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Un atelier de philosophie de l'Université Conventionnelle animé par Jean-Michel Muglioni



La sixième séance de l'atelier aura lieu le mercredi 10 février 2016 de 19h30 à 21h30, à la Maison des associations du 11ème arrondissement, 10 rue du général Renalt, Paris XIème. L'entrée est libre et gratuite.


L'objet, la perception et le délire : pourquoi faudrait-il "rester prolétaire" dans ses moindres pensées? 10/02/16

Nous lirons un propos d’Alain sur le rapport de la raison et de l’expérience. Que signifie ceci que notre pensée divague dès qu’elle n’est plus attentive aux objets et qu’au lieu de revenir toujours à la perception du monde, elle prétend pouvoir décider seule de ce qui est ? 

Nous verrons comment une philosophie de l’entendement, qui n’est pas empiriste, c’est-à-dire ne considère pas que nos idées nous viennent des sens, refuse pourtant de séparer la pensée de l’expérience.

Alain formule ainsi une idée de la philosophie : penser n’est pas seulement discourir, obéir aux lois du discours, argumenter, c’est toujours revenir à la perception. Car dès que nous ne sommes plus pour ainsi dire lestés par notre rapport au monde, nous rêvons, nous délirons. Et rien n’est plus logique en un sens que le délire.
 
De là aussi des réflexions sur le travail, c’est-à-dire la transformation réglée de la matière, seul remède à nos superstitions. Nous comprendrons l’opposition du bourgeois et du prolétaire. Le bourgeois vit de signes, de persuasion : ainsi l’avocat ou le professeur, ou le mendiant. La matière délivre le prolétaire de la croyance magique, selon laquelle on peut agir sur les choses par des signes. Mais qui sait rester prolétaire dans toutes ses pensées ? Et l’usage de nos nouvelles technologies est-il un travail en ce sens ?

Le lecteur tirera profit de la lecture de cette page, ainsi que de celle-là.



 
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Alain, Propos du 14 mai 1924.


"Les miracles sont toujours contés. Cela ne fait pas qu'on y croit moins, tout au contraire."
Les miracles sont toujours contés. Cela ne fait pas qu’on y croie moins ; tout au contraire. Il nous semble que l’esprit humain a des règles pour décider du possible et de l’impossible ; et cela est vrai en un sens. L’homme qui perçoit ne cesse pas de surmonter des apparences et de chercher la chose. Ce genre d’attention, que l’on voit dans le chasseur, dans le marin, dans le guetteur, c’est l’incrédulité même. Ici la raison s’exerce, parce qu’elle a un objet. Mais si l’homme fuit devant l’apparence ou s’il frappe la terre de son front, ou s’il se couvre la tête de sa tunique ou de son drap de lit, la règle du possible et de l’impossible est comme perdue. Il se fait à lui-même des contes, et se croit lui-même ; il contera aux autres cet événement qu’il n’a point vu, et les autres le croiront ou non, selon la confiance, selon l’amitié, selon le désir, selon les passions ; non point selon l’expérience.
 
L’idée de l’expérience ne remplace nullement l’expérience. Je pense à un cheval volant ; cette expérience, qui est seulement supposée, n’a point de consistance. Je ne saurais dire comment les ailes tiennent au squelette ; je ne vois point la place, ni le volume des muscles puissants qui mettraient ces ailes en mouvement. Je ne constate rien. Cela est familier. Mais on ne pense point assez que, si je veux imaginer un cheval galopant, je n’approche pas davantage de ce que l’on appelle percevoir ou constater. Le choc des sabots, la violence faite au sol, le jeu corrélatif des muscles, les cailloux lancés, tout manque ; ce n’est qu’un discours que je me tiens à moi-même. La raison ne s’exerce nullement sur un discours comme sur une chose. Ce sont mes préjugés qui décident alors, et non point mes idées. En vain j’essaie, sur de tels exemples, de croire comme il faut et de douter comme il faut. Peut-on sculpter sans une pierre ? Non, parce que tout manque ; parce que l’outil ne trouve point résistance. De même l’homme ne peut penser sans la chose. Ce fut en hiver, et en pays neigeux, que Descartes se mit à penser à la neige ; en été, et sous le soleil chaud, il aurait pensé de la neige n’importe quoi.
 
