Menu






Un atelier de philosophie de l'Université Conventionnelle animé par Jean-Michel Muglioni



La cinquième séance de l'atelier aura lieu le jeudi 27 janvier 2016 de 19h30 à 21h30, à la Maison des associations du 11ème arrondissement, 10 rue du général Renalt, Paris XIème. L'entrée est libre et gratuite


Correspondances, 27/01/16
Nous allons lire une page de Platon, extraite du Théétète, qu’Alain n’a cessé de relire et de développer. Nous verrons pourquoi il a à partir de là conçu la philosophie de la perception comme la pièce maîtresse de la philosophie et pourquoi c’est au sein même de la perception qu’il n’a cessé de montrer ce que les scolastiques après Aristote ont appelé les catégorie (être, non-être, identité, différence, etc.). Que chacun lise et relise cette page dont l’argumentation repose sur une simple distinction, entre ce par quoi (un datif, complément d’agent) et ce au moyen de quoi

Correspondances

Il est possible de lire en même temps le poème de Baudelaire, "Correspondances "(Les Fleurs du mal) et de réfléchir sur les synesthésies et les symboles.

La Nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles;
L'homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l'observent avec des regards familiers.

Comme de longs échos qui de loin se confondent
Dans une ténébreuse et profonde unité,
Vaste comme la nuit et comme la clarté,
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.

II est des parfums frais comme des chairs d'enfants,
Doux comme les hautbois, verts comme les prairies,
- Et d'autres, corrompus, riches et triomphants,

Ayant l'expansion des choses infinies,
Comme l'ambre, le musc, le benjoin et l'encens,
Qui chantent les transports de l'esprit et des sens.


 
lire_alain_5.mp3 Lire Alain 5.mp3  (137.45 Mo)



La quatrième séance de l'atelier aura lieu le jeudi 13 janvier 2016 de 19h30 à 21h30, à la Maison des associations du 11ème arrondissement, 10 rue du général Renalt, Paris XIème. L'entrée est libre et gratuite


La philosophie de la perception et l’idée d’une philosophie populaire, 13/01/16
Un certain nombre d’universitaires rendent bien à Alain le mépris qu’il leur a toujours témoigné. Lui-même n’a pas craint d’écrire dans des journaux pour un public de non spécialistes. Il a toujours refusé le style académique et le jargon prétendument technique, considérant que la langue naturelle contient déjà la vérité et qu’il suffit de la faire sonner, comme font les poètes. Il est vrai que le journalisme tel qu’il l’entendait n’a rien de commun avec les médias d’aujourd’hui : il repose sur l’écriture et la lecture, et si les propos sont d’un jour, il faut qu’aussi bien leur auteur que leur lecteur prenne le temps de la réflexion.

Une conception aristocratique du peuple

Alain ne pensait pas que la pensée soit une affaire de spécialistes et que la vérité ne puisse être comprise que par quelques-uns. Il intervenait dans les universités  populaires des débuts de la troisième république en un temps où les termes de« populaire » et de « peuple » exprimaient une certaine noblesse : il ya en effet une conception aristocratique du peuple, selon laquelle il peut et même doit être souverain et se gouverner lui-même, ce qui suppose qu’il ne se réduise pas aux passions et à l’ignorance des foules. Que tout homme soit capable de penser et même pense réellement, et donc soit capable d’accéder à la philosophie, cette foi qu’on pourrait dire aussi bien démocratique, ce refus de faire de la philosophie et des sciences une cléricature imposant au peuple de nouvelles croyances, est inséparable d’une certaine idée du savoir : il n’y a pas de rupture entre le savoir le plus élevé et celui de l’homme qui perçoit un cube, entre la science et la perception telle qu’elle est exercée par chacun. Toute la pensée est présente dans la perception ordinaire - c’est le sens de la philosophie de la perception d’Alain - et toute la sagesse est déjà dans l’expérience des choses humaines. C’est pourquoi le philosophe non seulement doit mais peut s’adresser à un grand public et ne pas s’enfermer dans le petit monde académique. 

La science nous ouvre-t-elle un "autre monde"?

Telle est la raison de fond pour laquelle Alain écrit des propos dans des journaux - et même ses œuvres plus difficiles  gardent le style des propos. Telle est aussi la raison pour laquelle certains universitaires continuent de l’ignorer : ils craignent de perdre leur autorité.

Il nous faudra donc répondre à une objection : les sciences ne requièrent-elles pas une rupture avec la perception ordinaire, ce que Gaston Bachelard appelle une coupure épistémologique ? Le développement d’une science se fait lui aussi par des ruptures qui sont la remise en cause de ce que jusqu’alors on croyait établi :  cette critique toujours recommencée ne porte pas seulement sur l’expérience première, elle anime la science. Or Alain montre que dans la perception ordinaire nous ne cessons de nous corriger, de nous réveiller de nos rêves, et donc en ce sens il faut dire que le processus de rupture par lequel la pensée passe sans cesse d’une perception fausse à une perception vraie est déjà présent dans la perception la plus commune qui en ce sens est déjà science. Nous allons en travailler quelques exemples. 

