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Un atelier de philosophie de l'Université Conventionnelle animé par Jean-Michel Muglioni



La troisième séance de l'atelier aura lieu le mercredi 9 décembre de 19h30 à 21h30, à la Maison des associations du 11ème arrondissement, 10 rue du général Renalt, Paris XIème. L'entrée est libre et gratuite.


"L'objet sensible est d'entendement" 09/12/15

Nous avons jusqu’ici surpris l’imagination au cœur de notre perception ; nous avons ainsi déjà compris qu’il n’y a pas dans notre perception du monde des sensations simples qui seraient produites sur les organes des sens par des stimuli extérieurs : ce que nous éprouvons, sentons, percevons, est le produit de toute une alchimie où l’homme entier est en jeu, avec ses habitudes, sa mémoire, ses projets, etc. La question se pose donc de savoir ce qui distingue une perception fausse, produit de l’imagination, et une perception vraie, par laquelle nous connaissons le monde.

Pour y répondre, il nous faudra comprendre que l’entendement est au cœur de la perception ce qui fonde son réalisme, c’est-à-dire notre croyance en l’existence des choses extérieures : la « certitude sensible » se fonde sur la mise en relation de toutes nos perceptions par l’entendement, et ces perceptions ne sont rien sans ou avant cette mise en relation. C’est là l’idée difficile qu’Alain ne cesse de développer depuis ses premiers articles autour de 1900 dans la revue de Métaphysique et de Morale. Il s’agit de « …comprendre ce que l’illustre Kant a expliqué, semble-t-il, trop sommairement, c’est à savoir que notre perception dépend bien plutôt des lois de notre esprit que des propriétés de nos sens ». L’idée d’objet, juillet 1902.

Voici pour votre réflexion, quelques lignes d’Alain

 
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Après l’exemple de la lune plus grosse à l’horizon qu’au zénith, Alain poursuit, dans la première des Lettres sur la philosophie première :


Un extrait des Lettres sur la philosophie première
« Partez de là pour vous demander ce que signifie cette proposition : je vois qu'un objet est plus grand qu'un autre. Descartes montrait, dans sa Dioptrique, que la grandeur d'un objet ne peut être connue par la vue sans quelque évaluation de la distance où l'objet est supposé être ; tant que l'on n'a aucune notion de cette distance, l'on n'a aussi aucune notion de cette grandeur. On voit par là que quand ce profond philosophe nous invite à ne pas croire nos sens, c'est afin de nous découvrir l'entendement jusque dans les perceptions ; mais ce n'est pas trop, comme il le dit lui-même, de quelques mois si l'on veut faire son profit de ce conseil qui tient en quelques lignes. […] 

Au reste, mon cher ami, si vous étiez tenté d'échapper à ces réflexions pour vous perdre plus commodément dans les hypothèses que l'on pourrait ici proposer, sachez bien que je n'ai considéré la lune qu'en vue de retenir aisément votre imagination par mille souvenirs et impressions attachés à cette lune ; mais une verticale toute droite et sans ornement, au milieu d'une horizontale qui lui soit égale, paraîtra plus grande aussi bien, et donnera lieu aux mêmes réflexions. Je reviens à la lune ; parce qu'il est bon d'émouvoir pour commencer, pourvu que l'émotion soit modérée, et liée à des objets qui, évidemment, ne dépendent pas de nous. 

Vous n'arriverez pas à vous satisfaire, au sujet de cette perception fausse, tant que vous n'aurez pas compris ce que c'est que voir, et que ce n'est pas une fonction des yeux. Pour y arriver par un autre chemin, donnez-vous la perception d'une allée d'arbres en perspective, et appliquez votre esprit à cette connaissance si frappante, et immédiate en apparence, de la distance où vous voyez que se trouvent les arbres les plus éloignés. Car le loin et le près sont sensibles dans cet exemple au sens où le grand et le petit sont sensibles dans l'autre ; avec cette différence que la couleur de la lune circonscrit et définit là une grandeur, tandis que la couleur de l'arbre circonscrit et définit ici une distance. Et ce ne sera pas peu de chose si vous parvenez à comprendre que la distance ici et la grandeur là sont des relations de même espèce. Car, dites-vous de vous-même, la distance ici est plutôt conclue que perçue ; elle détermine des impressions possibles par leur lien à d'autres plutôt que des impressions réelles et présentes. » 

Note 

L'ouvrage est disponible sur le site des Classiques des sciences sociales de l'UQAC.
 


La seconde séance de l'atelier aura lieu le jeudi 19 novembre de 19h30 à 21h30, à la Maison des associations du 11ème arrondissement, 10 rue du général Renalt, Paris XIème. L'entrée est libre et gratuite.


