disait à la comtesse un autre voyageur, la nuit, au troisième étage de son palais, gardé par quatre-vingts sentinelles qui, tous les quarts d’heure, hurlent une phrase entière, Ernest IV tremble dans sa chambre. Toutes les portes fermées à dix verrous, et les pièces voisines, au-dessus comme au-dessous, remplies de soldats, il a peur des jacobins. Si une feuille du parquet vient à crier, il saute sur ses pistolets et croit à un libéral caché sous son lit. Aussitôt toutes les sonnettes du château sont en mouvement, et un aide de camp va réveiller le comte Mosca. Arrivé au château, ce ministre de la police se garde bien de nier la conspiration, au contraire ; seul avec le prince, et armé jusqu’aux dents, il visite tous les coins des appartements, regarde sous les lits, et, en un mot, se livre à une foule d’action ridicules dignes d’une vieille femme. Toutes ces précautions eussent semblé bien avilissantes au prince lui-même dans les temps heureux où il faisait la guerre et n’avait tué personne qu’à coups de fusil. Comme c’est un homme d’infiniment d’esprit, il a honte de ces précautions, elles lui semblent ridicules, même au moment où il s’y livre, et la source de l’immense crédit du comte Mosca, c’est qu’il emploie toute son adresse à faire que le prince n’ait jamais à rougir en sa présence. C’est lui, Mosca, qui, en sa qualité de ministre de la police, insiste pour regarder sous les meubles, et, dit-on à Parme, jusque dans les étuis de contrebasses’. C est le prince qui s’y oppose, et plaisante son ministre sur sa ponctualité excessive."Ceci est un parti, lui répond le comte Mosca : songez aux sonnets satiriques dont les jacobins nous accableraient si nous vous laissions tuer. Ce n’est pas seulement votre vie que nous défendons ; c’est notre honneur."Mais il paraît que le prince n’est dupe qu’à demi, car si quelqu’un dans la ville s’avise de dire que la veille on a passé une nuit blanche au château, le grand fiscal Rassi envoie le mauvais plaisant à la citadelle, et une fois dans cette demeure élevée et en bon air, comme on dit à Parme, il faut un miracle pour que l’on se souvienne du prisonnier. C’est parce qu’il est militaire, et qu’en Espagne, il s’est sauvé vingt fois le pistolet à la main, au milieu des surprises, que le prince préfère le comte Mosca à Rassi, qui est bien plus flexible et plus bas. Ces malheureux prisonniers de la citadelle sont au secret le plus rigoureux et l’on fait des histoires sur leur compte. Les libéraux prétendent que, par une invention de Rassi, les geôliers et confesseurs ont ordre de leur persuader que, tous les mois à peu près, l’un d’eux est conduit à la mort. Ce jour-là les prisonniers ont la permission de monter sur l’esplanade de l’immense tour, à cent quatre-vingts pieds d’élévation, et de là ils voient défiler un cortège avec un espion qui joue le rôle d’un pauvre diable qui marche à la mort.
Ces contes, et vingt autres du même genre et d’une non moindre authenticité, intéressaient vivement Mme Pietranera, le lendemain elle demandait des détails au comte Mosca, qu’elle plaisantait vivement. Elle le trouvait amusant et lui soutenait qu’au fond il était un monstre sans s’en douter. Un jour, en rentrant à son auberge, le comte se dit : "Non seulement cette comtesse Pietranera est une femme charmante ; mais quand je passe la soirée dans sa loge, je parviens à oublier certaines choses de Parme dont le souvenir me perce le cœur."
"Ce ministre, malgré son air léger et ses façons brillantes, n’avait pas une âme à la française ; il ne savait pas oublier les chagrins. Quand son chevet avait une épine, il était obligé de la briser et de l’user à force d’y piquer ses membres palpitants."Je demande pardon pour cette phrase, traduite de l’italien.
Le lendemain de cette découverte, le comte trouva que, malgré les affaires qui l’appelaient à Milan, la journée était d’une longueur énorme ; il ne pouvait tenir en place ; il fatigua les chevaux de sa voiture. Vers les six heures, il monta à cheval pour aller au Corso ; il avait quelque espoir d’y rencontrer Mme Pietranera ; ne l’y ayant pas vue, il se rappela qu’à huit heures le théâtre de la Scala ouvrait ; il y entra et ne vit que dix personnes dans cette salle immense. Il eut quelque pudeur de se trouver là."Est-il possible, dit-il, qu’à quarante-cinq ans sonnés je fasse des folies dont rougirait un sous-lieutenant ! Par bonheur personne ne les soupçonne."Il s’enfuit et essaya d’user le temps en se promenant dans ces rues si jolies qui entourent le théâtre de la Scala. Elles sont occupées par des cafés qui, à cette heure, regorgent de monde ; devant chacun de ces cafés, des foules de curieux établis sur des chaises, au milieu de la rue, prennent des glaces et critiquent les passants. Le comte était un passant remarquable ; aussi eut-il le plaisir d’être reconnu et accosté. Trois ou quatre importuns, de ceux qu’on ne peut brusquer, saisirent cette occasion d’avoir audience d’un ministre si puissant. Deux d’entre eux lui remirent des pétitions ; le troisième se contenta de lui adresser des conseils fort longs sur sa conduite politique.