Le monde tel que chacun de nous le perçoit est le monde tel qu’il est : ne nous laissons pas séduire par l’idée que les sciences nous découvriraient un autre monde, avec un autre espace et un autre temps... De là le refus d’Alain de se laisser séduire par les polémiques de son temps sur la relativité, par exemple. Mais c’est là déjà une affaire très académique.

Note

Les extraits d'Alain évoqués sont également accessibles sur le blog.
 
lire_alain_4.mp3 Lire Alain 4.mp3  (142.48 Mo)



Les extraits suivants ont fait l'objet d'un commentaire dans le cadre de la séance du 13 janvier 2016 de l'atelier.


Jules Lagneau
Jules Lagneau


Alain, Les idées et les âges - VII Le monde

« Il est vrai que ce rapport entre la chose et le rêve n’apparaît pas toujours. Il suffit qu’il apparaisse quelquefois. Car il n’est pas dit que toutes ces visions seront expliquées, même celles de la veille. Je crois voir un animal qui fuit ; tout me prouve que j’ai mal vu ; mais enfin je n’arrive pas toujours à retrouver l’apparence trompeuse, soit une feuille morte roulée par le vent, qui me fasse dire : « C’est cela même que j’ai vu, et qui n’est qu’une feuille morte roulée par le vent. » Toutefois le plus souvent je retrouve l’apparence, et c’est cela même qui est percevoir. La nuit, et ne dormant pas, j’entends ce pas de loup, si redouté des enfants. Quelqu’un marche ; il n’y a point de doute. Toutefois je doute, j’enquête ; je retrouve un léger battement de porte fermée, par la pression de l’air qui agit comme sur l’anche, mais plus lentement. Je reviens à mon premier poste, et cette fois, je retrouve mon rêve, mais je l’explique. Je crois voir une biche en arrêt ; je m’approche ; ce n’est qu’une souche d’arbre, où deux feuilles font des oreilles pendantes. Je me recule de nouveau ; de nouveau je crois voir la biche, mais en même temps, je vois ce que c’est que je croyais voir, et que c’est une souche d’arbre. En même temps je connais l’apparence, et l’objet dans l’apparence. À un degré de réflexion de plus, qui ne manque guère en l’homme percevant, et qui fait la joie et la lumière de ce monde, je m’explique l’illusion même par la disposition des objets ; ainsi je ris à ma jeunesse, je la retrouve et je la sauve. « Autrefois ou tout à l’heure je voyais ceci ou cela ; et maintenant je vois encore la même chose et c’est toujours la même chose ; je me trompais et ne me trompais point. » Apprendre se trouve ici, ou bien ne se trouve jamais. Apprendre c’est sauver l’erreur, bien apprendre, c’est la sauver toute. Le vrai astronome se plaît à voir tourner les étoiles, et n’essaie plus de ne point les voir tournant. Il ne sacrifie rien de l’apparence, et retrouve tout le rêve chaldéen. Ce mouvement de surmonter en conservant est dans la moindre de nos perceptions, et c’est ce qui la fait perception. Je sais que je vois un cube, mais en même temps je sais que ce que je vois n’a point six faces ni vingt-quatre angles droits ; en même temps je sais pourquoi. Tout cela ensemble, c’est voir un cube ».


 
Alain. Souvenirs concernant Jules Lagneau Chapitre II, Platon
 
« Mais quel est donc l’objet qui tient un seul moment devant le regard paresseux ? Qu’est-ce qu’une maison ? disait Lagneau. C’était là son centre ; il y revenait toujours. Aucun objet n’est donné. C’est ici que l’exemple, encrier ou morceau de craie, était mis à la question. Et il est rigoureusement vrai qu’il n’y a de perception que par une vérité de la perception ; et il est vrai aussi que la vérité de la perception ne peut être perçue ; il n’y a pas de lieu d’où l’on voie toutes les parties d’une maison ; il n’y a point de lieu ni de rapports de lieu qui représentent comment les parties ensemble font une maison, et comment le toucher, la vue, l’ouïe explorent une maison, et comment tout l’Univers autour jusqu’au plus loin fait cette maison-là. Ainsi l’esprit dépasse la perception et à ce passage lui donne existence et naît lui-même à l’être de conscience ; par quoi l’apparence apparaît. Et je voudrais bien qu’un psychologue m’expliquât ce qu’est l’apparence, et pour qui apparence, si l’apparence n’est pas un moment dépassée. J’emploie ici le langage de Hegel ; je ne crois pas que Lagneau le connût bien... ».