On dit bien que, si je voyais un cheval volant, je devrais raisonnablement accorder mes idées à ce spectacle nouveau. Et très certainement je le ferais. C’est ce que fait le médecin pour tout malade, car rien au monde jamais ne recommence. Je vois un homme ; si je le perçois d’après une idée toute faite, je le prendrai pour un autre ; mais la moindre attention y remédie. Me voilà à penser en percevant ; en un sens d’après mes idées ; mais aussi je les plie et je les conforme à la chose. La vraie géométrie nous enseigne là-dessus ; car ses formes rigides ne sont que préparation à saisir toute forme, et toute courbe par des droites. Si le gibier rompt le filet, c’est le chasseur qui a tort.
 
Maintenant vous me demandez de plier mes idées à un récit. Comment ferais-je ? Je n’en puis même pas former une idée, je ne puis que croire tout à fait ou douter tout à fait. C’est folie de croire qu’une pensée vraie puisse se continuer seulement une minute, et par pure dialectique, dès qu’elle perd le contact de l’expérience réelle. La raison est virile devant l’objet, puérile devant le récit. Cette idée-là est la plus importante que l’on puisse trouver à lire Kant, mais la plus cachée aussi. Je ne la trouve point assez marquée, ni même bien saisie en ces savants mémoires où l’on a célébré ces temps-ci le centenaire du penseur de Kœnigsberg.

 


Texte extrait des Propos d'économique (LXXI) ; propos du 14 janvier 1933.


"Quelqu'un me disait que les ajusteurs sont plus bourgeois que ceux qui mettent le minerai, la fonte et l'acier en première forme..."
Quelqu'un me disait que les ajusteurs sont plus bourgeois que ceux qui mettent le minerai, la fonte et l'acier en première forme. Je le crois bien. Ajuster est plus près d'un jeu d'esprit ; la matière est déjà apprivoisée ; au lieu que ceux qui travaillent à hausser la terre au niveau du métal savent ce qu'ils remuent, et retrouvent l'usure de leurs muscles dans cette énergie suspendue qui, dès lors, travaillera pour nous. C'est une erreur de croire que celui qui monte une pile électrique et l'essaie de mille façons approche par là de connaître la sévère loi des choses. Car tout est fait quand les minéraux inertes sont transformés en zinc et en acide ; il n'y a plus qu'à jouer avec ces choses. C'est pourquoi le physicien risque toujours de manquer l'idée même de loi, et de ne saisir que l'arrangement. C'est par ce tour d'esprit que l'on nous annonce des machines qui marcheront toutes seules. C'est assez dire que les expériences de physique, celles dont on voit dans les livres les images immuables, une main qui tient l'éprouvette ou qui soulève le plateau électrisé, c'est assez dire qu'elles n'apprennent rien de vrai, et que les enfants y perdent leur temps, admirant des effets qui sont, en quelque sorte, coupés de l'univers. Ce n'est que miracle. Et la plus grosse bobine d'induction du monde est aussi la plus trompeuse ; car je vois bien la plus longue étincelle du monde des laboratoires ; mais comment cette bobine a été faite, fondue, forgée, cuite et recuite à partir des minéraux terreux, voilà ce que je ne vois point. Les durs travaux, les résistants travaux sont faits, très convenablement vernis et brillants ; l'esprit ne s'y instruit pas plus qu'à faire la lumière en tournant le commutateur. On s'instruirait mieux à creuser quelques mètres de la profonde tranchée où les fils sont couchés ; mais aussi, ce n'est plus miracle et ce n'est plus spectacle ; il s'agit de lancer à la pelle cette terre sur laquelle la masse terrestre ne cesse de tirer. On saurait alors ce qu'est le travail et ce qu'il coûte.
 