"On ne dort point, dit-il, quand on a tant d’esprit ; on ne se promène point quand on est aussi puissant."Il rentra au théâtre et eut l’idée de louer une loge au troisième rang ; de là son regard pourrait plonger, sans être remarqué de personne, sur la loge des secondes où il espérait voir arriver la comtesse. Deux grandes heures d’attente ne parurent point trop longues à cet amoureux ; sur de n’être point vu, il se livrait avec bonheur à toute sa folie."La vieillesse, se disait-il, n’est-ce pas, avant tout, n’être plus capable de ces enfantillages délicieux ? "
Enfin la comtesse parut. Armé de sa lorgnette, il l’examinait avec transport."Jeune, brillante, légère comme un oiseau, se disait-il, elle n’a pas vingt-cinq ans. Sa beauté est son moindre charme : où trouver ailleurs cette âme toujours sincère, qui jamais n’agit avec prudence, qui se livre tout entière à l’impression du moment, qui ne demande qu’à être entraînée par quelque objet nouveau ? Je conçois les folies du comte Nani."
Le comte se donnait d’excellentes raisons pour être fou, tant qu’il ne songeait qu’à conquérir le bonheur qu’il voyait sous ses yeux. Il n’en trouvait plus d’aussi bonnes quand il venait à considérer son âge et les soucis quelquefois fort tristes qui remplissaient sa vie."Un homme habile à qui la peur ôte l’esprit me donne une grande existence et beaucoup d’argent pour être son ministre ; c’est-à-dire tout ce qu’il y a au monde de plus méprisé voilà un aimable personnage à offrir à là comtesse ! "Ces pensées étaient trop noires, il revint à Mme Pietranera ; il ne pouvait se lasser de la regarder, et pour mieux penser à elle il ne descendait pas dans sa loge."Elle n’avait pris Nani, vient-on de me dire, que pour faire pièce à cet imbécile de Limercati qui ne voulut pas entendre à donner un coup d’épée ou à faire donner un coup de poignard à l’assassin du mari. Je me battrais vingt fois pour elle", s’écria le comte avec transport. A chaque instant il consultait l’horloge du théâtre qui par des chiffres éclatants de lumière et se détachant sur un fond noir avertit les spectateurs, toutes les cinq minutes, de l’heure où il leur est permis d’arriver dans une loge amie. Le comte se disait : "Je ne saurais passer qu’une demi-heure tout au plus dans sa loge, moi, connaissance de si fraîche date ; si j’y reste davantage, je m’affiche, et grâce à mon âge et plus encore à ces maudits cheveux poudrés, j’aurai l’air attrayant d’un Cassandre."Mais une réflexion le décida tout à coup : "Si elle allait quitter cette loge pour faire une visite, je serais bien récompensé de l’avarice avec laquelle je m’économise ce plaisir."Il se levait pour descendre dans la loge où il voyait la comtesse ; tout à coup, il ne se sentit presque plus d’envie de s’y présenter."Ah ! voici qui est charmant, s’écria-t-il en riant de soi-même et s’arrêtant sur l’escalier ; c’est un mouvement dé timidité véritable ! voilà bien vingt-cinq ans que pareille aventure ne m’est arrivée."
Il entra dans la loge en faisant presque effort sur lui-même ; et, profitant en homme d’esprit de l’accident qui lui arrivait, il ne chercha point du tout à montrer de l’aisance ou à faire de l’esprit en se jetant dans quelque récit plaisant, il eut le courage d’être timide, il employa son esprit à laisser entrevoir son trouble sans être ridicule."Si elle prend la chose de travers, se disait-il, je me perds à jamais. Quoi ! timide avec des cheveux couverts de poudre, et qui sans le secours de la poudre paraîtraient gris ! Mais enfin la chose est vraie, donc elle ne peut être ridicule que si je l’exagère ou si j’en fais trophée."La comtesse s’était si souvent ennuyée au château de Grianta vis-à-vis des figures poudrées de son frère, de son neveu et de quelques ennuyeux bien pensants du voisinage qu’elle ne songea pas à s’occuper de la coiffure dé son nouvel adorateur.