Suite de la réflexion sur la perception, 19/11/15
La plupart des auditeurs, lors du dernier cours, ont eu grand peine à admettre que l’illusion de la lune à l’horizon demeurait même une fois qu’on l’a démasquée. Nous allons donc devoir réfléchir sur cette difficulté. Une telle illusion nous apprend beaucoup sur nous-mêmes et sur la faculté que nous avons de voir ce qu’en réalité nous ne voyons pas : « Ce sont les fous seulement, selon l'opinion commune, qui verront dans cet univers étalé des objets qui n'y sont point », dit Alain au début de ses éléments de philosophie. Eh bien l’illusion de la lune nous apprend que nous sommes tous comme ces fous, ou bien que nous avons d’abord une fausse idée de la perception. 

Quelles leçons en tirer sur la nature de la perception ?

La perception ne peut s’expliquer comme l’effet du monde sur un organe des sens. Tout notre être est engagé – corps et âme – dans la moindre de nos perceptions. Nous mettons beaucoup de nous-mêmes dans ce que nous percevons. La perception est d’emblée à l’objet : c’est la lune qui est grossie ! L’illusion a la forme de l’objet. Par conséquent nous avons à apprendre à percevoir le monde si nous ne voulons pas seulement « voir » nos préjugés et nos passions dans les choses. Ainsi la philosophie de la perception d’Alain est à la fois un apprentissage de la perception et une découverte de l’homme entier dans la moindre de ses perceptions.
 
Voici un autre exemple d’illusion, l’illusion d’Helmholtz, rapportée et expliquée par Alain dans les Eléments de philosophie :

"Certes quand je sens un corps lourd sur ma main, c'est bien son poids qui agit, et il me semble que mes opinions n'y changent rien. Mais voici une illusion étonnante. Si vous faites soupeser par quelqu'un divers objets de même poids, mais de volumes très différents, une balle de plomb, un cube de bois, une grande boîte de carton, il trouvera toujours que les plus gros sont les plus légers. L'effet est plus sensible encore s'il s'agit de corps de même nature, par exemple de tubes de bronze plus ou moins gros, toujours de même poids. L'illusion persiste si les corps sont tenus par un anneau et un crochet ; mais, dans ce cas-là, si les yeux sont bandés, l'illusion disparaît. Et je dis bien illusion, car ces différences de poids imaginaires sont senties sur les doigts aussi clairement que le chaud ou le froid. Il est pourtant évident, d'après les circonstances que j'ai rappelées, que cette erreur d'évaluation résulte d'un piège tendu à l'entendement ; car, d'ordinaire, les objets les plus gros sont les plus lourds ; et ainsi, d'après la vue, nous attendons que les plus gros pèsent en effet le plus ; et comme l'impression ne donne rien de tel, nous revenons sur notre premier jugement, et, les sentant moins lourds que nous n'attendions, nous les jugeons et finalement sentons plus légers que les autres. On voit bien dans cet exemple que nous percevons ici encore par relation et comparaison, et que l'anticipation, cette fois trompée, prend encore forme d'objet".

Et un autre commentaire de cette illusion dans les Manuscrits inédits de 1925 cité par A. Drevet dans ses morceaux choisis, Alain, philosophie, les grands textes aux PUF :

« En cette expérience, dans laquelle il ne reste rien d’obscur, il apparaît :
que les perceptions de la vue et les jugements qui en résultent sur la nature de l’objet modifient l’impression même : contact de l’anneau sur le doigt.
que la sensation qui correspond au poids ne dépend point seulement de l’objet et de la sensibilité propre à la peau, mais éminemment de la réaction musculaire, qui intéresse le corps tout entier… ;
qu’enfin cette réaction même dépend de l’anticipation, c’est-à-dire de la préparation musculaire qui conduit dans le cas actuel à des déceptions qui apparaissent sous deux espèces :
1° L’effort réel est inférieur à l’effort prévu ; il en résulte un mouvement déréglé et un trouble de l’équilibre ;
2° l’effort réel est supérieur à l’effort prévu ; le mouvement se fait alors en deux temps, avec une mobilisation précipitée qui se traduit par un trouble affectif.
Pour bien comprendre ces vicissitudes d’ordre musculaire et qui intéressent tout notre corps, il faut considérer les cas extrêmes : la marche d’escalier, le faux pas… Dans ces cas, l’émotion est violente. On en peut conclure qu’un commencement de cette émotion accompagne toutes les explorations du toucher, et nous fait sentir vivement l’écart entre nos préparations et l’action même. 
Ce qui est remarquable ici, c’est que tout le poids de l’organisme en attente se traduit par une impression tactile qui paraît simple... Et, chose remarquable, toujours sentie au niveau de l’obstacle, au point même où mon action s’exerce.
…La fausse conclusion est sentie, et cela mérite examen. Car on voit bien comment je produis le sentiment, par l’attente et la préparation ; et 
comment le sentiment se rassemble en une sensation. Dans cet exemple la sensation n’est pas donnée, mais cherchée et fabriquée par notre corps. »

 
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