Je suppose que le bon physicien vaincra la physique ; mais je ne jetterai pas l'enfant dans ce combat inégal contre des apparences bien plus trompeuses que celles de la nature. Si j'étais roi d'enseignement, je gagnerais allégrement un bon nombre d'heures du temps scolaire, en barrant d'un trait de plume toute la physique expéri­mentale, et premièrement ce qu'ils osent nommer travaux pratiques, où l'on ne fait jamais que jouer avec le travail d'autrui. Ainsi j'aurais du temps de reste pour les précieuses sciences des liaisons, comme géométrie et mécanique ; car celles-là nous préparent à saisir, non pas les qualités occultes dont chaque chose semble chargée, mais les dépendances toujours extérieures qui sont l'objet du déplacement, seul travail réel. Après quelques années de cette virile discipline, on trouverait peut-être un étudiant qui déchirerait avec indignation le journal où l'on imprime que la propulsion par fusée se fera aussi bien dans le vide. O d'Alembert !
 
On remarquera que c'est exactement la même faute de ne pas se demander d'où vient le zinc de la pile, et combien d'heures de travail humain représente cette énergie dressée, et de ne pas se demander d'où vient l'argent quand on touche le miraculeux chèque. Un bohème, après avoir réfléchi à sa manière sur la puissance du chèque, de lui jusqu'alors inconnue, disait à son éditeur : "Puisqu'il vous suffit de signer pour avoir autant d'argent que vous en voulez, signez dix mille francs pour mon compte ; je vous assure que j'en ai grand besoin". Voilà comment raisonnent les enfants, qui ne croient jamais qu'on ne peut pas, et qui croient toujours qu'on ne veut pas. Oustric était à peu près de cette force, et assuré que la richesse s'obtenait par persuasion. Et remarquons que le pur bourgeois, qui a obtenu de l'argent par persuasion, en dirigeant, plaidant ou enseignant, obtient l'électricité aussi par persuasion. D'où il vient à s'étonner que l'on n'ait pas encore persuadé l'électricité de vouloir bien faire tous les travaux. "On n'aura plus qu'à tourner le commutateur". Belle physique! Non. Si vous tenez aux expériences, faites-les contre cette pesanteur qui ne nous lâche jamais, et avec laquelle on ne peut tricher. Montez des leviers, des treuils, des poulies, des moufles ; comparez l'effort et le produit ; alors vous éveillerez l'esprit juste ; et admirez le double sens de ce mot.

Note 
Oustric est un homme d’affaire pris alors dans une affaire de faillite frauduleuse, etc., à laquelle étaient liés des ministres. 
 


Texte Extrait de Préliminaires à la mythologie : mythologie enfantine (1932-1933)


"... la puissance propre de l'enfant"
Je laisse aller pour le moment ces idées, et je reviens à la puissance propre de l'enfant. Il sait explorer par la main ; c'est par là que commencent ses connaissances positives ; mais ces connaissances ne sont aussi qu'une petite partie de son savoir ; il est savant sur le biberon, le hochet, le polichinelle, la poupée, mais que peut-il savoir de la porte du jardin ? Elle s'ouvre à ses cris, comme la caverne d'Ali-Baba s'ouvrait au Sésame ; et il ne sait pas l'ouvrir autrement. Un chat est fort avancé devant une souris, mais il est bête devant une porte. L'enfant aussi sait miauler pour une chose ou pour une autre. Mais ce miaulement même est le premier objet de ses études positives, et aussi le plus trompeur. L'enfant apprend à produire lui-même, et par travail du gosier, toutes sortes de sons ; et son premier ramage n'est autre chose que cette exploration du monde sonore ; et parce que les nourrices sont bien attentives à lui répéter toujours les mêmes miaulements pour le même objet, l'enfant apprend vite à parler ; cette connaissance de l'incantation et des formes de l'incantation précède de loin la connaissance des choses, je dis la connaissance par exploration volontaire. Presque toute la pensée de l'enfant est ainsi occupée d'abord à parler. Savoir, c'est d'abord savoir parler, ne pas se tromper sur les noms. Tous ces noms ont un pouvoir magique, comme j'ai expliqué ; ainsi la magie est naturellement la première connaissance pour tous, sans compter qu'elle est la plus aimée, puisqu'elle représente un pouvoir sur de puissants serviteurs.