La Chartreuse de Parme, VI, extrait (1839)

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https://www.univ-conventionnelle.com/photo/art/imagette/1736933-2353157.jpg https://www.univ-conventionnelle.com/Mosca-amoureux-ou-la-grandeur-jugee_a186.html
tag:https://www.univ-conventionnelle.com,2019:rss-1633085 La République, pour quoi faire ? Fri, 09 Oct 2009 15:26:00 +0200 fr Marie Perret La République, pour quoi faire ?
Nous nous efforcerons, dans le cadre de cet atelier, de construire le concept de République. La République se présente d'abord sous la forme d'un fait empirique, assignable à un moment de l'histoire. Proclamée le 22 septembre 1792, la République moderne est une forme de gouvernement qui fut édifiée sur les ruines de la Monarchie. Mais la République peut aussi être envisagée à partir d'une perspective résolument théorique. Telle est la perspective que nous privilégierons. Nous chercherons à rendre compte de la République comme Idée. Notre projet est de déployer le dispositif intellectuel qui sous-tend le régime républicain.

Il s'agira, en premier lieu, de penser la République comme un modèle original d'association articulant Etat, société civile et corps politique. Nous montrerons que le modèle républicain apporte une solution inédite à une question qui est au centre de la philosophie politique moderne : comment produire, à partir d'une multiplicité atomique, un peuple de citoyens ? L'originalité du modèle d'association politique que la République institue réside dans la façon dont est pensé le lien politique : la République ne crée pas une communauté d'appartenance, mais une forme paradoxale d'association qui lie entre eux des sujets libres et n'ayant d'autre motif de s'associer que la préservation de leur singularité. En cela, le modèle républicain vise moins l'harmonie que la concorde.

Nous interrogerons, en second lieu, les principes philosophiques qui sont au fondement de la République. Nous montrerons que le modèle républicain repose sur un dualisme de principe : le principe de laïcité, qui régit la sphère de l'autorité publique, et le principe de tolérance, qui régit l'espace civil. L'analyse du concept de laïcité permettra de saisir ce qui sépare deux modèles de démocratie possibles, qui sont aujourd'hui en concurrence : le modèle anglo-saxon et le modèle français. Chacun de ces deux modèles engage une certaine conception du droit, du pouvoir et de la citoyenneté. Nous mettrons en évidence les enjeux actuels du combat pour la laïcité. Nous nous pencherons sur son cadre juridique, avant de montrer que la laïcité définit aussi un cadre théorique permettant de concevoir la coexistence des libertés. Nous montrerons, enfin, qu'on peut déduire de la laïcité une théorie de la culture fondée sur la prévalence des humanités.

