un atelier de lecture animé par Jean-Michel Muglioni


Le cours se tiendra le mercredi 14 mars 2012, de 19h30 à 21h30, à l'EDMP, 8 impasse Crozatier, Paris 12. L'entrée est libre et gratuite.


L’unité de dénomination est-elle sensible ou intellectuelle ? (14/03/12)
Nous faisons un long détour pour parvenir à comprendre ce que c’est qu’un concept (et ceci dans une perspective définie par Kant, un concept, une catégorie, ou, quand il s’agit des notions géométriques et mathématiques en général, un schème, mais nous n’avons pas encore envisagé cette année cette dernière notion).

Nous sommes arrivés à poser le problème de l’unité de dénomination : qu’est-ce qui fait que nous pouvons réunir sous un seul terme une diversité d’idées différentes ? Nous parlons tous des langues dont les termes sont généraux : nous pouvons réunir sous le nom « arbre » la diversité des idées particulières par lesquelles nous nous représentons des arbres. Comment est-ce possible ? La réponse de Hume, c’est que ces idées particulières ont entre elles une ressemblance. Et donc l’unité recherchée est sensible et non intellectuelle : l’unité de dénomination a pour principe quelque chose qui est encore d’ordre sensible et non pas proprement conceptuel. Il n’y a pas de concept d’arbre correspondant au mot arbre !

Je vais prendre le temps de montrer qu’en effet il peut y avoir quelque chose comme une unité sensible et non intellectuelle ou conceptuelle qui permet de réunir sous un terme commun diverses représentations. Ainsi les couleurs chaudes sont unifiées par un caractère sensible et non intellectuel. Et pour rendre compte de la correspondance sensible qui fait l’unité de cinq sens, nous relirons Baudelaire.

Correspondances

La nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles
L'homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l'observent avec des regards familiers.

Comme de longs échos qui de loin se confondent
Dans une ténébreuse et profonde unité,
Vaste comme la nuit et comme la clarté,
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.

Il est des parfums frais comme des chairs d'enfants,
Doux comme les hautbois, verts comme les prairies,
- Et d'autres, corrompus, riches et triomphants,

Ayant l'expansion des choses infinies,
Comme l'ambre, le musc, le benjoin et l'encens,
Qui chantent les transports de l'esprit et des sens.


Charles Baudelaire, les fleurs du mal

Concept, ressemblance et similitude

Une fois que nous aurons approfondi l’idée d’une unité sensible au principe de l’unité de dénomination, nous nous demanderons si, comme le dit Hume, c’est vraiment une ressemblance qui permet d’appeler simples toutes les idées simples et si nous pouvons nous passer de concepts comme il le demande.
Il y a là une réflexion assez difficile !

Ce sera donc l’occasion de montrer à des non-spécialistes sur quel type de problème achoppent les philosophes. Occasion d’apprendre à s’étonner sur ce qui d’ordinaire va de soi. La vraie philosophie ne répond pas aux questions que les hommes ont coutume de se poser avant d’avoir réfléchi et qui nourrissent les débats médiatiques (ou les modes philosophiques) : elle apprend à s’étonner de ce qui d’ordinaire va de soi, à s’interroger sur ce que précisément ces faux débats ne remettent jamais en question.

Nous suivrons (peut-être seulement le 28 mars) sur ce point Rousseau dont voici un extrait (célèbre !).

Rousseau, Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, 1° partie

Il s’agit d’une réflexion sur l’impossibilité de monter comment les hommes ont pu inventer une langue !

[28] Chaque objet reçut d'abord un nom particulier, sans égard aux genres, et aux espèces, que ces premiers instituteurs n'étaient pas en état de distinguer ; et tous les individus se présentèrent isolés à leur esprit, comme ils le sont dans le tableau de la nature. Si un chêne s'appelait A, un autre chêne s'appelait B : de sorte que plus les connaissances étaient bornées, et plus le dictionnaire devint étendu. L'embarras de toute cette nomenclature ne put être levé facilement : car pour ranger les êtres sous des dénominations communes, et génériques, il en fallait connaître les propriétés et les différences ; il fallait des observations, et des définitions, c'est-à-dire, de l'histoire naturelle et de la métaphysique, beaucoup plus que les hommes de ce temps-là n'en pouvaient avoir.
[29] D'ailleurs, les idées générales ne peuvent s'introduire dans l'esprit qu'à l'aide des mots, et l'entendement ne les saisit que par des propositions. C'est une des raisons pour quoi les animaux ne sauraient se former de telles idées, ni jamais acquérir la perfectibilité qui en dépend. Quand un singe va sans hésiter d'une noix à l'autre, pense-t-on qu'il ait l'idée générale de cette sorte de fruit, et qu'il compare son archétype à ces deux individus ? Non sans doute ; mais la vue de l'une de ces noix rappelle à sa mémoire les sensations qu'il a reçues de l'autre, et ses yeux, modifiés d'une certaine manière, annoncent à son goût la modification qu'il va recevoir. Toute idée générale est purement intellectuelle ; pour peu que l'imagination s'en mêle, l'idée devient aussitôt particulière. Essayez de vous tracer l'image d'un arbre en général, jamais vous n'en viendrez à bout, malgré vous il faudra le voir petit ou grand, rare ou touffu, clair ou foncé, et s'il dépendait de vous de n'y voir que ce qui se trouve en tout arbre, cette image ne ressemblerait plus à un arbre. Les êtres purement abstraits se voient de même, ou ne se conçoivent que par le discours. La définition seule du triangle vous en donne la véritable idée : sitôt que vous en figurez un dans votre esprit, c'est un tel triangle et non pas un autre, et vous ne pouvez éviter d'en rendre les lignes sensibles ou le plan coloré. Il faut donc énoncer des propositions, il faut donc parler pour avoir des idées générales ; car sitôt que l'imagination s'arrête, l'esprit ne marche plus qu'à l'aide du discours. Si donc les premiers inventeurs n'ont pu donner des noms qu'aux idées qu'ils avaient déjà, il s'ensuit que les premiers substantifs n'ont pu jamais être que des noms propres.

L’objectif du cours est de montrer à partir de cette analyse ce qu’est l’unité intellectuelle ou conceptuelle pour passer de l’idée d’une unité conceptuelle ou intellectuelle, à celle d’unité de la conscience qui est au cœur de la Critique de la raison pure.

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Jean-Michel Muglioni Dimanche 11 Mars 2012



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