L'école publique est, dans la République, une institution singulière en ceci qu'elle en est à la fois le produit et la condition. C'est la raison pour laquelle nous nous pencherons, en troisième lieu, sur le lien organique qui existe entre la République et l'école. Dans une conférence prononcée en 1901 et intitulée « Le culte de la raison comme fondement de la République », Emile Chartier montrait que l'instauration de la République ne garantit nullement contre le retour de « l'âme monarchique ». Si l'école est la condition d'existence et de pérennité de la République, c'est parce qu'elle lui est en quelque sorte isomorphe : c'est à l'école que l'élève fait l'expérience concrète d'une liberté qu'on ne saurait confondre avec la spontanéité, d'une égalité qu'on ne saurait confondre avec l'égalitarisme, mais aussi d'une fraternité qu'on ne saurait confondre avec la camaraderie.

Mais l'instauration d'un gouvernement républicain ne garantit pas non plus contre le retour de l'oligarchie. C'est pourquoi « la République politique doit aboutir à la République sociale ». Comment penser cet aboutissement que Jaurès appelait de ses voeux en 1893 ? La République est-elle conciliable avec le libéralisme économique ? Le capitalisme néolibéral ne ruine-t-il pas les fondements mêmes de la République ? Nous serons amenés, dans un quatrième temps, à réfléchir sur ces questions. Nous nous proposerons d'analyser le principe de solidarité. Nous montrerons que la solidarité n'est pas une sécularisation de la charité, mais une façon originale d'instaurer la justice sociale sur fond d'aveuglement. La sécurité sociale, création du Conseil National de la Résistance, est, de ce point de vue, un dispositif intéressant puisqu'il permet de comprendre la philosophie qui sous-tend le principe de solidarité.

L'idée républicaine est également fréquemment associée au centralisme étatique : quels liens pourtant doivent-ils se tisser entre le principe juridique d'égalité devant la loi et la question de l'unité nationale? Les institutions républicaines sont elles compatibles avec le fédéralisme, et que devons-nous entendre exactement par l'idée républicaine de souveraineté nationale dans un monde multiculturel?

Car de la discrimination positive à la politique des quotas, la question de la diversité est considérée par certains comme la pierre d'achoppement du modèle républicain. La République peut-elle s'accommoder, au nom de la lutte contre les discriminations, au nom de l'intégration et de la mobilité sociale, de la prise en compte de l'origine ethnique ou sociale des individus ? Une telle prise en compte favorise-t-elle l'égalité ou bien constitue-t-elle, au contraire, une rupture du principe d'égalité ? Nous nous pencherons, pour finir, sur ces questions qui engage le problème de savoir jusqu'où la République doit s'aveugler sur les particularismes individuels.

Suivez les séances de l'atelier sur son blog dédié


Architecture de l'atelier

Voici le plan général de l'atelier ; nous vous invitons à consulter régulièrement le blog dédié à ce cours : vous y trouverez des précisions sur chaque séance, des liens et des textes utiles à l'approfondissement du travail de chacun.

1. Qu'est-ce que la République ?

Essai de théorisation du modèle républicain (Jean-Marie Kintzler)

2. La République et la laïcité :

2.1. Les enjeux du combat laïque aujourd'hui (Bernard Teper).
2.2. Le cadre juridique français de la laïcité, la loi de 1905 et la Convention européenne des droits de l'homme (Charles Arambourou).
2.3. Le régime de la laïcité : un modèle d'association politique (Catherine Kintzler).
2.4. Laïcité et culture (Catherine Kintzler).

3. La République et son école

analyse de la conférence d'Emile Chartier « Le culte de la raison comme fondement de la République » (Marie Perret).

4. Pourquoi la République est-elle sociale ?

La question des services publics (Bernard Teper).

5. République, Etat et institutions (Frédéric Dupin).

6. De la charité à la solidarité : la République et la sécurité sociale (Bernard Teper).

7. La République face à la question de la diversité (Gwénaële Calvès)


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